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Toxicités croisées

Pauvres mâles. La testostérone, qui détermine leur « mâlitude » in utero et dont ils regorgent, pouvait leur garantir la pérennité de leur très masculine domination. Il semble que les choses ne soient plus -aussi simples. Droit de vote et pilule aidant, les femmes ont pris des libertés. Les filles sont devenues meilleures à l’école, c’est dire ! Et les valeurs féminines, ou perçues comme telles, ont le vent en poupe. Les papas pouponnent. De son côté, le mâle a perdu l’aura dont il bénéficiait depuis des millénaires, celle du soldat. Dans les vieilles démocraties d’origine chrétienne, une partie de la gent masculine se sent dévalorisée. Ceux qui entendent par trop affirmer leur virilité se voient conspués. Certains se rebellent, au point parfois d’assumer une violence criminelle, verbale ou physique.

 

Et voici qu’une nouvelle étiquette vient leur coller à la peau : « masculinité toxique ». Elle est née aux états-Unis vers la fin des années 1980, non dans les milieux féministes mais, paradoxalement, au sein de communautés d’hommes blancs et plutôt instruits qui, en réaction contre la « féminisation de la culture américaine », se réunissaient pour battre le tambour et chanter en cadence afin de cultiver les racines sauvages d’une virilité en péril. À ce moment-là, on l’a oublié, les ouvrages valorisant la masculinité étaient des best-sellers. Woody Allen, l’« homme doux et mou » par excellence, était l’une des bêtes noires de ces militants d’un nouveau genre. John Wayne n’était pas pour autant leur modèle ; ils étaient, paraît-il, en quête d’une masculinité « mûre », aussi attentive au devenir de la planète qu’à celui des petits garçons.

 

Comme aujourd’hui, la masculinité « toxique » désignait « cette part de la psyché masculine qui la conduit à abuser de son pouvoir », lit-on dans un article de The New Republic en 1990. Plus ou moins oubliée, l’expression a refait surface des derniers temps, pour se répandre dans les médias et la culture populaire à la faveur de l’élection de Donald Trump et du mouvement #MeToo. Elle est utilisée à toutes les sauces. La masculinité toxique est non seulement jugée responsable du machisme, mais aussi du Brexit, du changement climatique, des crises financières et d’à peu près tous les maux dont souffre l’humanité.

 

Simple mouvement de mode ou problème plus profond ? Comme le faisait remarquer l’historien Jean-Jacques Courtine en 2011 en ouverture du troisième volume de l’ouvrage collectif Histoire de la virilité, le sujet remonte au moins aux années 1950. « Qu’est-ce qui a bien pu [lui] arriver ? » se demandait en 1958 l’historien Arthur Schlesinger à propos de l’homme américain : « Pendant bien longtemps, il a semblé absolument confiant dans sa virilité, certain de son rôle d’homme dans la société, à l’aise et sûr de lui dans la perception de son identité sexuelle. Aujourd’hui, les hommes ont de plus en plus conscience que la virilité est non pas un fait mais un problème. » Schlesinger intitulait son article « La crise de la masculinité américaine ». Si crise il y a, elle n’est pas propre aux États-Unis et a dû s’aggraver, la tension s’étant accrue entre la montée du pouvoir (et de la parole) féminin et le maintien, globalement, de la domination masculine.

 

La toxicité masculine est une réalité, mais ses contours sont flous. Elle s’exerce à l’endroit des femmes mais se retourne contre les hommes, dont elle servirait à expliquer l’espérance de vie plus courte. Quant aux femmes, elles poussent au changement mais contribuent, elles aussi, à entre-tenir les stéréotypes masculins. Pas simple, décidément.

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