Submergés, vraiment ?
par Frank Furedi

Submergés, vraiment ?

L’affaire paraît entendue : Internet entraîne une surcharge d’information, qui menace notre capacité de concentration et nuit à l’accès au savoir. Mais ce lamento est-il vraiment justifié ? Socrate s’inquiétait déjà de l’impact de l’écriture sur la pensée. Et l’avènement de l’imprimerie a provoqué une réaction comparable à celui du smartphone. Ces Cassandre avaient tort. Avons-nous aujourd’hui plus de raisons d’avoir peur ?

 

Publié dans le magazine Books, septembre - octobre 2016. Par Frank Furedi

©Meyer/Tendance Floue

L’amour non connecté est-il une relique du passé ? « La technologie nous fait oublier ce que nous savons de la vie », s’inquiète la sociologue Sherry Turkle.

Nous voilà entrés dans « l’ère de la distraction », nous dit-on : le rythme frénétique du changement technologique rend difficile, voire impossible, de se concentrer sur des livres ou des textes complexes. Dans les universités, de nombreux enseignants prétendent que l’envahissante habitude de surfer sur Internet a tué le goût des étudiants pour la lecture soutenue et profonde. Nos facultés d’attention sont sans cesse mises au défi par l’irrésistible production et circulation de l’information, répète-t-on aussi. L’« anxiété informationnelle », la « surinformation », est considérée comme une donnée de base de la vie au XXIe siècle. Depuis la parution en 1989 d’Information Anxiety, le best-seller signé Richard Wurman (le futur fondateur des célèbres TED talks), le lamento sur les pathologies de la surinformation est un thème récurrent du débat culturel. Nous utilisons souvent la métaphore du flot pour évoquer le torrent d’informations numériques, convaincus que si nous ne sommes pas tous en train de nous noyer, du moins sommes-nous tous submergés. Les entreprises, entend-on volontiers, sont « noyées sous les données », et faire preuve de créativité « face au déluge d’informations » est réputé difficile, sinon impossible. Ladite surcharge semble d’ailleurs ne pas inhiber seulement la créativité ; elle serait aussi responsable d’une multitude de maux divers et variés. En phase avec la sensibilité thérapeutique des sociétés occidentales, les inquiétudes suscitées par la surinformation s’expriment souvent en termes de diagnostic médical. Le langage de la psychologie et, de plus en plus, celui des neurosciences, sont mobilisés pour légitimer l’idée que l’explosion de l’information numérique nuit à la santé et au bien-être. Le terme récemment forgé de « syndrome d’épuisement informationnel » fournit une catégorie diagnostique pour décrire l’effet d’un malaise d’ordre culturel (1). Principal symptôme, la faible capacité de concentration, conséquence, apparemment, d’une surcharge de la mémoire à court terme. Ce malaise a aussi une variante : l’« attention partielle continue », pour reprendre l’expression de David Mikics. Dans « La lecture lente dans un âge pressé », il soutient que « les enfants qui ont grandi avec le numérique sont plus enclins que les générations précédentes aux troubles de fragmentation de l’attention ». Et ajoute : « Nous avons découvert que le multitasking augmente la production de cortisol, l’hormone du stress, et celle de l’adrénaline, l’hormone de réaction au danger, ce qui peut stimuler le cerveau à l’excès, provoquant brouillard mental et confusion. »     Le déferlement de l’information est ainsi souvent jugé directement ou indirectement responsable de ce que nous avions auparavant coutume de décrire comme la crise existentielle dont chaque auteur peut faire l’expérience. « Ce contre quoi je lutte, c’est l’emprise du buzz, ce sentiment que quelque chose là-bas mérite mon attention, alors qu’il s’agit pour l’essentiel de points d’ancrage déconnectés les uns des autres, d’impressions rapides et fragmentées, qui ajoutent à l’angoisse de l’époque », écrit David Ulin dans « L’art disparu de la lecture ». De nombreux autres commentateurs se sont fait l’écho de ce sentiment, évoquant leur expérience personnelle. Ainsi Nicholas Carr dans Internet rend-il bête ?, un « cri du cœur » qui eut un grand retentissement, juge que son propre pouvoir de concentration a tant décliné qu’il commence « à s’égarer après une page ou deux ». Dans la même veine, l’écrivain Tim Parks évoque les efforts qu’il doit fournir pour se concentrer, et déplore « l’état de distraction constante dans lequel nous vivons et son impact sur l’énergie très particulière qu’il faut mobiliser pour venir à bout d’un gros ouvrage de fiction ». Sans surprise, les pathologies de la sur­information représentent autant d’aubaines pour l’industrie du développement personnel. En 1989 déjà, Richard Wurman prétendait offrir « un accompagnement créatif » au lecteur en quête de remède contre l’impression d’être submergé. Des livres comme « L’esprit organisé : penser droit à l’ère de la surinformation », « La sur­information : stratégies pratiques pour survivre au bureau », « Le flou : comment distinguer le vrai du faux à l’ère de la sur­information », ou encore « Comment se concentrer : comment rester focalisé à l’âge de la surinformation pour faire votre propre succès », offrent tout à la fois le diagnostic et le traitement d’une maladie existentielle à laquelle nous sommes supposés être tous exposés (2). De fait, il se pourrait bien que notre société soit désorientée par la nécessité de gérer un excès d’information, et il se pourrait aussi que les nouvelles technologies altèrent le fonctionnement de notre cerveau.   Mais nos ancêtres exprimaient déjà des inquiétudes semblables et l’on ne peut se contenter d’avancer qu’ils avaient tort et que nous aurions raison. Il se passe peut-être quelque chose d’autre, qui a moins à voir avec le volume d’informations auquel nous sommes exposés qu’avec la compréhension que nous avons de nos motivations et de nos modes d’accès au savoir. Mes recherches sur l’histoire de la lecture montrent que notre capacité à gérer et traiter le contenu du texte écrit nous préoccupe depuis l’invention même de l’écriture. Les sociétés anciennes comme la Grèce et Rome n’avaient pas besoin de gadgets numériques, ni de l’interconnexion globale, ni du Big Data pour s’inquiéter des dangers du trop-plein d’information. S’exprimant dans le Phèdre par la bouche de Socrate, Platon fut le premier à sonner l’alarme sur les risques de l’information véhiculée par le texte. Socrate est angoissé par les conséquences potentiellement dévastatrices de la nouvelle technologie de l’écriture. À la différence de la communication verbale, explique-t-il, le texte est non sélectif car il ne choisit pas son public mais « roule de tous côtés ». L’écriture ne fait pas la distinction entre les lecteurs qui peuvent comprendre et tirer profit d’un enseignement, et ceux que le texte induira en erreur ou désorientera. Socrate s’inquiète donc de ce que le discours écrit « tombe aussi bien chez ceux qui le comprennent que chez ceux pour lesquels il est sans intérêt ». Conformément aux conceptions paternalistes de son époque, Socrate considère que remettre une parcelle de savoir dans de mauvaises mains menace l’ordre social. Et que la faculté de mémoire souffrira de la confiance ainsi placée dans le texte écrit. Mais point n’était besoin d’être un Grec ancien pour réfléchir ainsi ; un juif pensait de même. Les rabbins ont longtemps été réticents à l’idée de recueillir par écrit la Loi orale, la tradition d’interprétation scripturale devenue la Mishna, première partie du Talmud. Et cela s’est reproduit : une nouvelle génération de rabbins s’est opposée à la rédaction de l’interprétation orale de la Mishna, laquelle est ensuite devenue la deuxième partie du Talmud : la Gémara. Or leurs raisons n’étaient pas foncièrement différentes de celles de Socrate. Ils considéraient que le savoir est par nature dialectique et ne peut surgir que de la discussion vivante. Consigné par écrit, il meurt, se calcifie, et devient source d’erreur pour les générations futures. L’inquiétude de Platon venait de ses doutes sur l’aptitude des individus à distinguer le bon grain moral de l’ivraie. À l’époque déjà,…
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