Il vous manque un numéro de Books ? Complétez votre collection grâce à notre boutique en ligne.

Viktor Orbán, un « Trump avant l’heure »

Le Premier ministre hongrois fait peu à peu de son pays une autocratie. Le parallèle s’impose avec le premier mandat de Donald Trump. Le président américain ne cache d’ailleurs pas son admiration pour lui, et sa réélection mettrait à mal la démocratie.


© Sasha Mordovets / Getty

Viktor Orbán reçoit Vladimir Poutine à Budapest, en 2015. Sous sa houlette, la Hongrie, jusque-là méfiante à l’égard de la domination russe, a opéré un rapprochement avec Moscou.

En l’espace d’une décennie, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán et son parti, le Fidesz, ont transformé une démocratie en quelque chose de proche d’une autocratie. Peu après sa première réélection, en 2014, Orbán a prononcé un discours dans lequel il exposait les grandes lignes de son projet politique. Invoquant les échecs socio­économiques de la mondialisation, il défendait le cap qu’il avait fixé en observant que les pays les mieux préparés pour l’avenir n’étaient « pas les démo­craties libérales, et peut-être même pas les démo­craties ». S’appuyant sur ce message, il définissait les contours d’un nouveau type de ­régime : « La nation hongroise, disait-il, n’est pas une simple somme d’individus, mais une communauté qui doit être ­organisée, renforcée et développée. En ce sens, le nouvel État que nous construisons est un État illibéral, un État non libéral. »

La Hongrie devait être ancrée dans l’idée du nationalisme, estimait Orbán ; ce nationalisme exigeait une poigne auto­cratique, et cette poigne il n’y avait que lui et le Fidesz qui pouvaient l’avoir. L’identité de la nation hongroise et la politique de Viktor Orbán seraient une seule et même chose.

Orbán a passé des années à préparer son pays à ce virage. Au cours de son premier mandat (1998-2002), il s’est systématiquement employé à refondre les institutions démocratiques hongroises. Les circonscriptions ont été redécoupées au profit du Fidesz. Le droit de vote a été accordé aux Hongrois de souche vivant dans les pays voisins. Les tribunaux ont été méthodiquement peuplés de juges de droite. Les copains du Fidesz ont eu la possibilité de s’enrichir, et, en retour, l’élite économique a financé la politique d’Orbán. Le gouvernement a bâti une machine de propagande massive, les médias indé­pendants ont été harcelés puis rache­tés et ceux de droite transformés en quasi-­organes gouvernementaux. Alors que la politique étrangère du Fidesz était jusque-là fondée sur l’oppo­sition à la domination russe, Orbán s’est rapproché de Vladimir Poutine et a cherché à attirer les investissements russes avec la corruption qui va avec.

Aux États-Unis, le Parti républicain emprunte une voie semblable depuis une décennie. Les dégâts de la crise finan­cière de 2008 ont été exploités par le Tea Party, un mouvement populiste de droite qui procurait un sentiment d’appartenance à un pan de l’électorat majoritairement blanc et chrétien. Les Républicains ont procédé à un redécoupage des circonscriptions à leur profit. La moitié des États américains ont voté des lois électorales restreignant le droit de vote. Dans l’Amérique d’après l’arrêt Citizens United, les Républicains ont enrichi une élite de donateurs qui a ­dépensé des milliards en faveur d’une politique de droite 1. La chaîne Fox News est le principal rouage d’une ­machine de propagande tentaculaire, qui englobe la télévision, la radio, les sites Internet et les réseaux sociaux. Le parti s’est focalisé sur la justice, en bloquant les nominations proposées par Barack Obama puis en accélérant la transformation du système judiciaire sous Donald Trump. Et, comme le Fidesz, le Parti républicain, qui avait des positions hostiles à la Russie, lui fait à présent cyniquement la cour tout en déniant son ingérence dans notre ­démocratie.

En Hongrie, pour justifier sa démarche, Orbán a habilement et implacablement mis en place un populisme de droite fondé sur les défaillances de la démocratie libérale et l’attrait pour l’histoire du pays : l’identité chrétienne, la souveraineté nationale, la méfiance à l’égard des institutions internationales, le rejet de l’immigration et la détestation des élites libérales politiquement correctes. Il s’agissait de briser le statu quo, de faire en sorte que les masses se sentent puissantes en répondant à leurs doléances. Nous contre eux. ­Sandor ­Lederer, un militant anticorruption hongrois qui dirige l’ONG K-Monitor, résume ainsi cette rhétorique : « Nous devons protéger les Hongrois contre ceci ou cela, et on peut ajouter à l’infini de nouveaux ennemis » – les multinationales, les musulmans, les migrants, les eurocrates, les médias de gauche et George Soros.

De même, aux États-Unis, Donald Trump a imprimé une direction illi­bérale et nationaliste à son parti et conforté une ligne autoritaire. Comme Orbán, il canalise le mécontentement en désignant tour à tour une série de boucs émissaires pour animer une poli­tique du « nous contre eux » à carac­tère ethno-nationaliste. Mais ses saillies parfois bouffonnes ne doivent pas occul­ter ce qui se passe au-delà de son compte Twitter. Conformément à l’engagement pris par Steve Bannon après l’intronisation du président, le gouvernement vise la « déconstruction de l’État administratif » 2 au mépris des normes démocratiques, en promouvant les loyalistes, en amnistiant les alliés de Trump, en réaffectant la dépense publique pour contourner les objections du Congrès, en faisant pression sur des gouvernements étrangers pour qu’ils enquêtent sur les adversaires du président, en limogeant des inspecteurs généraux, en bafouant les règles éthiques et en refusant de se soumettre au contrôle législatif.

Après sa première réélection, en 2014, Orbán s’est attaché à persécuter encore davantage ses ennemis. Ses adversaires politiques, la société civile et les médias indépendants sont soumis à un harcèlement incessant qui se traduit notamment par des campagnes de désin­formation et des ­menaces de procès. La Hongrie a achevé la construction d’une clôture pour empêcher les migrants ­d’entrer. Les théories du complot sur George Soros se sont muées en une politique qui sert à tout justifier, notamment les restrictions à la liberté d’association et à la liberté d’expression, et les enquêtes bidon. La corruption a pris de l’ampleur et entache les dépenses publiques. La Hongrie a été blanchie de ses péchés historiques, notamment sa complicité dans la Shoah ; les statues imposantes qui ont été érigées et la révision des programmes scolaires ancrent l’avenir de la Hongrie dans son passé fasciste.

Les coups de canif portés à la démocratie hongroise ont permis à Orbán d’être réélu pour un troisième mandat en 2018 avec moins de la moitié des suffrages exprimés, ce qui ne l’empêche pas de détenir tous les leviers du pouvoir. Si Trump est réélu à l’automne, ce sera aussi à coup sûr avec moins de la moitié des suffrages. Et, dans cette hypo­thèse, le système et la culture poli­tiques des États-Unis ressembleraient encore davan­tage à ceux de la Hongrie.

Je me suis rendu à Budapest en ­février dernier. À première vue, la capi­tale hongroise ressemble à bien des égards à celle de n’importe quelle autre démocratie occidentale, jusqu’à ce qu’on réalise à quel point la domination du Fidesz et le popu­lisme d’Orbán façonnent la vie publique. Il existe toujours une presse indépendante, mais elle est ghettoïsée sur des sites Internet que ne consulte guère qu’une élite cosmopolite. Comme me l’a expliqué le journaliste d’investigation Szabolcs Panyi, Orbán peut compter sur sa ­machine de propagande pour atteindre la plupart des Hongrois tout en dénigrant constamment les journalistes indépendants. « Vous savez, me dit-il, décrivant le processus de délégitimation de la réa­lité objective, il n’y a pas de faits, il n’y a que des opinions, tout est partisan. » Il y voit une guerre psychologique visant à « détourner notre attention en la faisant porter non plus sur notre travail de journalistes mais sur ce qu’ils colportent sur nous ».

Les organisations de la société civile sont tout autant harcelées. Márta ­Pardavi, coprésidente du Comité Helsinki hongrois, qui veille au respect des droits de l’homme, évoque la salve de décrets que son organisation a contestés devant les tribunaux, ainsi que les attaques dont le comité est la cible dans les médias pro-Fidesz. Des journalistes de droite ont campé devant le bureau du comité et dénigrent régulièrement son travail. Ces actions visent à démoraliser les gens, à les dissuader de participer à la vie publique. Voici, me dit-elle, le message qu’Orbán cherche à faire passer : « La politique, c’est risqué, c’est sale, c’est corrompu, donc il vaut mieux s’en tenir à l’écart. » Une incitation à l’apathie destinée à éliminer l’opposition.

Lederer voit un dénominateur commun entre Orbán et Trump : « Vous créez un gros scandale de toutes pièces afin que les gens ne parlent pas des vrais problèmes du pays, de sorte que vous avez un faux débat complètement hors de propos sur des choses symboliquement importantes, mais jamais sur la façon dont vous dirigez le pays ou dont celui-ci fonctionne. » C’est cela, déplore Márta Pardavi, le vide qui a caractérisé la politique d’Orbán dans sa quête de pouvoir. Au lieu de proposer des solutions, « il se borne à instrumentaliser la haine ». Et toute cette haine ne sert aucun but réel. « Le plus triste et le plus inquiétant dans tout cela, c’est que ce régime a été conçu pour qu’Orbán reste au pouvoir et que le Fidesz soit richement doté. » Orbán peut bien manier la rhétorique nationaliste, son véritable objectif est de se maintenir au pouvoir.

Orbán et Trump s’inscrivent dans un contexte de montée de dirigeants nationalistes et autoritaires partout dans le monde – du Brésil à la Russie, en passant par la Turquie, l’Inde, la Chine et les Philippines. Leur succès repose sur un argument qu’Orbán a fait valoir haut et fort après sa réélection : la mondialisation et la démocratie libérale ont échoué et une forme plus traditionnelle de nationalisme est nécessaire pour que leurs pays retrouvent leur grandeur. Et quand on regarde vers le passé, on ne peut que constater que le nationalisme autoritaire est en fait la norme et que la démocratie libérale est une exception d’après-guerre.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Les horreurs de la Seconde Guerre mondiale avaient sensibilisé l’opinion aux dangers du nationalisme autoritaire et aux dégâts qu’il pouvait faire dans les pays eux-mêmes et dans les relations entre eux. Aujourd’hui, on semble avoir oublié la leçon.

Steve Bannon a un jour dit d’Orbán qu’il était « un Trump avant l’heure ». Quelques semaines après le début de la pandémie de Covid-19, Orbán s’est ­octroyé des pouvoirs quasi dictatoriaux et a fait placer en garde à vue des ­citoyens pour des délits aussi insignifiants que de critiquer le gouvernement sur Facebook. Les États-Unis n’en sont pas encore à ce stade d’autocratie. Mais la police d’assurance de notre démocratie est censée être la résilience de nos institutions, et il est amplement prouvé chaque jour qu’elles sont en train de se transformer sous nos yeux. D’obstacles pouvant contenir les impulsions de ­Trump, elles deviennent des outils pour punir ses adversaires. Et des choses autrefois inimaginables dans la vie poli­tique américaine – par exemple le fait que le président dise régulièrement souhaiter que ses adversaires soient jetés en prison – ne suscitent guère d’émoi. Trump lui-même n’hésite pas à dire tout le bien qu’il pense des autocrates, à commencer par Orbán. Lorsqu’il l’a reçu en 2019 à la Maison-Blanche, il l’a félicité pour le « boulot formidable » qu’il fait, en ajoutant qu’il était, « comme [lui], un peu controversé, mais c’est normal ».

Orbán a montré que, après avoir remporté une élection, un dirigeant et son parti pouvaient démanteler la démocratie tout en servant à la population un cocktail de nationalisme et de haine. C’est, je le crains, ce que donnera un deuxième mandat de Trump, à moins que les électeurs ne le reconduisent pas en novembre. Ce scénario optimiste, pour les États-Unis comme pour la Hongrie, augurerait d’une réaction de rejet plus vaste à l’égard d’un type de politique dangereux qui a échoué dans la crise actuelle et n’offre qu’un avenir plus sombre.

— Ben Rhodes a été l’un des conseillers de Barack Obama en matière de sécurité nationale. Il copréside le think tank National Security Action. Il a publié en 2018 Obama confidentiel. Dix ans dans l’ombre du président (Saint-Simon, 2019, lire Books no 95, mars 2019).

— Cet article est paru dans le mensuel américain The Atlantic le 15 juin 2020. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

Notes

1. L’arrêt Citizens United v. Federal Election Commission, rendu en 2010 par la Cour suprême, a eu pour conséquence de lever toutes les limites au financement des campagnes électorales par des entreprises.

2. Déclaration du 22 février 2017. Steve Bannon était alors responsable de la stratégie de Donald Trump.

Pour aller plus loin

 

 

LE LIVRE
LE LIVRE

Orbán, Europe’s New Strongman (« Orbán, le nouvel homme fort de l’Europe ») de Paul Lendvaï, C. Hurst & Co, 2019

SUR LE MÊME THÈME

Dossier « AMLO », le messie du Mexique
Dossier La planète des régimes autoritaires
Dossier Donald Trump, les premiers pas d’un apprenti autocrate

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.