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Une sacrée papesse

C’est une histoire vraie – à quelques détails près. Au IXe siècle, une femme est devenue le pape Jean VIII. Pas très catholique, tout ça.

Vous n’avez jamais entendu parler du pape Jean VIII ? Normal, car ce pape du IXe siècle n’a guère laissé de traces, sur le plan dogmatique ou politique. En fait, il a même disparu de la liste officielle des successeurs de Pierre comme des archives de l’Église. Il faut dire que c’était… une femme. Plus précisément une bénédictine allemande, dont Emmanuel Roïdis, un écrivain grec de la seconde moitié du xixe, a retracé l’histoire (ou la légende) avec érudition, verve et des tombereaux d’ironie. Ce récit a stimulé par ricochet la verve de Laurence Durrell et d’Alfred Jarry, qui l’ont traduit dans leurs langues respectives. Jean/Jeanne était non seulement moine mais fille de moine (chose légale avant le Xe siècle), et son père évangélisait la Westphalie. Non sans mérite : « Son corps devint peu à peu méconnaissable : les Frisons lui arrachèrent l’œil droit, les Lombards lui coupèrent les oreilles, les Thuringiens le nez, et les habitants sauvages de la forêt d’Hercynie, voulant exterminer la race des moines, lui coupèrent… tout espoir de paternité. » Heureusement, si l’on peut dire, l’épouse du malheureux moine fut violée par une compagnie de Saxons, et donna naissance en 818 à une petite fille qui manifesta d’emblée la piété la plus vive : elle refusait de téter le vendredi et les jours maigres. Éduquée par son père (non biologique) dans toutes les subtilités de la théologie, de la dogmatique, de la scolastique, la fillette fut promenée d’évêché en évêché comme un ours savant. Un rêve l’avertit de sa destinée et orienta ses ambitions vers la carrière ecclésiastique. Devenue orpheline, échappant de justesse à un viol collectif par un groupe de moines
porteurs de reliques (elle se défendit avec l’aide du tibia de saint Marcellin, et une barbe miraculeuse lui poussa, éloignant les moines libidineux), elle se réfugia dans un couvent (mixte), où elle copia les soixante-sept livres de la bibliothèque. Là, elle frôla la sainteté. Mais un jeune bénédictin parvint à la divertir, et même, à force d’arguties théologiques, à la subvertir. L’époque était aux idées larges : « D’après le sage Archigène, la tempérance est la plus violente des drogues aphrodisiaques ; les Francs faisaient donc bien d’exclure de telles drogues de leurs cloîtres. » Jeanne et Fromentin (le moinillon) connurent moult aventures, en Germanie, puis en France, puis en Grèce, puis en Italie. Ils rencontrèrent beaucoup de voyous, mais aussi de saints hommes, comme le prieur de l’abbaye de Fulda (inventeur d’un instrument pour baptiser les bébés in utero). Ils circulaient dans un monde resté simple : « À cette époque les prêtres d’Occident, occupés exclusivement à se livrer à la débauche et à amasser de l’argent, n’étaient pas encore possédés par cette manie de juger et de brûler les hommes. » En Orient, Jeanne apprit de prélats qu’il fallait « préférer l’œuf d’aujourd’hui à la poule de demain ». Comme « elle était intelligente et réfléchie », elle se forgea « une sorte de christianisme sans Christ, de même que les cuisiniers habiles arrivent aussi à fabriquer une aillade sans ail ». Elle laissa Fromentin sur le rivage grec et monta à Rome, où elle se fit élire pape par des électeurs moins sensibles « à la physiologie de la Sainte Trinité » et aux subtilités théologiques qu’aux fastes et aux plaisirs garantis par le Vatican. Mais, papesse, elle s’ennuya à nouveau, et « l’ennui amollit les âmes des femmes ». Elle tomba amoureuse de son jeune camérier, et l’irréparable survint : en pleine procession pour l’excommunication des sauterelles qui ravageaient les récoltes chrétiennes, elle s’évanouit et accoucha ; et la foule indignée jeta dans le Tibre « et papesse et papelet ». Dans cette histoire, les sauterelles ne sont pas les seules à être excommuniées. Le saint synode de l’Église grecque orthodoxe fera connaître à l’auteur, Emmanuel Roïdis (dont le nom grec veut dire « grenade »), le même sort à la parution de son livre, en 1866. Il ne l’avait pas volé. Non seulement l’ouvrage fourmille d’allusions salaces ou anticléricales, mais surtout, pas une occasion n’est perdue d’y célébrer – outrage insupportable – la supériorité de l’Église catholique. Ainsi, écrit l’auteur, l’orthodoxie perpétue-t-elle l’étrange habitude des moines de « chanter, même éveillés, du nez… ce qui rend chaque jour plus désertes les églises, la piété plus froide, et plus légères les aumônes des orthodoxes… qui ne vont plus qu’une fois par an à l’église, en se bouchant les oreilles ». Le paradoxe de cet ouvrage sulfureux, c’est qu’il fut consacré par le public grec comme un classique moderne, et même plus : comme l’ostensoir de la littérature grecque moderne en langue classique – la katharevoussa, la langue pure.   extrait papesse
LE LIVRE
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La Papesse Jeanne de Emmanuel Roïdis

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