Tchékhov, l’auteur en fuite
par Tim Parks

Tchékhov, l’auteur en fuite

D’où lui venait cette réserve qui affleurait sous son charme infini, aux dires de ses contemporains ? Sans doute de son tiraillement entre désir de liberté et peur de l’abandon, entre goût de la compagnie et besoin de solitude, entre appel de l’amour et horreur du mariage. Tchékhov a traversé la vie comme un prisonnier en cavale et bâti son œuvre sur ce culte de l’éphémère.

Publié dans le magazine Books, novembre 2012. Par Tim Parks
Né en 1860 à Taganrog, port de la pointe nord-est de la mer d’Azov, Anton Pavlovitch Tchékhov, troisième enfant d’une fratrie de cinq garçons et une fille, doit se débrouiller par lui-même dès 1876, quand son boutiquier de père s’enfuit à Moscou afin d’échapper à la prison pour dettes qui l’attend. Anton reste seul pour finir ses études à Taganrog, payant sa pension grâce aux cours particuliers qu’il donne. Quand il rejoint toute la famille à Moscou en 1879, il découvre que les siens habitent un sous-sol humide et vivent dans une extrême pauvreté. Depuis ce moment jusqu’à sa mort précoce, de la tuberculose, en 1904, Tchékhov ne sera jamais bien longtemps loin de ses proches, en particulier de sa mère et de sa jeune sœur Maria. Tandis que ses frères aînés, Alexandre et Nikolaï, quittèrent le bercail pour se marier, Anton resta, devenant rapidement à la fois le soutien et le chouchou de la famille. La décision de s’assurer un revenu en écrivant des nouvelles faisait partie de cette mue : l’argent allait tirer les siens d’embarras jusqu’à la fin de ses études de médecine et son entrée dans la vie active. Le grand-père d’Anton était un serf qui avait travaillé dur pour affranchir les Tchékhov, mais son père, lui, ne s’intéressait guère qu’au chant choral religieux et avait précipité la famille dans la misère ; c’est donc à lui qu’il allait revenir de propulser les siens dans la bonne société, achetant et construisant des manoirs tout en payant à Maria ses études d’enseignante. La jeune femme avait dans sa chambre un portrait d’Anton et lui servait souvent de secrétaire ; il la dissuada de se marier. Le cadet, Mikhaïl, se vit confier la tâche de harceler les éditeurs jusqu’à ce qu’ils versent au jeune écrivain ses droits d’auteur. Dans Memories of Chekhov, recueil de récits de ses contemporains sur leurs rencontres avec l’auteur, le futur peintre Zakhar Pichugin raconte une visite à la famille quand Anton n’avait que 23 ans (1) : « En entrant, j’ai salué le père d’Anton Pavlovitch et reçu pour réponse ces mots qu’il murmura d’un ton mystérieux. “Chut, s’il vous plaît ne faites pas de bruit, Anton travaille !”  “Oui, mon cher, notre Anton travaille”, ajouta sa mère, Evgenia Yakovlevna, en faisant un geste vers la porte de sa chambre. J’ai avancé. Et Maria Pavlovna, sa sœur, a chuchoté : “Anton travaille en ce moment.” Dans la pièce suivante, d’une voix étouffée, Nikolaï Pavlovitch a murmuré : “Bonjour, mon cher ami. Vous savez, Anton est en train de travailler.” Tous craignaient de briser le silence... » En 1886, Tchékhov publia une nouvelle, Chut !, dans laquelle un écrivain exige le mutisme de sa famille sans respecter lui-même son besoin de sommeil ; Anton avait semble-t-il l’habitude de réveiller Maria pour discuter de ses idées. Hormis le fait que l’auteur égoïste est, dans le récit, un journaliste médiocre, il existe une différence essentielle entre l’écrivain réel et le personnage fictif : la famille de ce dernier se compose d’une épouse et de jeunes enfants. Tchékhov évita ce genre de liens et décrivait en général négativement les relations pères-fils, comme s’il était impossible d’avoir une autorité sans en abuser ; sa vie durant, il ne cessa de faire savoir qu’il avait été battu par son père. Au regard de la révérence inspirée par ses premiers succès littéraires dans la famille, et de la facilité avec laquelle il produisait et publiait des nouvelles (528 entre 1880 et 1888), il a toujours été douteux que la médecine devînt jamais son activité principale. Mais il l’a bel et bien pratiquée, d’abord dans des hôpitaux de province puis, par générosité, en soignant les paysans des environs de Melikhovo, le domaine de 230 hectares qu’il avait acheté à une soixantaine de kilomètres de Moscou, quand il entrait dans la trentaine. Tchékhov hissait le drapeau pour signaler qu’il était chez lui et était ensuite submergé par les demandes de secours. Dans « Anton Tchékhov : Mémoires d’un frère », Mikhaïl se rappelle une anecdote qui laisse entrevoir la tension entre engagement et retrait si caractéristique de la vie de Tchékhov. C’était en 1884, et il soignait une mère et ses trois filles, atteintes de la typhoïde : « Anton… a passé des heures et des heures avec ces patientes, jusqu’à l’épuisement. Malgré ses efforts, l’état de ces femmes s’est détérioré, jusqu’à ce que la mère et l’une des sœurs, un jour, ne meurent. La jeune agonisante a agrippé la main d’Anton juste avant de trépasser. Son étreinte glacée lui insuffla de tels sentiments d’impuissance et de culpabilité qu’il envisagea d’abandonner la médecine. Bien sûr, après cela, il consacra de plus en plus son énergie à la littérature…… » Ni Tchékhov vu par ses contemporains ni les charmants Mémoires de Mikhaïl ne peuvent remplacer les biographies magistrales de Ronald Hingley (2) et Donald Rayfield (3), mais ces deux livres témoignent puissamment du milieu où vivait Tchékhov et de l’étrange manière dont l’écrivain gérait ses relations avec ses amis, sa famille et ses lecteurs. Tous ceux qui l’on rencontré parlent de son abord facile et de son charme, de la diligence qu’il mettait à lire les manuscrits d’aspirants écrivains ou à courir au chevet d’une connaissance dans le besoin. Certains, cependant, notaient une réserve derrière le charme et son habitude de ne participer à la conversation que par de rares remarques ironiques ou, à l’inverse, par un flot incessant de blagues délibérément fantasques. Et puis, par-dessus tout, il y avait sa tendance à disparaître sans crier gare ; Potapenko se souvient de la manière dont Tchékhov interrompit un séjour à Moscou, à peine arrivé, parce qu’un homme de ses relations, d’un naturel volubile, l’avait alpagué à sa descente de fiacre et « promis » de passer la soirée avec lui. Tchékhov était trop poli pour dire non, observe Potapenko : « Il était incapable de blesser une autre personne. » Alexandre Serebrov-Tikhonov, qui pêchait avec l’auteur, se souvient de lui en train d’expliquer son amour de ce loisir par le fait qu’on n’est alors « un danger pour personne ». Si Tchékhov se sentait souvent pris au piège en société, l’ennui et un sentiment d’exclusion l’oppressaient dès qu’il se retrouvait seul : « Malgré son charme incontestable, cet endroit est ma prison », a-t-il dit à propos de sa maison de Yalta. L’auteur ne se lassait jamais de le répéter : « la liberté complète et absolue, la liberté » était la valeur suprême. Mais où la trouver ? Ne se satisfaisant pas d’osciller entre une vie sociale trépidante et très arrosée à Moscou et des périodes de relative tranquillité à la campagne, l’écrivain finit par prendre des dispositions plus singulières : il se fit construire, à Melikhovo, un petit bureau à l’écart du bâtiment principal, afin de pouvoir inviter autant d’hôtes que possible, puis leur échapper pour rester seul ; et quand il fit bâtir sa maison de Yalta, il acheta aussi un cottage isolé sur la côte toute proche. Ces solutions reposaient sur la bonne volonté de son entourage, qui acceptait de distraire les amis d’Anton pendant qu’il s’esquivait : sa mère et Maria devinrent célèbres pour leur cuisine généreuse. Dans ses Mémoires, son frère Mikhaïl prend un plaisir évident à nommer les hôtes fameux dont il fit la connaissance, pendant qu’ils attendaient que l’écrivain émerge de sa tanière. Rien de cette minutieuse mécanique sociale, cependant, ne pouvait résoudre la question des femmes et du mariage. Publiées principalement dans des petits journaux et autres revues de seconde zone, écrites sous un pseudonyme afin de ne pas compromettre sa carrière de médecin, les premières nouvelles sont merveilleusement légères et courtes. Dans Une erreur, des parents anxieux écoutent à la dérobée une conversation entre leur fille et un professeur d’écriture, déterminés à se précipiter dans la pièce avec une icône pour bénir le couple dès que le jeune homme aura fait le premier geste amoureux ; après quoi il lui sera impossible d’échapper au mariage. Le couple flirte, la jeune fille donne sa main à baiser, les parents entrent en hâte et vocifèrent leur bénédiction. Mais, dans sa précipitation, la mère a pris non pas l’icône mais le portrait d’un écrivain. Il y a des cris et des récriminations. Tchékhov termine la nouvelle sur cette phrase mémorable : « Le maître d’écriture profita de la confusion générale et s’éclipsa. »   Prisonnier d’un mariage sans…
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