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Traiter les drogues comme l’alcool

En additionnant simplement les coûts directs de la prohibition (police et prisons) et les recettes fiscales dont les États-Unis se privent par leur politique répressive, on fait apparaître un manque à gagner de 100 milliards de dollars par an.

Quelle somme de douleurs peut engendrer une politique avant de conduire à un aveu d’échec et à sa révision ? La « guerre anti-drogues » américaine laisse penser qu’il n’y a pas de limite (1). Le mélange implacable de prohibition et de répression pratiqué dans ce pays est un non-sens à tous égards : immoral dans son principe, puisqu’il poursuit des crimes sans victimes, c’est aussi en pratique un gigantesque désastre. Pourtant, si un homme politique américain suggère de réformer ce système inepte, son attitude passe aujourd’hui encore pour inconsidérée, suicidaire.

Même un observateur non averti peut voir que les ravages provoqués par les substances illégales aux États-Unis tiennent en bonne partie à leur illégalité, et non au fait que ce sont des drogues. La brutalité de la prohibition et les énormes réseaux criminels qu’elle a créés ont détruit bien plus de vies que les substances elles-mêmes. Ceci vaut aussi bien pour la cocaïne et l’héroïne que pour des drogues douces comme la marijuana. Mais les attaques dont fait l’objet la consommation de marijuana témoignent du niveau de bêtise de cette politique.

Près de la moitié des Américains vous diront qu’ils en ont tâté. Cela fait d’eux des criminels aux yeux de la loi. Heureusement, tous n’ont pas été pris – mais, quand on se réjouit de voir tant de contrevenants échapper à la rigueur de la loi, c’est que cette loi n’est pas bonne.

Un professeur d’économie à Harvard, Jeffrey Miron, a publié en 2004 une étude dénonçant la prohibition de la drogue. Il notait qu’à l’époque plus de 300 000 personnes étaient détenues dans les prisons américaines pour violation de la législation anti-drogues – plus que la totalité des incarcérations pour tous les types de crime en Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie et Espagne réunies. Aujourd’hui le chiffre a encore augmenté – près de 500 000 selon certaines estimations (2). Quant aux personnes, encore plus nombreuses, condamnées à un moment ou un autre pour un délit relatif à la drogue, elles en subissent l’effet à vie en termes de perspectives professionnelles et de mille autres façons : aux États-Unis, criminel un jour, criminel toujours (3).

La répression empiète sur les libertés

La répression la plus stricte, a expliqué Jeffrey Miron, n’a que faiblement réduit l’usage des drogues – à supposer pour l’instant que ce soit là un objectif légitime. Les dommages collatéraux sont d’une tout autre ampleur. La violence engendrée par la criminalité liée à la drogue a considérablement augmenté au Mexique et dans les villes américaines proches de la frontière, suscitant un regain d’intérêt pour le sujet. On estime à plusieurs milliers les meurtres commis par des gangs criminels en concurrence pour la domination du marché.

De nombreux usagers meurent en consommant des drogues frelatées ou en partageant des seringues – autres conséquences de la prohibition. Sans oublier la dimension de sécurité nationale : dans des pays comme la Colombie ou l’Afghanistan, les immenses profits dérivés de la prohibition alimentent les groupes terroristes.
La prohibition a partout des effets corrupteurs sur les gouvernements, aux États-Unis comme ailleurs. Puisqu’une narcotransaction ne fait pas de victimes au sens habituel, le ministère public trouve peu de témoins à charge prêts à l’aider. La politique de répression américaine empiète sur les libertés civiles, en usant de fouilles sans mandat, en tendant des pièges pour obtenir des flagrants délits, en extorquant des témoignages en échange de remises de peine et ainsi de suite. Comme on pouvait s’en douter, en Amérique, le marteau de la loi tombe avec plus de force sur les Noirs : les Blancs prennent plus de drogues (4), les Noirs plus d’années de prison (5).
Difficile de trouver un autre exemple de politique qui aurait ainsi échoué sur toute la ligne. Le plus étrange, dans toute cette affaire, c’est que les États-Unis ont déjà connu semblable expérience par le passé. Tout le monde sait que la prohibition de l’alcool, dans les années 1920, a généré dans une large mesure les mêmes pathologies – quoique sur une moindre échelle –, avant d’être finalement abandonnée.
La bonne attitude face aux drogues illégales d’aujourd’hui serait d’adopter la même politique que pour l’alcool : réguler et taxer le produit. On verrait sans doute augmenter un peu la consommation, mais on verrait surtout diminuer de manière drastique les souffrances causées tant par ces drogues que par la tentative de les interdire. En additionnant les coûts directs de la prohibition (services de police et prisons) et les recettes fiscales dont se prive le système actuel, les États-Unis tireraient de ce changement un bénéfice budgétaire d’environ 100 milliards de dollars par an.
Peut-on espérer un accès de bon sens ? Hélas ! non. Seuls les hommes politiques les plus audacieux semblent prêts à y réfléchir sérieusement. C’est le cas de James Webb, sénateur démocrate de Virginie délicieusement imprévisible, qui a demandé le réexamen par une commission du Congrès du système pénal et de la législation anti-drogues. Mais c’est l’exception qui confirme la règle.
On décèle par ailleurs quelques signes d’évolution, mais minimes. Barack Obama a reconnu que, jeune homme, il avait consommé non seulement de la marijuana mais aussi de la cocaïne. Et, à la différence de Bill Clinton, il avalait la fumée ; tout est dans le fait d’inhaler, a-t-il plaisanté. Il semblerait donc que le président a l’esprit ouvert dans ce domaine. En outre, son ministre de la Justice a dit qu’il n’exercerait pas de poursuites fédérales contre les usages médicaux de la marijuana dans les États qui l’autorisent, au contraire de l’administration précédente. Mais récemment, au cours d’une soirée, M. Obama a éludé par une boutade une question sur la décriminalisation de la marijuana.
Pour l’instant, on imagine mal une légalisation pure et simple du cannabis, a fortiori de drogues plus dures. Même une décriminalisation progressive – qui maintiendrait la prohibition mais la sortirait du cadre d’action de la loi pénale – semble peu probable, sans être totalement impensable. Une récente étude de Glenn Greenwald, écrivain et avocat des droits civiques, examine la politique portugaise de dépénalisation [voir
« Décriminalisation, mode d’emploi »]. Selon lui, c’est un succès : « Alors que la toxicomanie, la consommation et les pathologies associées atteignent des sommets dans plusieurs pays de l’Union européenne, au Portugal, ces problèmes ont été soit contenus soit circonscrits de manière significative depuis 2001. » Une certaine personne à la Maison-Blanche devrait y jeter un coup d’œil. Cette calamité nationale n’est pas matière à plaisanterie.

 

Ce texte est paru dans le Financial Times le 12 avril 2009. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Notes

1| La « guerre anti-drogues » est une expression lancée par Richard Nixon en 1971. Elle n’a cessé d’être employée depuis par les diverses administrations américaines.

2| Plus de 300?000 détenus dans les prisons américaines sont des dealers de cocaïne, estimait en 2005 Mark Kleiman, professeur de politique publique à l’université de Los Angeles.

3| La plupart des dealers qui sortent de prison (environ 2?000 par jour selon Mark Kleiman) ne trouvent pas d’autre moyen de revenir sur le marché du travail que de reprendre leur ancienne activité de vendeur de drogue.

4| Selon les enquêtes menées auprès des élèves des deux dernières années du secondaire.

5| Aux États-Unis, un Noir court six fois plus de risques qu’un Blanc d’être condamné à la prison pour un délit lié à la drogue, et la majorité de ceux qui le sont ont simplement été pris en possession ?de drogue. Voir Helen Epstein, « American prisons: is there hope? », The New York Review of Books, 11 juin 2009.

Pour aller plus loin

Pierre-Arnaud Chouvy, Les Territoires de l’opium. Conflits du Triangle d’or et du Croissant d’or, Olizane, 2002. Par un chercheur au CNRS, également coauteur de Yaa Baa. Production, trafic et consommation de méthamphétamine en Asie du Sud-Est, L’Harmattan-Irasec, 2003.

Laurent Karila, avec Sophie Vernet-Caillat, Une histoire de poudre. La cocaïne, tout le monde en prend. Pourquoi??, Flammarion, 2010. Par un psychiatre addictologue, auteur par ailleurs de Addiction à la cocaïne.

Michel Kokoreff, La drogue est-elle un problème??, Payot, 2010. « Tout se passe comme si, en France, le débat sur les drogues était devenu impossible. »

Pierre Kopp, Économie de la drogue, édition revue et corrigée, La Découverte, 2005. Par un professeur d’économie à la Sorbonne.

Alain Labrousse, Géopolitique des drogues, PUF, coll. « Que sais-je?? », 2e édition, 2006. Par l’ancien directeur de l’Observatoire géopolitique des drogues.

LE LIVRE
LE LIVRE

Drug War Crimes. The Consequences of Prohibition de Jeffrey A. Miron, Independent Institute, 2004

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