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Tout feu tout flamme

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En 1986, un incendie ravage la Bibliothèque centrale de Los Angeles. Susan Orlean part de cet événement pour rendre hommage à une institution qui lui est chère.

Près de 500 000 livres partis en fumée, 700 000 autres endommagés. Et un mystère. D’où est parti l’incendie qui a dévasté la Bibliothèque centrale de Los Angeles le 29 avril 1986 ? Était-il accidentel ou s’agissait-il d’un acte criminel ? Les soupçons se portent sur Harry Peak, un jeune homme qui ambitionne de faire carrière à Hollywood, mais la police finira par le relâcher. La journaliste américaine Susan Orlean, auteure du très remarqué Le Voleur d’orchidées (Éditions du sous-sol, 2018), a trouvé là le point de départ de sa nouvelle enquête. Survenu le jour de la catastrophe de Tchernobyl, le sinistre était passé relativement inaperçu à l’époque. Quand l’alarme incendie retentit, aucun des quelque deux cents employés de la bibliothèque ne panique. Ils connaissent la ­vétusté du système et sont habitués à ses déclenchements intempestifs. Les premiers pompiers arrivés sur les lieux croient eux aussi à une fausse alerte. Ils se trouvent vite pris au dépourvu : ils n’ont pas de plan du dédale qu’est la bibliothèque, et leurs émetteurs-récepteurs radio ne captent pas à l’intérieur du bâtiment. « Et, par l’une de ces coïncidences étranges qu’Orlean a le chic pour repérer, le matin même de l’incendie, un responsable de la bibliothèque rencontrait les pompiers afin d’envisager l’installation d’extincteurs dans les lo
caux », note Ron Charles dans The Washington Post. Susan Orlean ne signe pas pour autant une enquête policière. The Library Book est « une biographie affectueuse de la bibliothèque et, par extension, de toutes les biblio­thèques », estime Rebekah Denn dans The Christian Science Monitor. « L’auteure passe une bonne partie du livre à arpenter le bâtiment et à observer et écouter les personnes qui s’y trouvent », précise Michael Lewis dans The New York Times. « La première chose qui frappe Susan Orlean c’est que, même à l’ère d’Internet, c’est à la bibliothèque publique que l’on se rend pour trouver des réponses. » Orlean compulse les registres où les bibliothécaires consignent les centaines de questions qu’on leur pose quotidiennement : « Appel d’un usager. Il voulait savoir comment on dit “la cravate est dans la baignoire” en suédois. Il écrit un scénario » ; « Appel d’un usager pour savoir s’il faut se lever quand l’hymne national retentit à la télévision ou à la radio ». « Son sens de la concision permet à Susan Orlean à la fois de déterrer un monceau de données et d’extraire de ce chaos un récit rassemblant tant de détails pertinents », s’enthousiasme Denn. La journaliste consacre des chapitres à l’architecture de la biblio­thèque, à son budget. Elle se penche aussi sur l’un de ses défis les plus importants : l’intégration des SDF, nombreux à Los Angeles. Ceux-ci viennent à la bibliothèque notamment pour utiliser les ordinateurs. Mais ils ne laissent pas leurs problèmes – troubles mentaux, drogue, etc. – à la porte. « La frontière entre la société et la bibliothèque est poreuse », écrit Orlean. La surprise pour le critique du New York Times, c’est la quantité de personnages intéressants que cette bibliothèque a attirés depuis son ouverture, en 1873. On découvre ainsi la très compétente et progressiste Mary Jones, qui dirige l’institution dans les premières années du XXe siècle. Quand le conseil d’administration cherche à nommer un homme à sa place, elle refuse de démissionner. Pendant des mois, la presse se repaît de la « Grande Guerre de la bibliothèque ». Jones trouve un appui auprès des associations de femmes et notamment de la militante fémi­niste Susan B. Anthony. Elle sera finalement licenciée en 1905 et remplacée par Charles Lummis. Ce journaliste et aventurier entreprend d’éduquer le goût des habitants de Los Angeles. Il marque littéralement les livres au fer rouge pour éviter les vols. Dans certains ouvrages, il fait ajouter la mention : « Ce livre est de la pire espèce qu’on puisse conserver dans une bibliothèque. Nous sommes désolés que vous n’ayez pas trouvé mieux à lire. »
LE LIVRE
LE LIVRE

The Library Book de Susan Orlean, Simon & Schuster, 2018

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