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Trump expliqué par Richard III

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Un éminent spécialiste de Shakespeare plonge dans les œuvres du dramaturge anglais à la recherche de clés sur la tyrannie politique. Un peu tiré par les cheveux.

«Au début des années 1590, Shakespeare s’attela à l’écriture d’une pièce qui répon­dait à la question suivante : comment un grand peuple se retrouve-t-il gouverné par un sociopathe ? », écrivait Stephen Greenblatt, célèbre spécialiste américain du Barde, en octobre 2016 dans The New York Times. C’était à la veille de l’élection présidentielle américaine, et Greenblatt s’appuyait sur Richard III pour adresser une mise en garde à ses concitoyens : « Les écrits de Shakespeare ont l’extraordinaire pouvoir de transcender les époques et les lieux et nous parlent directement. Nous comptons toujours sur lui, dans les périodes de perplexité, pour nous apporter des vérités ­humaines. C’est le cas à présent. Ne pensez pas que cela ne puisse pas arriver, alors ne gaspillez pas votre vote. » Le résultat de l’élection ayant confirmé « ses pires craintes », Greenblatt a éprouvé la nécessité de creuser le sujet de son article et d’en faire un livre, explique le critique Alasdair Lees dans The Independent. Dans Tyrant, il ­bâtit une « grammaire de la tyrannie », en se fondant sur les œuvres complètes du dramaturge ­anglais et certains de ses monstres les plus notables, de Richard III à Macbeth en passant par Coriolan, Jules César et le roi Lear », écrit Robert McCrum dans The Observer. « Comme le montre Greenblatt avec finesse, Shakespeare théâtralise l’exerci
ce même du pouvoir : la façon dont les sujets et les collaborateurs en viennent à être complices par séduction ou par indifférence », souligne l’universitaire John Mullan dans The Guardian. Dans le chapitre consacré à Richard III, Greenblatt fait ainsi la typologie de ceux qui portent le tyran sur le trône : il y a ceux qui ne le pensent pas si mauvais, ceux qui le savent mauvais mais qui ne l’imaginent pas ébranler le statu quo et aussi les convaincus, les intimidés, ceux qui pensent pouvoir le contrôler et ceux qui espèrent pouvoir en profiter. Les ogres sur lesquels Greenblatt se concentre présentent, sans surprise, toutes les caractéristiques trumpiennes : narcissisme, impulsivité, indécence, incompétence. « Ils colportent des mensonges et, dans le cas de Coriolan, sont de mèche avec des puissances étrangères », note Alasdair Lees. Greenblatt décrit Richard III comme étant « d’un narcissisme pathologique et d’une arrogance suprême. Il se croit tout permis et est persuadé qu’il peut faire tout ce qu’il veut. Il adore aboyer des ordres et regarder ses sous-fifres se dépêcher de les mettre à exécution… », écrit Rhodri Lewis, spécialiste lui aussi de Shakespeare, dans la Los Angeles Review of Books. Difficile en effet de ne pas reconnaître Donald Trump, même s’il n’est jamais nommé dans Tyrant. Dans un entretien accordé au Times, Greenblatt se défend toutefois d’avoir ­voulu faire le portrait du président américain. Car, « premièrement, les “hommes forts” se multiplient de manière inquiétante (Poutine, Erdoğan, Xi Jinping et autres). Et, deuxièmement, face à la puissance d’esprit de William Shakespeare, même le bronzage orange pâlit jusqu’à l’insignifiance. J’espère que mon livre survivra à Donald Trump ». Mais Rhodri Lewis reproche à son confrère de donner du ­Richard III dépeint par Shakespeare une image biaisée, en faisant l’impasse sur son charme, son courage, sa vivacité d’esprit. « Le problème, manifeste tout au long de Tyrant, est que Greenblatt est devenu prisonnier de son argumentation, de sa colère et peut-être même de son éditeur : Richard III lui sert à représenter le 45e président des États-Unis et basta. » Certes, « Greenblatt a toujours été un critique politique, qui étudie la façon dont les textes peuvent être placés dans leur contexte historique afin d’éclairer les préoccupations du présent, ajoute Lewis. À son meilleur, sa méthode a produit des résultats spectaculaires. Dans Tyrant, elle est à la fois caricaturée et poussée jusqu’à son point de rupture : les conclusions sont fixées à l’avance et les écrits de Shakespeare forcés pour aboutir à ces conclusions ».  
  • Tyrans, traduction française du livre de Stephen Greenblatt paraîtra le 28 mars 2019 aux éditions Saint-Simon. 
LE LIVRE
LE LIVRE

Tyrant: Shakespeare on Politics de Stephen Greenblatt, W. W. Norton & Co, 2018

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