Un islam des Lumières est-il possible ?
par Anthony Daniels

Un islam des Lumières est-il possible ?

Le lecteur qui s’interroge sur la compatibilité de l’islam avec la démocratie oscille généralement entre deux peurs : succomber au manichéisme facile des islamophobes et être la dupe des extrémistes qui souhaitent la chute des sociétés libérales. La foule des livres disponibles sur le sujet, en se contredisant allègrement les uns les autres, l’aident-ils à y voir plus clair ?

Publié dans le magazine Books, février 2014. Par Anthony Daniels
Quand j’étais étudiant, voici près d’un demi-siècle, nul ne jugeait utile de s’initier à l’islam, sinon dans le cadre universitaire. Ce culte nous paraissait aussi éloigné de nous que la religion des Aztèques. Et, contrairement au marxisme, il paraissait n’avoir rien d’intéressant à dire au monde moderne ou à son sujet. Si l’on nous avait interrogés, nous aurions évoqué un anachronisme voué soit à s’éteindre, soit à devenir une simple conviction personnelle, un peu comme le catholicisme en France. Même pour des non-marxistes, le triomphe final de la sécularisation paraissait inéluctable. En voyage dans les pays musulmans, nous ne décelions aucune menace, seulement une différence exotique de mode de vie qui irait forcément en s’atténuant avec le temps. La Révolution blanche du shah d’Iran était non seulement à nos yeux la voie de l’avenir, mais aussi, indépendamment du sort que l’avenir réserverait à Sa Majesté impériale, une trajectoire irréversible : on ne fait pas d’œufs avec une omelette. Plusieurs décennies plus tard, notre appréhension est tout autre. Il ne se passe pas une semaine sans que paraissent de nouveaux livres sur l’islam et les pays musulmans. J’ai découvert il y a peu dans une librairie de l’aéroport de Roissy une section entière dédiée au sujet. Ce qui, je suppose, reflète le goût du public. Même à l’aéroport de Birmingham, ville dont l’une des deux principales mosquées s’appelait encore récemment la mosquée du président Saddam Hussein (et a bénéficié d’une importante subvention municipale pour la construction d’un parking), à côté d’étals croulant sous les romans semi-pornographiques et les autobiographies de footballeurs, j’ai pu acheter The Arab Uprisings (« Les soulèvements arabes ») de James L. Gelvin et Islamophobia (« Islamophobie ») de Deepa Kumar (1). Le premier (l’auteur est professeur d’histoire du Moyen-Orient à Los Angeles) affirme d’emblée qu’« il n’y a aucune de raison de supposer que l’islam est ni plus ni moins compatible avec la démocratie que le christianisme ou le judaïsme ». Comme un quotidien acheté le jour même racontait une manifestation de masse organisée par des islamistes à Dacca, contre la démocratie (2) – phénomène tout de même plutôt rare dans le monde moderne –, cette affirmation m’a semblé légèrement péremptoire.     Quant à Islamophobia, écrit par une jeune professeure d’études moyen-orientales à l’université Rutgers, il s’ouvre sur une anecdote à double tranchant. Deepa Kumar, d’origine indienne mais non musulmane, raconte qu’elle a fait l’objet, après les attentats du 11 Septembre, de remarques désobligeantes de la part de personnes qui la supposaient musulmane et en inféraient qu’elle approuvait l’attentat. L’auteure en déduit que de nombreux islamophobes sont incapables de faire la distinction entre musulmans, hindouistes et sikhs. Mais, paradoxalement, l’histoire donne des munitions aux islamophobes, tout du moins en Grande-Bretagne, où le taux d’incarcération et le taux de chômage des jeunes musulmans d’origine pakistanaise ou bangladaise sont plus élevés que la moyenne, alors qu’ils sont moins élevés (beaucoup moins en ce qui concerne le taux d’incarcération) chez les hindouistes et les sikhs. Les préjugés ne peuvent évidemment expliquer ces différences, qui suggèrent plutôt – sans pour autant en apporter la preuve – une difficulté particulière des musulmans à s’intégrer dans une société occidentale. Quoi qu’il en soit, il est clair que l’islam s’est imposé de manière extraordinaire à la conscience du monde non islamique en relativement peu de temps, sans que cela tienne, me semble-t-il, aux mérites intellectuels propres à cette religion. L’intérêt du public est donc plus politique qu’intellectuel. Ce dont témoigne un article du premier numéro de Noor, « revue pour un islam des Lumières », publiée en France en mai 2013, en montrant que l’engouement pour l’islam chez les Noirs américains est de nature toute politique et n’a rien à voir avec la vérité supposée transcendante de la religion qu’ils adoptent (dans une version syncrétique).   Prosélytisme islamiste Aucun citoyen instruit d’Europe ou d’Amérique ne peut désormais se permettre d’ignorer les évolutions à l’œuvre dans le monde musulman. Pour des raisons évidentes. D’abord, les principaux pays occidentaux comptent tous une population substantielle d’immigrés musulmans, parfois assez nombreuse pour avoir une influence électorale considérable. Ensuite, bien que pauvre en moyenne, le monde islamique abrite des enclaves rentières d’une richesse inouïe, capables de financer le prosélytisme islamiste sur l’ensemble de la planète. Enfin, la chute de l’URSS, l’effondrement du communisme et la perte de prestige consécutive du marxisme ont fait de l’islamisme le seul mouvement politique encore susceptible de satisfaire les désirs utopistes des jeunes déçus par l’état du monde. Bien sûr, il n’attire guère que les musulmans ; mais ceux-ci représentent un cinquième de la population de la planète, et une proportion plus grande encore de la jeunesse. Le public français désireux de s’informer sur l’islam et l’islamisme a l’embarras du choix. Reste à savoir si la lecture d’un échantillon des titres disponibles lui permettra de clarifier ses idées ou ne fera que les embrouiller un peu plus. Le lecteur de bonne volonté est en proie à deux peurs opposées. La première ? Succomber au type de préjugé dont l’histoire est riche : les protestants jugés traîtres dans la cité catholique et inversement (en 1959, l’élection de Kennedy était jugée peu probable, en raison de son catholicisme), ou les Juifs inassimilables, hypocrites et dominateurs, incapables de vraiment apprécier Racine bien qu’ils le prétendent… L’odieux et désormais ridicule exemple de Drumont et de son bestseller La France juive sert d’avertissement contre l’islamophobie. La seconde peur est d’être berné par des gens qui souhaitent vraiment et ardemment la chute des sociétés libérales occidentales, et font tout leur possible pour y instiller, puis y imposer, leurs valeurs rétrogrades. Contrairement aux Protocoles des Sages de Sion, un faux grossier, les textes qui prêchent en ce sens ne sont que trop authentiques. L’un de mes amis, traducteur pour les services secrets britanniques, me raconte des histoires à glacer le sang sur les atrocités qui sont planifiées (et déjouées par les Renseignements). Il me décrit aussi les fantasmes sanguinaires et le matériel de propagande des extrémistes, fort heureusement pas bien malins en général. Comment le lecteur de bonne foi va-t-il naviguer entre ces deux peurs, celle de verser dans l’intolérance et celle d’être une dupe, un idiot utile, partie prenante d’une sorte d’accord de Munich avec l’islamisme pour la sauvegarde d’une paix illusoire ? On trouve tous les livres qu’il faut pour nourrir ces deux craintes. Témoin les textes de quatrième de couverture de deux livres, Le Mythe de l’islamisation : essai sur une obsession collective et Islam, l’épreuve française (3). Lisons le premier : « Depuis le milieu des années 2000, un mot s’est immiscé dans les débats : islamisation (…). L’imaginaire du complot déborde ainsi peu à peu le cadre de l’islamophobie ordinaire. Si cette perception paranoïaque était restée l’apanage d’une poignée d’extrémistes, elle ne ferait pas question, mais elle envahit aujourd’hui l’espace public, imprègne les discours de politiciens écoutés et les analyses d’auteurs réputés sérieux. » Lisons le second : « Pour la première fois, avec une liberté de regard revendiquée, un livre rassemble les…
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