Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

La société ouverte garde ses ennemis

Face à l’ignorance et aux émotions des citoyens, qui alimentent les faiblesses de nos démocraties et font le jeu des sociétés et des esprits fermés, Karl Popper a du fil à retordre.

 

«Critiquer la démocratie et les institutions démocratiques ne fait pas de vous leur ennemi, même si les démocrates que vous critiquez et les totalitaires qui espèrent profiter de la moindre désunion dans le camp démocratique vont tenter de vous présenter comme tel », écrit Karl Popper dans La Société ouverte et ses ennemis. Le titre de ce livre célèbre, écrit en Nouvelle-­Zélande pendant la Seconde Guerre mondiale, ­reprend celui du dernier chapitre du premier volume, d’où ce passage est tiré. Popper se réfère à l’héritage de Socrate critiquant la démocratie athénienne – que le philosophe ne condamnait pas pour autant : « La critique émise par Socrate était de nature démocratique, et du genre qui incarne la vie même de la démo­cratie. Les démocrates qui ne voient pas la différence entre une critique bienveillante et une critique hostile de la démocratie sont eux-mêmes imprégnés d’esprit totalitaire. »

Accueillons donc avec bienveillance les critiques formulées par des démocrates à l’égard de nos démocraties actuelles. Un exemple est fourni dans ce numéro de Books par le politologue français Gil Delannoi, qui invite à réfléchir sérieusement à l’introduction de procédures de tirage au sort. La critique la plus féroce aujourd’hui sur le marché est celle du politologue américain Jason Brennan, de l’université Georgetown. Son livre s’intitule en toute simplicité Against Democracy. Son argu­mentation mérite un détour. De la Grèce au Venezuela en passant par les États-Unis, des électeurs en colère se laissent séduire par des démagogues de droite ou de gauche. Le nationalisme a le vent en poupe. La mondialisation, l’immigration et le libéralisme économique sont dans le collimateur. Pour Brennan, ces dérives sont imputables à un facteur central : l’ignorance atavique de la majorité des électeurs. Il reprend toute une ­série d’analyses faites depuis des décennies par les politologues, dont Books a plusieurs fois rendu compte (« L’ignorance de l’électeur », novembre 2010, « Pourquoi voter ? », avril 2012). L’un des exemples les plus savoureux date de l’élection présidentielle américaine de 1992, où s’affrontaient George Bush et Bill Clinton. Seuls 15 % des électeurs savaient que les deux candidats étaient favorables à la peine de mort ; mais 86 % savaient que le chien de Bush s’appelait Millie. Lors des présidentielles de 2000, rappelle Brennan, nettement moins de la moitié des électeurs savaient qu’Al Gore plaidait pour le droit à l’avortement, des programmes sociaux plus généreux, une aide accrue aux Noirs et un renforcement de la législation environnementale. Aujourd’hui, un tiers des Américains croient que le slogan marxiste « De chacun selon ses capacités, à chacun ­selon ses besoins » est inscrit dans la Constitution, moins du quart connaît le nom des sénateurs de leur État et une moitié seulement sait qu’il y en a deux.

À cette ignorance de fond s’ajoute un biais systématique, renforcé par Internet : « La plupart des citoyens écartent les informations qui vont à l’encontre de leur idéologie ». Le problème, soutient Brennan – et là le démocrate se met à sentir diablement le soufre –, c’est que le suffrage universel favorise tant l’ignorance que le biais en question. Puisque chaque vote se vaut, à quoi bon se fatiguer ? Et du coup, à quoi bon même voter, puisque mon abstention aura la même valeur que le vote de mon voisin ?

Brennan propose donc une solution radicale, que John Stuart Mill n’aurait pas désavouée. Le philosophe utilitariste suggérait que l’on donne des droits de vote supplémentaires à ceux qui possèdent un diplôme universitaire ou exercent un métier exigeant des facultés intellectuelles particulières. Brennan suggère qu’on peut même aller plus loin : réserver le droit de vote à ceux qui en savent plus que les autres. Et il baptise le système qu’il préconise  « épistocratie » (du mot grec epistêmê, savoir). Si certains y voient la proposition d’un retour en ­arrière, c’est qu’ils sont victimes d’une illusion collective en accor­dant au suffrage universel une valeur magique, voire religieuse, qui ne se justifie pas en raison. Pour sauver la démocratie, il faut la redessiner.

Dans notre dossier « Pourquoi voter ? », le politologue français Philippe Braud déclarait : « Les élections ne se gagnent pas par des raisonnements, mais par un appel aux émotions des ­citoyens, les unes parfaitement respectables, d’autres infiniment détestables ». Dans The Book of Human Emotions, une encyclopédie en 150 entrées, une historienne de la culture, la Britannique ­Tiffany Watt Smith, nous apprend que le mot « émotion », pratiqué dans son sens moderne en français depuis le XVIIe siècle, n’a été introduit dans la langue anglaise qu’au début du XIXe par un philosophe écossais. Pour nous défendre contre ­l’excès de pouvoir des sentiments, elle suggère d’augmenter notre ­savoir à leur sujet : « Si nos émotions sont aussi importantes à nos yeux, si elles sont mesurées par les administrations, si elles servent à allonger les ­ordonnances des médecins, sont ­enseignées à l’école et contrôlées par notre employeur, alors nous avons intérêt à mieux comprendre d’où viennent les idées que nous nous faisons à leur ­sujet ». Une epis­têmê des émotions, donc, mais qui nous mène où ?, se demande la critique littéraire Frances Wilson dans la Lite­rary Review : « L’émotion que j’ai ressentie en reposant ce livre est la perplexité. »

Les sentiments n’étouffent pas Vladimir Poutine, qui a développé son propre modèle de ­démocratie : l’autocratie élective. Ennemi résolu de la société ouverte, ce psychopathe, ami de François Fillon et habilement défendu en France par son ambassadeur francophile, cherche à déstabiliser un peu plus les démocraties occidentales par des cyberattaques ciblées. Dans « Moins vous en savez, mieux vous dormez », le journaliste américain David Satter exprime sa conviction que Poutine était à l’origine des attentats de 1999 attribués aux Tchétchènes (lire « Le crime qui a fait Poutine », Books, octobre 2013), puis des massacres du théâtre Doubrovska en 2002 et de l’école n° 1 de Beslan en 2004. Pour comprendre la Russie actuelle, écrit-il, il faut « croire l’incroyable », car ce pays « est un univers fondé sur un ­ensemble de valeurs complètement différent du nôtre ». Opinion exprimée de la même façon par Angela Merkel en 2014 après avoir discuté avec Poutine lors de l’invasion de la Crimée : « Il vit dans un autre monde », a-t-elle dit à Obama. Il ment plus vite qu’il respire. Non content de surfer sur l’ignorance et la naïveté de ses concitoyens, il les enfume avec un feu roulant de contre-vérités et de montages éhontés ; et profite d’Internet pour exporter son savoir-faire.

Plus à l’est, la Chine communiste s’engage à nouveau sur la voie d’une société fermée. À l’université, l’usage des manuels venus d’Occident est de plus en plus strictement contrôlé. Comme l’avait perçu la sinologue Agnès Andrésy dans un livre paru en 2013 et désormais paru en anglais, Xi Jinping est la figure de proue d’une nouvelle aristocratie héréditaire, formée des descendants des caïds de la grande époque maoïste (lire « Xi, le nouvel empereur », Books, septembre 2015). Lors de la dernière session annuelle du Parlement chinois, une ­assemblée affichant un consensus à 100 %, l’agence de presse officielle a publié un communiqué affirmant que « le système chinois d’équilibre et de contrôle » pourrait « apprendre une chose ou deux » aux démocraties occidentales, « divisées par l’élitisme et le populisme ».

Dans son livre sur le procès des sorcières de Salem, qui bouleversa le Massachusetts à l’époque de Louis XIV, l’essayiste et journaliste new-yorkaise Stacy Schiff fait le lien avec l’époque actuelle : « Nous aussi avons tendance à préférer le complot à la vérité ; à nier la réalité qui s’étale devant nous au profit des idées qui nous influencent à l’arrière-plan ; à faire des choses absurdes au nom de la raison… »

En 2015, un journaliste du Spiegel posait cette question au philosophe slovène Slavoj Žižek : « Est-ce bien le fait d’un intellectuel comme vous de travailler sans cesse à étendre les espaces libres du débat public ? Cela rappelle plus la société ouverte de Karl Popper que la révolution prolétarienne de Marx, dont vous vous réclamez. » Réponse de Žižek : « De grâce, tout sauf Popper ! Je suis toujours un marxiste… » La société ouverte garde ses ennemis, même parmi ces universitaires et intellectuels auxquels Brennan voudrait réserver le droit de vote. Car jamais le savoir n’ébranle le biais idéologique, s’il est bien installé.

 

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.
LE LIVRE
LE LIVRE

Against Democracy de Jason Brennan

SUR LE MÊME THÈME

Post-scriptum Trop de démocratie ou trop peu ?
Post-scriptum Les arbres et le CO2
Post-scriptum Le piège de Thucydide

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.