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Un effet de l’imagination

S’habitue-t-on à la solitude ? Y a-t-il des gens plus doués que d’autres, comme on dit « doués pour le bonheur » ? Ou des gens plus endurants ? J’ai croisé beaucoup d’écrivains, hommes en général, fiers et forts de leur solitude – pour m’apercevoir que ces ours persuadés d’être superbement seuls retrouvaient chaque soir leur femme et leur dîner, et contemplaient l’ensemble avec l’affection qu’on porte à quelque chose de chaud, de fiable et de quotidien. On n’est pas seul de rester à sa table toute la journée pour écrire. Ça n’a rien d’un exploit, ni d’une ascèse, c’est même la condition banale et élémentaire de l’écriture. On est seul de ne retrouver personne le soir, on est seul de se réveiller seul – pas forcément physiquement, mais « dans sa tête ». Le sentiment de solitude, tel que le décrivent les trois textes réunis ici,
est surtout un effet de l’imagination : être seul n’est pas tant être seul aujourd’hui, c’est redouter d’être encore seul demain. C’est confondre maintenant et à jamais, ce qui est le propre de la névrose. L’un des textes a beau s’évertuer à décrire l’âme humaine comme un ensemble cortical robotique, avec statistiques et tests néopavloviens, ce que Lacan appelait le « désêtre » se soigne moins en conditionnant le cerveau pour lui faire aimer ce qui est insupportable, qu’en parlant pour comprendre nos manques originels ; en mettant des mots où il y avait du silence ; en inventant nos propres phrases où il y avait des syntagmes figés, hérités de nos parents, assenés par notre surmoi, imposés par la rentabilité qu’exige de nous le monde du travail, etc. Mais puisque tous ces textes sont américains, reprenons la nuance qu’on trouve en anglais entre alone et lonely. Alone décrit plutôt la solitude choisie, lonely la solitude subie. Le français la rend assez mal par « seul » et « isolé ». Il y a quelques années j’ai traduit les lettres d’exil d’Ovide. Poète célébré à Rome à l’époque d’Auguste, marié et heureux, il s’est retrouvé banni au bout du monde, sur le delta du Danube, seul mais cerné par les « Barbares » qui « ne parlent ni grec ni latin ». Lui-même ne parlant ni gète ni sarmate, il s’attire foule de malentendus : ces êtres chevelus se moquent de lui, et il conclut « le Barbare, ici, c’est moi ». Seul dans la foule des Autres, il finira par mourir en exil. Le miracle c’est que sa voix, deux mille ans après, porte toujours ; son expérience est radicale mais universelle : à le lire, encore aujourd’hui, on se sent moins seul(e) (1).  

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