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Pierre Dac, le vrai rire de résistance

Pierre Dac n’aurait jamais revendiqué ce « rire de résistance » qui sonne faux aujourd’hui.

C’est un fait. Le rire est une manifestation de l’esprit critique. Il en est le prolongement. Il y a du combat dans ce rire qui « mord » (Baudelaire) et « qui dit non » (Paul Valéry). Ce « non » – s’affichant par exemple sur le visage d’un Daniel Cohn-Bendit hilare face à un CRS – c’est ce qu’on -appelle aujourd’hui le « rire de résistance », expression popularisée par Jean-Michel Ribes dans l’ouvrage du même nom, paru en 2007 et actualisé en 2018 1.

L’expression est si galvaudée aujourd’hui qu’elle est devenue un cliché. Aussi faut-il revenir à une figure qui paraît fournir un exemple, et peut-être même un modèle, celle de Pierre Dac, -figure peut-être oubliée ou même inconnue des jeunes générations. A priori, Pierre Dac n’a pas la défroque du comique politique. Même s’il se porte candidat à l’élection présidentielle de 1965 sous la bannière du MOU, le Mouvement ondulatoire unifié, avec le slogan « Quand les temps sont durs, votez MOU » et ce programme : « Être pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour. »

Pierre Dac ne se reconnaîtrait sans doute pas dans nos humoristes autoproclamés « résistants ». Ou il faudrait plutôt dire qu’il ne se paie pas de mots. Son combat est d’une autre nature. Presque ontologique. Son rire puise en effet dans l’histoire tumultueuse d’un peuple élu et paria qui, pour résister – au sens de la résis-tance des matériaux – a manié l’humour. C’est que Pierre Dac est né André Isaac, à Châlons-sur-Marne (qu’il aurait souhaité rebaptiser Shalom-sur-Marne), fils de boucher – grâce auquel il s’initie à l’argot louchebem, si impor-tant dans son goût immo-déré pour le calembour et la contrepèterie. Fondateur et animateur avant guerre de la revue L’Os à moelle, situé quelque part entre Alfred Jarry et les Shadocks, Pierre Dac incarne alors un rire qui accuse, par son absurdité, la folie de l’époque.

Le paradoxe, c’est que Pierre Dac fait rire alors qu’il est lui-même dépressif, presque suicidaire – comme son héritier, Pierre Desproges. Tout témoigne dans son œuvre d’un humour rincé par le pessimisme – y compris dans cette annonce loufoque publiée dans L’Os à moelle: « Boucherie chevaline recherche chevaux désespérés. Ne pas écrire. Se -présenter. »

Le rire de Pierre Dac est la forme philosophique du désespoir. À l’image de celui de Démocrite, qui allait riant aux éclats, dans les rues d’Abdère, au spectacle de l’absurde fourmilière humaine. C’est pourtant ce désespéré chronique qui va redonner, quotidiennement à heure fixe, espoir aux Français sous l’Occupation.

Interdit d’antenne en France parce que juif, il s’efforce depuis début 1942 de rejoindre Londres. Il y parvient en octobre 1943 – non sans avoir été incarcéré à deux reprises dans les geôles espagnoles. « La prison mène à tout, à condition d’en sortir », -observe-t-il.

Animateur, fin 1943, de l’émission du soir « Les Français parlent aux Français », il invente, sur l’air de La Cucaracha, le slogan demeuré célèbre « Radio Paris ment, -Radio Paris ment, Radio Paris est allemand ». Vichy est alors passé à la collaboration totale. Les interventions de Dac sont plus acérées. Il rédige des parodies acides de chansons sur les collabos, ces « fils de Pétain » ou fabrique quelques-unes de ses pensées de guerre, comme « La révolution nationale a commencé avec un bâton et sept étoiles [le bâton de maréchal] et -finira avec une trique et trente-six chandelles »…

Sans doute n’aurait-il jamais revendiqué pour lui-même ce « rire de résistance » qui sonne faux aujour-d’hui. C’est que, à travers cette expression emphatique, le rire se prend au sérieux. La -vanité l’a rattrapé. Il a perdu de la substance et du sens. Car, pour être « de résistance », il lui faut un ennemi. Les régimes aux atmosphères de liberté raréfiée appellent le secours d’un rire libérateur ; les régimes démocratiques où la liberté d’expression n’est pas comptée s’y prêtent moins aisément. La résistance se dégrade en dérision, tournant à vide, crémaillère d’un spectacle dérisoire où les comiques triomphent aujourd’hui sans risques.

Notes

1. Beaux Arts Éditions, 2018

LE LIVRE
LE LIVRE

Les Pensées de Pierre Dac, illustrées par Cabu, Cherche Midi, 2015

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