L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Témoignage : « La solitude choisie berce et console »

Une spécialiste de la littérature romantique retrace l’évolution de sa propre relation d’amour-haine à la solitude, depuis l’enfance jusqu’à l’orée de la vieillesse.

Je pense parfois être née solitaire. Mes premiers souvenirs de solitude, quand j’étais très jeune : un vide qui ne pouvait se combler que de l’extérieur, l’effrayant sentiment d’un manque qui me faisait frémir. Comme l’ont écrit les psychologues Eric Ostrov et Daniel Offer, « la solitude est un sentiment de privation qui nous fait nous tourner vers l’extérieur, avec douleur mais espoir aussi, pour y trouver satisfaction (1) ».

Du plus loin que je me souvienne, ma mère était comme une balise lumineuse, et sa chaleur, le préalable à tout. Je savais que je n’étais vraiment vivante que lorsque j’étais en contact physique avec elle, ses bras autour de moi ou ma tête dans son giron. Mais ce qui domine dans mon souvenir, c’est l’absence de cette sensation, la frustration, le désarroi. Comme je grandissais, elle était toujours en train de s’affairer à la cuisine – la viande, les pommes de terre, les légumes, le repas qu’il fallait chaque soir préparer, puis débarrasser – à moins qu’elle ne fût au-dehors, prise par l’un de ses innombrables petits boulots. Je me souviens surtout d’elle épuisée par ce double labeur. Quand je rentrais de l’école, c’était pour retrouver un chien qui ne m’aimait pas, parce que toute petite je lui avais tiré la queue, un grand frère qui me gardait en m’ignorant, sauf quand il amusait notre petit frère en me faisant pleurer et réclamer ma mère. J’éprouvais alors la solitude de la condition humaine comme on peut l’éprouver à 8 ans.

Pourtant, paradoxalement, j’aimais être seule plus que tout. Le besoin d’affection, cette faim dévorante, était alourdi par l’angoisse de la perte ; jouer toute seule, au contraire, c’était la paix à l’état pur.

La solitude subie est une blessure ; la solitude choisie berce et console. On pourrait dire que je me protégeais des misères de l’enfance par ce que Wordsworth appelait « le regard intérieur/ trésor de la solitude (2) ». Ce regard intérieur, c’est l’imagination, et je me rappelle comme je sombrais dans l’univers de mes jeux avec soulagement et ce plaisir immense, indicible, qui ne requiert ni justification ni contrepartie. Ce monde que je m’étais fabriqué moi-même, au sens propre, était clos, une stimulante communauté d’émotions et de pensées. Mes jouets préférés – à vrai dire, mes seuls jouets : un tableau noir sur lequel je dessinais les cartes de contrées fantasmées, baptisant rivières et montagnes à mesure que mes explorateurs imaginaires découvraient ces terres nouvelles et les colonisaient ; il y avait aussi des billes, des petits soldats de plastique, des pièces d’échecs, autant de petites communautés qui exploraient aussi des régions inconnues, dangereuses, et s’y établissaient. Était-ce un signe ? C’était une vie rêvée, chargée de risques, mais sous mon plein contrôle, d’une liberté audacieuse mais tranquille. Une aventure qui exigeait courage, force, énergie, mais entreprise avec un groupe de personnes qui pratiquaient l’entraide et le réconfort mutuel. Je n’en ai jamais retrouvé l’équivalent dans ma vie adulte – si seulement !

Dès l’instant où j’ai su lire, je suis devenue une lectrice acharnée – quoi d’étonnant pour un futur professeur de littérature ? Les paysages imaginaires de mes livres prolongeaient ceux de mes jeux et les nourrissaient. Rien de tout cela ne m’a jamais fait défaut : ni les joyeuses bandes d’amis et leurs aventures, ni les familles où les parents ne se disputaient pas comme les miens et élevaient leurs enfants dans la sagesse et l’affection, ni les voisinages où tous se connaissaient et s’entraidaient, ni les écoles où les enfants riaient, jouaient et apprenaient sous le regard sévère mais affectueux des professeurs. Dans les livres d’enfants, personne n’est seul bien longtemps ; la solitude n’est pas une donnée de l’existence, c’est un problème temporaire, le chemin vers ce jardin secret que l’on apprend à partager, l’épreuve que subit la Petite Princesse avant la récompense ultime, l’amour de ses parents.

« J’errais solitaire comme un nuage »

Vers cette époque, j’ai aussi commencé à lire de la poésie car ma mère, qui, comme mon père, n’avait guère dépassé l’école primaire, la goûtait et en récitait souvent. Le premier poème que j’ai appris, c’était « Jonquilles », de Wordsworth, le préféré de ma mère, et donc un lien de plus avec elle. Il commence ainsi :

« J’errais solitaire comme un nuage
Qui flotte au-dessus des vallons et des monts,
Quand tout à coup je vis une nuée,
Une foule  de jonquilles dorées (3). »

Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’étaient des « vallons » ou des « nuées ». Mais je me laissais emporter par la musique sans me préoccuper du sens. Cela paraissait un simple poème sur la nature, qui finissait bien : après un moment d’inquiétude, pendant lequel le poète est étendu, « l’esprit vide et l’humeur pensive », il se souvient des jonquilles ; son cœur se met alors à danser et le bonheur l’inonde. Je concevais alors la littérature en général, et la poésie en particulier, comme quelque chose de complètement distinct de la vie réelle – en tout cas de la mienne. Elle devait, par définition, permettre de s’évader dans un autre monde, un monde de beauté régi par ses règles propres.

À 10 ans à peine, la lecture des Quatre filles du docteur March m’introduisit pour de bon à l’amour romantique, tel qu’il apparaissait dans ce livre. L’auteur, Louisa May Alcott, porte la responsabilité de l’essentiel de mon existence depuis. La vision de l’amour exprimée dans ce roman tient en un mot : reconnaissance. Vertus et attraits sont reconnus à leur juste valeur par l’observateur digne de ce nom, avec, comme dans la chanson des années 1960 « En route pour l’église (4) »,  cette récompense : « Je ne serai plus jamais, jamaiiiiiis seule... » Et voilà l’ingénue solitaire et inachevée devenue l’élément d’un couple harmonieux, parfaitement uni, comme deux éléments d’un Lego ou d’un puzzle. Face à une Jo querelleuse, on trouve le sage et sérieux professeur Baer ; la sœur de Jo, Amy, est hautaine et quelque peu cupide, mais son futur mari Laurie n’est, lui, que bienveillance indulgente ; là où la sœur aînée, Meg, est gentiment niaise et popote – 100 % féminine, donc –, son mari John est digne, solide, protecteur, l’archétype du mâle victorien. J’ai compris qu’en associant le moi ainsi perdu à cette moitié complémentaire, on se retrouvait du même coup fermement ancré dans la vie sociale.

Entrée au lycée, j’ai pu ouvrir un nouveau front contre la solitude : l’amitié. Avant, je n’avais pratiquement pas d’amis, chose curieuse que je ne m’explique pas bien. Je n’ai d’aille

urs pas souvenir de regretter la compagnie des autres enfants ; au contraire, je m’insurgeais contre le souhait de mes parents de me voir aller jouer dehors. Les gosses du voisinage me paraissaient brutaux et superflus. Je préférais de loin Jo March, Émilie de la Nouvelle Lune, et Prince Noir (5). En voilà, des êtres vraiment supérieurs ! S’ils s’étaient matérialisés magiquement devant moi, pensais-je, j’aurais instantanément eu des amis, plus un cheval que, moi, j’aurais bien traité.

Plus tard, nous avons formé un trio de copines. Ma mère était soulagée et, quant à moi, j’ai réalisé avec émerveillement que même si Sue Dworkin ou Rona Halperin n’arrivaient pas à la cheville de Jo ou d’Emily, l’amitié de ces créatures de chair et d’os l’emportait à bien des égards sur les personnages imaginaires. On pouvait notamment rire avec elles, chose impossible avec les amis de fiction.

Puis il y eut un nouveau passage à vide, quand Sue a déménagé et que je me suis retrouvée dans un lycée où je ne connaissais personne. Ce qui surnage de cette période, c’est le sentiment que, comme le dit Heidi Klum (6), « on est soit dedans soit dehors ». J’étais esseulée et déprimée, je rasais comme un fantôme les murs de l’immense bâtiment sinistre. J’étais atrocement consciente que les autres filles avaient déjà des petits amis, et bien que j’aie été passionnément amoureuse d’un garçon depuis l’âge de 11 ans, celui-ci ne m’avait jamais concédé même un regard. Au contraire d’Élisabeth Bennett, l’héroïne d’Orgueil et préjugés, mes mérites n’étaient manifestement ni reconnus ni appréciés. J’en ai conclu que la haute idée que j’avais de moi-même – quelqu’un de supérieur, peut-être, ou du moins de normal – était complètement fausse.

Il s’est alors produit l’un de ces retournements qui vous emportent dans une direction imprévue. Un jour, une certaine Alice Gilbert, une fille sans intérêt particulier avec laquelle je n’entretenais que de vagues et lointains rapports, est venue me demander de collaborer au magazine littéraire du lycée, dont elle était l’une des responsables. À vrai dire, comme j’écrivais parfois des poèmes, je ne comprends pas pourquoi l’idée ne m’en était pas déjà venue. Ma solitude avait formé autour de moi une carapace protectrice, mais qui m’enfermait et m’empêchait de voir les opportunités. J’ai donc soumis un poème, et assisté en compagnie d’Alice à une réunion du groupe, où j’ai vu que les filles et un ou deux garçons étaient déjà copains et plaisantaient amicalement entre eux, ce qui m’a fait hésiter. Je me sentais différente et mal à l’aise. Mais Alice a insisté. Tout le monde adorait la brillante, la timide, la joyeuse Alice, et moi aussi je me suis mise, et pour les mêmes raisons, à l’adorer, à l’admirer, et à l’envier amèrement. Pour la première et la dernière fois de ma vie, j’ai appartenu à un étroit petit cercle, et bien que je ne me sois jamais sentie membre à part entière de ce groupe, et que je n’y aie certainement jamais joui du même statut qu’Alice, j’ai longtemps savouré ces liens, et l’interaction joyeuse et stimulante des différentes personnalités, des idées, des activités… jusqu’à la mort d’Alice, à l’âge de 17 ans.

C’est à cette époque aussi que j’ai commencé à lire les romans des sœurs Brontë. La littérature modèle la vie pour nous, mais elle s’interprète aussi à travers le prisme de notre moi. Avec le recul, je vois combien ma lecture de Jane Eyre montre à quel point la littérature peut déterminer la façon dont on perçoit et dont on vit la solitude. Au début du roman, Jane a 10 ans ; elle ne trouve pas sa place dans la famille où elle vit. La description de son isolement émotionnel dessine le portrait d’une enfant malheureuse mais douée, dont les talents ne sont pas reconnus, à qui l’on impose un cadre trop rigoureux, dont on frustre les besoins, que l’on maltraite même. Plus tard, elle éprouvera ce que Charlotte Brontë désignait elle-même, dans son journal d’adolescente, comme un « vide regorgeant de désirs ». En entendant le vent, la jeune Brontë écrivait : « Magnifique ! Cette rafale… a éveillé en moi un sentiment que je ne peux satisfaire… Quelle souffrance ce serait, si je ne pouvais m’évader dans le rêve, dont les images comblent un peu de ce vide regorgeant de désirs. » Dans le journal, « le rêve » fait référence aux premiers écrits romanesques de Charlotte Brontë, tandis que, dans le roman, Jane Eyre elle-même comble ce « vide regorgeant de désirs » par la romance, par le rêve d’amour avec Rochester. Adolescente, j’ai commencé à lire moi aussi des histoires d’amour et j’ai connu exactement les mêmes rêves. Comme dans le roman, le problème de la solitude n’était en fait que celui de trouver la bonne personne avec qui y mettre fin dans une joyeuse et fusionnelle complémentarité.

Époux insaisissable

Avoir un groupe d’amis m’a donné la confiance nécessaire pour attirer les hommes, et mes élans imprécis se sont focalisés pour de bon. De là, il n’y eut qu’un pas honteusement rapide et vraiment trop facile vers une ou deux histoires d’amour peu gratifiantes, et un rapide mariage. Ma mère en a paru derechef soulagée. Mon jeune époux voulait devenir enseignant, ce qui me rappelait sans doute le professeur Baer. Je me suis accrochée à lui comme je m’étais accrochée à ma mère dans ma petite enfance, cherchant désespérément à l’habiter ; cherchant désespérément à ce qu’il m’habite, tout à fait comme avec ma mère. Et lui, exactement comme ma mère – tout sauf un hasard ! –, était aussi insaisissable qu’elle, bien qu’il ait ardemment souhaité avoir femme et enfants. Quoi qu’il en soit, plus question de solitude, c’était un problème réglé. Mon mari aimait passer du temps avec moi, et pendant ses absences il me téléphonait souvent. Grâce à ces attentions, je me sentais plus heureuse, ou du moins plus en sécurité, que je ne l’avais jamais été. Mais c’était à double tranchant : cela m’empêchait de remarquer que sa présence physique ne valait pas toujours sa présence réelle, et que ses appels plusieurs fois par jour ne me disaient pas pour autant la réalité de ses pensées ou de ses sentiments.

Désormais, j’en suis parvenue au stade de la vie où l’on vous donne du « d’un certain âge », comme dans « une femme d’un certain âge », pour ne pas dire « d’un âge certain », ce qui pour moi signifie que je suis sensiblement plus vieille que je ne devrais l’être, plus vieille en tout cas que la femme normale, qui n’a elle que la vingtaine ou la trentaine.

Je suis arrivée à ce stade par un chemin sinueux et imprévu, passant par des rencontres et des amours, puis un mariage, des enfants, un divorce, encore des rencontres et des amours, puis à nouveau, et cette fois plus que jamais, la solitude – c’est-à-dire le célibat. Je ne suis pas vraiment seule, au sens où je vis à dessein dans une ville pleine de monde, à portée de deux de mes enfants adultes, et, ce qui est encore plus important, à portée de mes trois petits-enfants, qui me procurent beaucoup d’affection et de stimulation, physique et émotionnelle. J’ai aussi quelques bons amis, mais rien à voir avec la bande au temps de ma dernière année de lycée et de l’université.

Quoique plus entourée que dans l’enfance, je passe beaucoup de temps seule avec moi-même, bien plus en tout cas que lorsque j’avais mari et enfants à la maison. Je rentre presque toujours dans un appartement vide, me couche seule, me réveille seule, petit-déjeune et dîne seule. J’ai des chats, deux pour être précise, ce qui fait de moi, je présume, l’archétype de la femme seule qui n’a pas été capable de mettre le grappin durablement sur un homme, et qui passera en se ratatinant du statut de femme mûre à celui de « femme âgée ».

« Toute seule avec tes chats ! » disent les gens. À quoi bon leur expliquer que je les ai depuis douze ans, que ce sont les anciens chatons de mon dernier fils qui voulait un animal, et pas du tout des succédanés d’amour et de maternité, ni des remparts contre la solitude du grand âge. « Tout sauf une vieille avec des chats ! » s’est exclamé un homme sur un site de rencontres.

Ce qui m’amène à ma perception actuelle de la solitude, voulue comme subie. Je concevais jadis la solitude comme un ennemi contre lequel il fallait se défendre avec toutes les armes à sa portée. Être seule, c’était être abandonnée. Le pire de mes cauchemars, au sens plein du terme, c’était celui où, retournant dans la maison de mon enfance, j’y trouvais par terre ma vieille mère, morte de faim et d’abandon, oubliée de tous, incapable de contacter quiconque, ni moi ni personne. Pas besoin d’un psy pour comprendre que ce rêve reflétait en partie mes propres angoisses !

Aujourd’hui, je perçois davantage la solitude comme une sorte de défi, et l’absence de compagnie comme un privilège et un plaisir. Quand je rentre chez moi, je retrouve la paix, dans un lieu en parfaite harmonie avec mes souhaits et mes humeurs, où je contrôle le petit monde que je me suis créé tout comme dans les jeux de mon enfance, la magie en moins.

Il m’est très facile de m’adapter à ce qu’un autre veut que je sois ou que je fasse – ce fut, tout ma vie, le prix de l’affection et de la compagnie. Mais peut-être ai-je besoin d’une certaine distance physique d’avec les autres pour être capable de faire les choix, surtout ces petits choix quotidiens que dictent le goût ou le plaisir, qui me définissent comme individu. Étant une personne foncièrement dépendante, avec un cruel besoin de quelqu’un sur qui s’appuyer, je tire aussi une grande satisfaction de m’occuper de moi-même, de prouver aux yeux du monde que j’en suis capable.

Comme l’a écrit Elizabeth Cady Stanton, « oublions le désir des femmes d’être protégées, d’être assistées, de s’appuyer sur quelqu’un : c’est toutes seules qu’elles doivent parcourir le voyage de la vie, et, en cas d’urgence, il vaut mieux qu’elles aient quelque idée des règles de l’orientation… La solitude, la solitude du moi… constitue le cœur de notre être, ce qu’aucun homme ni ange ne peut contempler ni effleurer… Elle est consubstantielle à la vie (7) »…

Je ne me perçois plus désormais comme l’être supérieur que je m’imaginais, ni comme la personne normale dont je donne l’apparence, mais comme quelqu’un avec qui je me sens bien, la plupart du temps. Après m’être pliée des années durant aux besoins des autres, je trouve gratifiant de ne plus me soumettre qu’aux miens, sans avoir, comme Oliver Twist, à demander aux autres : « Encore un peu plus, s’il te plaît. » Je me sens hardie, comme lorsque je prenais la tête d’une expédition imaginaire dans les terres vierges que je dessinais sur le tableau noir de mon enfance. Je n’ai besoin, pour combiner courage et confort, que d’« une chambre à moi », comme disait Virginia Woolf – et c’est exactement mon cas présent, puisque j’habite un studio.

Cela étant, je me sens très souvent seule, et je crains que ce sentiment ne disparaisse jamais. Bien sûr, proximité n’est pas synonyme d’intimité (et, vice versa, le fait d’être physiquement seule n’implique pas la solitude), mais cela y ressemble fort. Il me reste néanmoins ce « regard intérieur » de Wordsworth par quoi j’ai commencé. En étudiant les poètes romantiques au lycée, j’ai finalement compris le véritable sens des « Jonquilles ». Le sentiment de solitude qui ouvre le poème, la métaphore de soi comme un nuage errant « qui flotte au-dessus des vallons et des monts », cela traduit une mise à distance de l’humanité et du monde, une incapacité à s’y fondre pleinement. Mais la découverte de la sublime beauté des jonquilles donne à l’auteur le sentiment d’une communion avec la nature, ce que je n’avais pu comprendre quand j’avais appris par cœur le texte à 10 ans. L’imagination esthétique, loin d’être une fuite hors du monde, est au contraire une certaine façon de le retrouver.

Comme l’écrit la poétesse May Sarton dans son « Journal d’une solitude» : « J’ai le temps de penser, c’est un grand luxe, le plus grand de tous. J’ai le temps d’être moi-même – et quelle responsabilité : faire bon usage de ce temps et devenir tout ce que je puis être dans ce temps qui me reste. Pas de quoi s’affliger, pourtant. L’affligeant, ce serait de perdre ce sentiment d’être reliée à tant et tant d’autres existences que je ne connais pas, que je ne pourrai jamais connaître (8)… »

Je suis aujourd’hui plus présente au monde et plus en phase avec l’humanité que lorsque j’étais enfant. Du fait de ma propre humanité, je suis ouverte et accessible à l’humanité tout entière, même à ceux que je ne connais pas et ne connaîtrai jamais. Je ne me sens pas seule quand je suis avec ceux que j’aime, mais pas non plus quand je fais ce que j’aime ou quand je travaille, enseigne ou écris. Le monde de l’imagination chanté par Wordsworth est multiple ; la littérature, l’art, la beauté – tout cela comble ce qu’il appelle « l’humeur absente et pensive ». Je continue à m’interroger sur la signification de ma solitude, comme perdure ma relation d’amour-haine avec elle ; et je verrai bien ce que c’est que d’atteindre l’étape suivante, quand je serai pour de bon une femme âgée – avec ou sans chats. 

Ce texte est un chapitre de Loneliness and Longing (Routledge). Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

LE LIVRE
LE LIVRE

Attente et sentiment de solitude de Ce que ressentent les animaux, Routledge

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Alain Prochiantz : « La radicale originalité de Sapiens »
Dossier Frans de Waal : « Ne confondons pas émotions et sentiments »
Dossier Ce que ressentent les animaux

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.