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Submergés, vraiment ?

L’affaire paraît entendue : Internet entraîne une surcharge d’information, qui menace notre capacité de concentration et nuit à l’accès au savoir. Mais ce lamento est-il vraiment justifié ? Socrate s’inquiétait déjà de l’impact de l’écriture sur la pensée. Et l’avènement de l’imprimerie a provoqué une réaction comparable à celui du smartphone. Ces Cassandre avaient tort. Avons-nous aujourd’hui plus de raisons d’avoir peur ?

 


©Meyer/Tendance Floue

L’amour non connecté est-il une relique du passé ? « La technologie nous fait oublier ce que nous savons de la vie », s’inquiète la sociologue Sherry Turkle.

Nous voilà entrés dans « l’ère de la distraction », nous dit-on : le rythme frénétique du changement technologique rend difficile, voire impossible, de se concentrer sur des livres ou des textes complexes. Dans les universités, de nombreux enseignants prétendent que l’envahissante habitude de surfer sur Internet a tué le goût des étudiants pour la lecture soutenue et profonde. Nos facultés d’attention sont sans cesse mises au défi par l’irrésistible production et circulation de l’information, répète-t-on aussi. L’« anxiété informationnelle », la « surinformation », est considérée comme une donnée de base de la vie au XXIe siècle. Depuis la parution en 1989 d’Information Anxiety, le best-seller signé Richard Wurman (le futur fondateur des célèbres TED talks), le lamento sur les pathologies de la surinformation est un thème récurrent du débat culturel. Nous utilisons souvent la métaphore du flot pour évoquer le torrent d’informations numériques, convaincus que si nous ne sommes pas tous en train de nous noyer, du moins sommes-nous tous submergés. Les entreprises, entend-on volontiers, sont « noyées sous les données », et faire preuve de créativité « face au déluge d’informations » est réputé difficile, sinon impossible. Ladite surcharge semble d’ailleurs ne pas inhiber seulement la créativité ; elle serait aussi responsable d’une multitude de maux divers et variés. En phase avec la sensibilité thérapeutique des sociétés occidentales, les inquiétudes suscitées par la surinformation s’expriment souvent en termes de diagnostic médical. Le langage de la psychologie et, de plus en plus, celui des neurosciences, sont mobilisés pour légitimer l’idée que l’explosion de l’information numérique nuit à la santé et au bien-être. Le terme récemment forgé de « syndrome d’épuisement informationnel » fournit une catégorie diagnostique pour décrire l’effet d’un malaise d’ordre culturel (1). Principal symptôme, la faible capacité de concentration, conséquence, apparemment, d’une surcharge de la mémoire à court terme. Ce malaise a aussi une variante : l’« attention partielle continue », pour reprendre l’expression de David Mikics. Dans « La lecture lente dans un âge pressé », il soutient que « les enfants qui ont grandi avec le numérique sont plus enclins que les générations précédentes aux troubles de fragmentation de l’attention ». Et ajoute : « Nous avons découvert que le multitasking augmente la production de cortisol, l’hormone du stress, et celle de l’adrénaline, l’hormone de réaction au danger, ce qui peut stimuler le cerveau à l’excès, provoquant brouillard mental et confusion. »   encadre 6   Le déferlement de l’information est ainsi souvent jugé directement ou indirectement responsable de ce que nous avions auparavant coutume de décrire comme la crise existentielle dont chaque auteur peut faire l’expérience. « Ce contre quoi je lutte, c’est l’emprise du buzz, ce sentiment que quelque chose là-bas mérite mon attention, alors qu’il s’agit pour l’essentiel de points d’ancrage déconnectés les uns des autres, d’impressions rapides et fragmentées, qui ajoutent à l’angoisse de l’époque », écrit David Ulin dans « L’art disparu de la lecture ». De nombreux autres commentateurs se sont fait l’écho de ce sentiment, évoquant leur expérience personnelle. Ainsi Nicholas Carr dans Internet rend-il bête ?, un « cri du cœur » qui eut un grand retentissement, juge que son propre pouvoir de concentration a tant décliné qu’il commence « à s’égarer après une page ou deux ». Dans la même veine, l’écrivain Tim Parks évoque les efforts qu’il doit fournir pour se concentrer, et déplore « l’état de distraction constante dans lequel nous vivons et son impact sur l’énergie très particulière qu’il faut mobiliser pour venir à bout d’un gros ouvrage de fiction ». Sans surprise, les pathologies de la sur­information représentent autant d’aubaines pour l’industrie du développement personnel. En 1989 déjà, Richard Wurman prétendait offrir « un accompagnement créatif » au lecteur en quête de remède contre l’impression d’être submergé. Des livres comme « L’esprit organisé : penser droit à l’ère de la surinformation », « La sur­information : stratégies pratiques pour survivre au bureau », « Le flou : comment distinguer le vrai du faux à l’ère de la sur­information », ou encore « Comment se concentrer : comment rester focalisé à l’âge de la surinformation pour faire votre propre succès », offrent tout à la fois le diagnostic et le traitement d’une maladie existentielle à laquelle nous sommes supposés être tous exposés (2). De fait, il se pourrait bien que notre société soit désorientée par la nécessité de gérer un excès d’information, et il se pourrait aussi que les nouvelles technologies altèrent le fonctionnement de notre cerveau.   Mais nos ancêtres exprimaient déjà des inquiétudes semblables et l’on ne peut se contenter d’avancer qu’ils avaient tort et que nous aurions raison. Il se passe peut-être quelque chose d’autre, qui a moins à voir avec le volume d’informations auquel nous sommes exposés qu’avec la compréhension que nous avons de nos motivations et de nos modes d’accès au savoir. Mes recherches sur l’histoire de la lecture montrent que notre capacité à gérer et traiter le contenu du texte écrit nous préoccupe depuis l’invention même de l’écriture. Les sociétés anciennes comme la Grèce et Rome n’avaient pas besoin de gadgets numériques, ni de l’interconnexion globale, ni du Big Data pour s’inquiéter des dangers du trop-plein d’information. S’exprimant dans le Phèdre par la bouche de Socrate, Platon fut le premier à sonner l’alarme sur les risques de l’information véhiculée par le texte. Socrate est angoissé par les conséquences potentiellement dévastatrices de la nouvelle technologie de l’écriture. À la différence de la communication verbale, expl
ique-t-il, le texte est non sélectif car il ne choisit pas son public mais « roule de tous côtés ». L’écriture ne fait pas la distinction entre les lecteurs qui peuvent comprendre et tirer profit d’un enseignement, et ceux que le texte induira en erreur ou désorientera. Socrate s’inquiète donc de ce que le discours écrit « tombe aussi bien chez ceux qui le comprennent que chez ceux pour lesquels il est sans intérêt ». Conformément aux conceptions paternalistes de son époque, Socrate considère que remettre une parcelle de savoir dans de mauvaises mains menace l’ordre social. Et que la faculté de mémoire souffrira de la confiance ainsi placée dans le texte écrit. Mais point n’était besoin d’être un Grec ancien pour réfléchir ainsi ; un juif pensait de même. Les rabbins ont longtemps été réticents à l’idée de recueillir par écrit la Loi orale, la tradition d’interprétation scripturale devenue la Mishna, première partie du Talmud. Et cela s’est reproduit : une nouvelle génération de rabbins s’est opposée à la rédaction de l’interprétation orale de la Mishna, laquelle est ensuite devenue la deuxième partie du Talmud : la Gémara. Or leurs raisons n’étaient pas foncièrement différentes de celles de Socrate. Ils considéraient que le savoir est par nature dialectique et ne peut surgir que de la discussion vivante. Consigné par écrit, il meurt, se calcifie, et devient source d’erreur pour les générations futures. L’inquiétude de Platon venait de ses doutes sur l’aptitude des individus à distinguer le bon grain moral de l’ivraie. À l’époque déjà, la peur des effets de l’information écrite sur les manières de penser était alimentée par le sentiment qu’il y avait beaucoup trop de textes et de manuscrits en circulation. Comment repérer, face à cette abondance de choix, les textes dotés d’une autorité légitime ? De fait, depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne, des moralistes ont mis en garde contre la lecture sans frein. Sénèque, dans une lettre à Lucilius écrite entre 63 et 65 après J.-C., estime que « la lecture de nombreux livres est une distraction » qui laisse le lecteur « faible et désorienté ». Cela rappelle la tradition rabbinique antérieure, qui désole le roi Salomon : « En plus de cela, mon fils, sois averti que faire des livres est un travail sans fin ; et que beaucoup d’étude fatigue le corps » (Ecclésiaste, 12:12). Sénèque dit aussi : « Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles. » La mise en garde du moraliste romain sera reprise par les manuels de savoir-vivre jusqu’à la fin de du XIXe siècle. Son invitation à se contenter d’un petit nombre d’ouvrages annonçait la tendance actuelle à imputer les désordres de la pensée et la distraction de l’esprit à l’excès d’informations. Que Sénèque ait cru que la lecture « d’une foule d’auteurs et de livres de tout genre puisse tenir du caprice et de l’inconstance », à une époque où il y avait encore bien peu de textes, suggère qu’il s’inquiétait moins de la profusion que de la capacité des hommes à tirer profit de leurs lectures. L’idée d’« excès d’information » précéda ainsi non seulement Internet mais aussi la presse à imprimer. Ann Blair l’observe dans « Trop à connaître » : même si « l’attitude face à l’avènement de l’imprimerie fut surtout un élan d’admiration pour cette “divine invention” », beaucoup s’élevèrent aussi contre son effet déstabilisant sur la société. « Vers le milieu du XVIe siècle, poursuit-elle, les commentaires sur l’impact de l’imprimerie portaient souvent sur l’augmentation vertigineuse et cumulative du nombre de livres écrits et imprimés. » Les réactions à l’invention de Gutenberg préfigurent en somme directement le débat actuel à propos de la surinformation. C’est alors que la métaphore du flot s’est imposée pour désigner le malaise suscité par la publication de nouvelles sources. En 1526, Érasme, l’humaniste flamand, se demande s’il existe « quelque endroit sur la Terre » qui soit « à l’abri de ces essaims de nouveaux livres ». Il se plaint du « déluge » de nouveaux ouvrages dont il déplore les effets « ridicules, offensants, stupides, impies et subversifs ». Plus d’un siècle après, l’historien huguenot français Henri Basnage de Beauval exprime en 1688 des craintes similaires, en évoquant « une espèce de déluge, un débordement de livres qui menace d’inonder la République des Lettres ». Ce malaise tenait souvent à la conviction que l’abondance de livres compliquerait la tâche de séparer le bon du mauvais. Cette question était perçue comme un vrai défi pour l’esprit moderne. René Descartes assurait par exemple que la nécessité de consulter autant d’ouvrages pour acquérir du savoir était une utilisation inefficace de son temps. En 1600, l’écrivain anglais Barnabe Riche déplorait pour sa part qu’« un des plus grands tourments de notre époque est la multitude de livres qui pèsent tant sur le monde qu’il n’en est plus capable de digérer cette abondance de vaine matière pondue chaque jour ». L’idée que la prolifération des textes a des effets négatifs était très répandue au XVIIe siècle. Les hommes dès cette époque se jugeaient déjà saturés de textes imprimés ; lesquels, selon le critique britannique Thomas Browne, « ne sont créés que dans le but de distraire et de tromper le faible jugement des savants » (3). C’est à peu près à ce moment que la relation entre la production de connaissances et l’anxiété informationnelle fait l’objet d’une reconnaissance explicite. En 1605, dans son traité Du progrès et de la promotion des savoirs, le philosophe et scientifique Francis Bacon déclare que « l’extension du savoir est une grande source d’affliction, et celui qui augmente son savoir augmente son anxiété ». Peut-être Bacon a-t-il eu l’intuition que les progrès de la science susciteraient autant de questions qu’ils en résoudraient. À vrai dire, le sentiment d’être submergé par l’information apparaît quand une société ne dispose pas d’un modèle philosophique et intellectuel reconnu pour interpréter les sources. En Europe, c’est la contestation de l’autorité intellectuelle au cours des siècles suivant la Réforme qui a créé les conditions pour que la surinformation soit perçue comme un problème. Les maîtres ne savaient plus comment guider les élèves dans leurs lectures. Étudiant les pratiques professorales au début des temps modernes, Rebecca Bushnell écrit : « Plus qu’aucun autre facteur, ce fut l’étonnante prolifération du savoir et des livres eux-mêmes qui a façonné l’évolution de l’enseignement des premiers humanistes. » (4) Les maîtres humanistes s’alarment de ce que « les livres puissent susciter chez les jeunes l’impiété et le mauvais style ». Vers 1520 déjà, le pédagogue d’origine espagnole Juan Luis Vives déplorait [en latin] que « la quantité de livres soit désormais si immense » que « nombre d’étudiants sont pris de terreur et de haine de l’étude quand ils sont confrontés, dans chaque discipline, à tous ces volumes dont la lecture exige un travail infini ». Les professeurs et leurs élèves sont conscients qu’il n’est plus possible de tout lire. Avec tant de titres, diriger ou guider les choix et les activités des lecteurs relève du défi. Pour les sociétés européennes, « fondées sur la maîtrise de très anciennes traditions textuelles » tant en philosophie qu’en religion, écrit Ann Blair, « la diffusion imprimée d’opinions inédites et récemment retrouvées posait avec une nouvelle intensité le délicat problème de la réconciliation de sources d’autorité conflictuelles ».   Plus tard, les appréhensions nées de l’abondance de choix se traduiront souvent en inquiétudes sanitaires. Selon certains moralistes du XVIIIe siècle, l’accès à un nombre exagéré de livres crée un bouillonnement de l’esprit responsable de troubles mentaux. Un nouveau problème de cognition est associé au changement technologique, qui crée les conditions d’une « lecture perturbée », dénoncée dès 1713 dans le Guardian par son cofondateur, l’Irlandais Richard Steele, car « elle nous entraîne naturellement vers un mode de pensée confus ».   À la fin du XVIIe siècle, le médecin de Bristol Thomas Beddoes peste contre la distraction née de la surinformation et contre la tyrannie de « la lecture négligente et rapide », qui désoriente l’esprit. Il soutient que l’époque souffre de surcharge chronique – « toutes ces brochures et ces magazines, ces romans et ces journaux qui embrouillent l’esprit. “Avez-vous vu les journaux aujourd’hui ? Avez-vous lu cette nouvelle pièce – ce nouveau poème – cette nouvelle brochure – le dernier roman ?” – voilà tout ce qu’on entend : on ne peut plus fréquenter la bonne société sans être prêt à répondre à ces questions et à tout ce qui en découle. » Le sentiment d’un excès d’information est éminemment subjectif. Hier comme aujourd’hui, le véritable enjeu est de donner du sens à cette information – en d’autres termes, de l’utiliser pour créer du savoir. L’expression « sur­information » renvoie à la question de la distinction entre l’essentiel et l’accessoire, exercice que tout le monde ne maîtrise pas. C’est dans le processus de sélection et d’interprétation qu’une quantité d’informations donnée cesse d’être perçue comme une calamité et peut se transformer en un savoir éclairant et reconnu. Autrefois, la question de l’évaluation, de la sélection et de la pertinence de la connaissance était explicitement du ressort de ceux-là mêmes que l’excès d’informations concernait. De nos jours, nous hésitons à nous prononcer sur le vrai et le faux, sur la qualité de la connaissance, ce qui exacerbe notre difficulté à discerner ce qui mérite notre attention de ce qui ne la mérite pas. Tant que la passivité présidera à notre rapport au flot d’informations, l’impression de ployer sous le fardeau, l’angoisse, la distraction et la frustration seront inévitables. La manifestation la plus inquiétante de cette passivité est la tendance croissante à s’arranger des problèmes présumés d’attention et de distraction ainsi créés. À l’université, l’idée que les étudiants ne possèdent plus la capacité de concentration suffisante pour lire des livres sérieux s’est désormais généralisée. Dans son dernier ouvrage, Sherry Turkle cite des étudiants qui disent : « Nous ne sommes pas assez forts pour résister à la technologie. » De nombreux universitaires se sont hélas inclinés en remplaçant les livres par des polycopiés de passages clés, ou par du matériel visuel « stimulant ». « Même les étudiants qui veulent réussir s’insurgent quand ils voient une liste de lectures comprenant plus d’un livre long », écrit Turkle. Nul doute que cette résignation face à « la fragmentation de l’attention » est une réaction aux effets du syndrome de « fatigue de l’information » dans le monde universitaire. L’anxiété informationnelle n’a guère suscité jusqu’à présent qu’une réponse technique : un effort pour améliorer la circulation et la gestion de l’information. Mais en faire surgir le sens est un acte culturel et non technique. Malheureusement, la société occidentale répugne désormais à ce travail ingrat. En témoigne l’acronyme couramment envoyé par texto : « TMI » (Too Much Info – trop d’infos). Il est souvent utilisé pour mettre en garde contre le dévoilement de détails personnels ou de sentiments inappropriés. Mais le fait même que les ambiguïtés de la vie de tous les jours soient désignées par un quantitatif abstrait (« trop de ») en dit long sur une société qui a tendance à transformer les individus en victimes passives de la surinformation. Pour Nico Macdonald, un auteur anglais spécialiste de la culture numérique, la surcharge a un corollaire, qu’il appelle le paradigme de la « sous-charge ». Selon lui, le problème ne réside pas dans la quantité d’informations mais dans le manque d’outils conceptuels pour « filtrer, hiérarchiser, structurer l’information en lui donnant du sens ». Faute de quoi la signification de l’expérience humaine nous échappe, au point que le culte de Big Data supplante la quête des Grandes Idées.   Cet article est paru dans The American Interest en janvier 2016. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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Trop à connaître de Ann M. Blair, Yale University Press

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