Drogues : un étrange renversement de l’histoire
par Edward Skidelsky

Drogues : un étrange renversement de l’histoire

L’idée que les hommes ne sont pas libres de consommer ce qui pourrait nuire à leur santé est récente. Pour John Stuart Mill, par exemple, la faculté de prendre de l’alcool ou de l’opium faisait partie des droits civiques fondamentaux. Comment en est-on arrivé là ?

Publié dans le magazine Books, septembre 2010. Par Edward Skidelsky
Un État peut-il espérer contrôler le plaisir narcotique ? Nous voyons toujours le passé par le filtre de nos préoccupations présentes. Du temps où la vie publique avait de l’importance, les historiens écrivaient l’histoire politique. Maintenant que la vie privée l’emporte sur tout le reste, c’est sur elle que les historiens concentrent leur attention. Les drogues ont toujours été l’une des grandes sources de bonheur privé. Depuis quelques années, elles se retrouvent de plus en plus sur le devant de la scène, allant parfois jusqu’à éclipser le sexe comme objet de fascination. La dernière décennie du XXe siècle a vu augmenter la consommation de drogues, en même temps que se développait une compréhension de plus en plus sophistiquée de leurs effets. Elles ne font plus l’objet d’un désir ou d’une censure indiscriminés. Une vision simpliste du progrès De fait, le mot « drogue » apparaît désormais comme désignant une catégorie entièrement artificielle, ne signifiant rien d’autre que l’illégalité et la désapprobation sociale. La majorité des Britanniques a bien compris, désormais, que le cannabis est moins nocif que l’héroïne, certes, mais aussi que l’alcool ou le tabac. L’attribution du mot « drogue » à des substances aussi diverses n’est qu’un accident de l’histoire récente. Ce changement de perspective a naturellement eu un effet sur l’historiographie de l’usage de drogues. Décrire l’histoire de l’opium, de la cocaïne et du cannabis en omettant l’alcool, le café ou l’aspirine, c’est sacrifier à une vision simpliste du progrès des Lumières. C’est partir du principe que ces substances étaient de toute éternité vouées à leur contemporaine infamie. Dans cet ouvrage remarquable, Courtwright évite sagement cette erreur. Dès la première phrase, il livre la stratégie globale de son livre : « Il y a dix ans, alors que je tuais le temps entre deux avions dans une boutique duty-free, je me suis demandé pourquoi je m’y trouvais entouré de drogues (1). » Un peu plus loin, il précise qu’il emploie le mot « drogue » comme un terme commode et neutre afin de désigner une longue liste de substances psychoactives, licites ou non, douces ou dures, servant à des fins médicales et non médicales (2). Son livre est l’histoire de ces substances. L’idée maîtresse de Courtwright est simple : l’usage de drogues est un phénomène moderne. Bien sûr, il en existait avant notre époque, mais leur usage était limité par les coutumes, l’état des techniques et l’isolement géographique. Ce qu’il nomme « la révolution psychoactive » a eu pour principaux moteurs la technologie et le commerce intercontinental. Des inventions telles que la distillation – connue depuis l’Antiquité grecque mais commercialisée seulement à la fin du XVe siècle – ont transformé les boissons traditionnelles fermentées comme le vin et la bière en eaux-de-vie, moins coûteuses, plus durables et plus fortes. Le commerce international a sorti de leur isolement géographique des drogues comme le café, le tabac et la cocaïne et les a mises sur le marché mondial. Résultat de ces deux transformations, le citoyen du XXe siècle « peut avoir un mode de vie, du point de vue neurochimique, qui eût été impensable même pour les plus fortunés il y a cinq cents ans ». Notre avantage, bien entendu, ne se limite pas aux drogues : nous sommes plus riches que nos ancêtres à tous égards. La « révolution psychoactive » n’est qu’un aspect des transformations entraînées par le capitalisme ; on pourrait parler tout aussi bien de révolution « horticulturelle » ou « musicologique ». Ce sont des évidences une fois qu’elles sont énoncées ; encore fallait-il les énoncer. Nous le devons à Courtwright. Il faut pouvoir se libérer de nos préjugés pour considérer les drogues comme de simples marchandises, sujettes aux mêmes lois générales que n’importe quelles autres marchandises. Le livre de Courtwright est un superbe exercice de décentrage historique. En démontrant que l’usage de drogues est un phénomène typiquement moderne, il tord aussi le cou à l’un des grands mythes de la contre-culture : celui selon lequel nos ancêtres prémodernes auraient vécu dans une sorte d’Éden psychédélique, se nourrissant de toutes les drogues disponibles sous le soleil, jusqu’à ce que les muses hypocrites du rationalisme bourgeois vinssent les en chasser. Ce mythe a engendré de lassantes spéculations sur la véritable identité du « soma » védique et jusqu’à l’idée que « Jésus » pouvait être le nom de code d’une variété de champignon hallucinogène. Il trouve quelque renfort dans le fait que certaines religions non occidentales prescrivent des drogues à des fins rituelles : les adeptes de Shiva boivent du bhang, décoction à base de cannabis ; les shamans indiens d’Amérique consomment des substances psychédéliques. Mais ce sont des cas rares et entourés d’interdits. L’intérêt obsessionnel pour ces exemples isolés d’usages traditionnels de drogues révèle une incertitude dans notre culture moderne de la drogue. L’intention est de donner à une pratique réprouvée une généalogie ancienne et vénérable. C’est la quête d’un « mythe des origines ».   Des usages en rupture avec la tradition La vérité est presque exactement l’inverse de cette légende de la contre-culture. Loin de succéder sans rupture à la tradition, l’usage moderne des drogues en est l’antithèse. Il est l’expression parfaite de ce que Max Weber appelait la « rationalité instrumentale ». Les drogues se détachent progressivement de tout contexte religieux ou traditionnel. Elles sont perçues comme des instruments aidant à atteindre un but librement choisi et défini avec précision. Les débuts de ce processus sont visibles dès le XVIe siècle, avec les progrès de la distillation. On buvait traditionnellement du vin et de la bière pour toutes sortes de motifs, la recherche de l’ébriété n’en étant qu’un parmi d’autres. Ils étaient bus pour le goût, comme accompagnement des mets, et comme substitut à l’eau souvent dangereusement contaminée. Boire du vin recevait un surcroît de dignité du fait des pratiques aristocratiques et religieuses, issues des épopées classiques et de la messe chrétienne. Les boissons distillées, en revanche, avaient une seule fonction, regrettable, qu’elles remplissaient avec un minimum de frais et d’inconvénients. Par rapport aux boissons fermentées, elles étaient, selon l’expression de l’historien David Christian, « comme les armes à feu par rapport aux arcs et aux flèches ». D’où la condamnation très répandue de l’alcool aux XVIIIe et XIXe siècles, qui s’exprime dans les célèbres gravures de Hogarth Rue de la Bière et Ruelle du Gin (3). Autre exemple de « rationalisation » des usages de la drogue instruit par Courtwright, la genèse de la pratique consistant à fumer de la marijuana au XXe siècle. Le « complexe ganja » traditionnel en Amérique latine et aux Caraïbes était intimement lié à la fabrication de thés quasi médicinaux et de cordiaux (4). « Les gens de couleur croient beaucoup à l’efficacité de cette boisson », notait une enquête de l’armée américaine en 1932. Le ganja servait de « stimulant léger qui procure une sensation de bien-être, et aussi de préventif contre la malaria ». On l’utilisait également pour émousser la souffrance et l’ennui du labeur dans les plantations. Mais à mesure qu’il se propagea en Amérique au début du XXe siècle, son usage se fit de plus en plus hédoniste. Dorénavant toujours fumé sous forme de cigarette – méthode d’absorption d’un meilleur rapport qualité/prix –, son seul but devint le vertige. Avec la cocaïne, l’évolution est encore plus frappante. Les Indiens de la cordillère des Andes mâchaient des feuilles de coca pour soulager les effets de l’altitude, la faim et la fatigue, ainsi que pour accompagner des rites religieux. La technologie moderne a transformé ce remède populaire en instrument de plaisir puissant et précis. Les concepteurs de drogues comme l’ecstasy poussent le processus encore un peu plus loin. Propre, fiable, à faible risque, ce sont – pour reprendre l’expression de Timothy Leary (5) – des instruments d’« ingénierie hédoniste ». Jadis, les fêtards n’étaient jamais sûrs de bien s’amuser ; maintenant, ils peuvent s’en donner la certitude. Nos humeurs ne sont plus dans les mains du destin ; elles sont devenues l’objet de manipulations délibérées. La rationalité wébérienne étend son empire plus loin que jamais.   L’aspirine, antidouleur sans effet psychoactif L’usage explicitement hédoniste de drogues telles que l’opium et la cocaïne fut à la fois la cause et la conséquence de leur abandon par la médecine respectable. Les principales drogues de plaisir, légales ou illégales, ont toutes commencé leur carrière européenne comme médicaments. Au début du siècle dernier encore, l’héroïne, la morphine, la cocaïne et l’alcool se vendaient tous en pharmacie. C’était moins absurde qu’il y paraît. Avant le progrès de médications réellement efficaces, tout ce qu’un médecin pouvait prescrire était une panacée, un produit pour apaiser la douleur et créer une sensation générale de bien-être. La morphine et la cocaïne s’acquittaient parfaitement de cette tâche. Les tests cliniques modernes ont introduit des critères de rationalité bien plus exigeants. Toute drogue respectable se doit de satisfaire un objectif physiologique clairement spécifié. Les vieilles panacées ont pris une allure de plus en plus suspecte.…
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