Thomas Mann a-t-il pillé Schönberg ?
par Enrique Vila-Matas
Art

Thomas Mann a-t-il pillé Schönberg ?

La parution en 1949 du Docteur Faustus provoque l’ire d’ Arnold Schönberg. Le musicien y découvre non seulement un exposé simpliste de sa théorie dodécaphonique, mais son nom n’est pas même mentionné. Pas plus d’ailleurs que celui du jeune Theodor Adorno, qui avait servi de nègre à Thomas Mann.

Publié dans le magazine Books, octobre 2012. Par Enrique Vila-Matas
Ce fut un duel entre deux chevaliers avec en toile de fond le problème toujours épineux du plagiat artistique. Les protagonistes, épées dressées, étaient deux monstres de la grande littérature et de la grande musique, toutes époques confondues, Thomas Mann et Arnold Schönberg. J’avais entendu parler pour la première fois il y a très longtemps de cette dispute par le professeur et grand critique littéraire catalan Jordi Llovet : lors de ses études à Francfort, m’a-t-il confié au retour d’un long séjour en Allemagne, il avait connu Gretel, la veuve de Theodor Adorno, grâce à des amis communs. J’avais pris la précaution de ne pas lui demander s’il avait un jour réussi à comprendre de quoi parlait Adorno dans ses écrits, parce que je savais ce qu’il répondait en de telles occasions : « Bon, mais à Góngora non plus, on ne comprend rien. » Gretel avait montré à mon ami Llovet les lettres que son mari avait envoyées à Thomas Mann quand celui-ci rédigeait son Docteur Faustus. Et, apparemment, la veuve n’avait pas oublié ce jour-là de lui signaler malicieusement – en fait elle était irritée – avec quel toupet Mann avait plagié les résumés qu’Adorno lui avait envoyés sur les théories musicales de Schönberg, résumés que le romancier avait intégrés purement et simplement dans son roman et qui provoqueraient l’immense et compréhensible fureur du musicien. Les théories musicales de Schönberg étaient indispensables à Thomas Mann s’il voulait mener à bon port son ambitieux récit sur les comportements artistiques et les discussions sur la musique à venir auxquelles participait le héros de son roman, le compositeur Adrian Lever­kühn. La musique ayant toujours été l’un des horizons esthétiques de l’écrivain, la nature de Docteur Faustus – qui aborde des problèmes de théorie musicale pure – exigeait des conseils compétents. Dans son exil californien, Mann trouva dans le jeune Theodor Adorno un collaborateur parfait, puisqu’il avait déjà écrit des textes philosophiques importants aussi bien sur les inventions musicales du génial Schönberg que sur la technique dodécaphonique. Par ailleurs, il se montra d’emblée flatteur, presque servile, fervent admirateur. Mann, vieux renard, perçut immédiatement dans le jeune philosophe l’homme qu’il lui fallait ; en fait, il semble même avoir vu en lui un nègre impeccable, même si, par la suite, il sut reconnaître sa dette dans Le Journal du « Docteur Faustus » (1), où il invoque le nom de famille paternel d’Adorno, Wiesengrund (2), pour décrire le thème de l’Ariette de la sonate pour piano, opus 111, de Beethoven (3). Toujours est-il que Mann fut conséquent avec ce qu’il appelait le « principe du montage (4) », qui consistait ni plus ni moins à s’approprier des matériaux de sources diverses et à les incorporer dans la narration. Dans l’histoire de ce pillage littéraire aussi licite que discutable (Mann,…
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