Le mythe du matriarcat

Le mythe du matriarcat

Au XIXe siècle, l’historien suisse Johann Jakob Bachofen prétendit que les mères dominaient les premières sociétés humaines. Une idée dénuée de fondement, mais qui eut pourtant un bel avenir.

Publié dans le magazine Books, juillet-août 2011.

Dans l’Orestie, Eschyle retrace le destin sanglant des Atrides : pour permettre le départ de la flotte grecque vers Troie, Agamemnon, roi d’Argos, a sacrifié sa fille, Iphigénie. À son retour, il est assassiné par son épouse, Clytemnestre, qui ne le lui a pas pardonné. Son fils, Oreste, se charge de le venger. Mais les Erinyes, divinités infernales, poursuivent le fils matricide… Cette interminable vendetta s’achève lorsque le tribunal d’Athènes acquitte Oreste. En 1861, l’historien suisse Johann Jakob Bachofen proposa dans Le Droit maternel une interprétation révolutionnaire de cet épisode mythologique : l’acquittement d’Oreste marque pour lui la victoire du droit paternel sur le droit maternel, qui avait jusqu’alors prévalu.

Pour Bachofen, le patriarcat n’est donc pas l’ordre naturel des choses : il a dû s’imposer peu à peu et ne triomphe que relativement tard dans l’histoire de l’humanité, avec le pater familias romain. Selon lui, « bien que les femmes soient dès le départ inférieures physiquement, elles s’imposèrent dans les premières phases du développement de l’humanité car elles avaient la maîtrise des rites religieux », explique dans le Zeit le philosophe du droit Uwe Wesel. Celui-ci précise que Bachofen ne nourrit pas de nostalgie particulière à l’endroit de la supposée ère matriarcale. Au contraire : « L’humanité a vécu, au départ, sous la domination du principe matériel féminin, symbolisé par exemple par la déesse égyptienne Isis, avant que ne l’emporte le principe spirituel masculin, plus noble », écrit-il.

Dans le matriarcat originel tel que l’imagine Bachofen, le mariage n’existe pas encore, et l’on pratique l’amour libre. Un mode de vie qui complique singulièrement la connaissance de la paternité des enfants. Ils portent donc le nom de leur mère. Bachofen voit un exemple de ces pratiques chez les habitants de la Lycie (au sud-ouest de l’actuelle Turquie), tels que les décrit Hérodote.

Sa thèse eut une influence considérable. Comme le rappelle Wesel, c’est « en mêlant ses propres observations aux interprétations de Bachofen » que le célèbre anthropologue américain Lewis Henry Morgan écrivit en 1877 La Société archaïque, l’un de ses ouvrages majeurs. Il établit notamment que le système de parenté des Iroquois différait complètement du nôtre : « Chez eux, l’enfant n’est apparenté qu’à sa famille maternelle, pas avec celle de son père. »

Très contesté dès sa parution, Le Droit maternel de Bachofen le reste aujourd’hui. « Beaucoup de choses étaient fausses, confirme Wesel. Le matriarcat n’est pas la première étape de l’humanité et l’organisation familiale des sociétés est bien plus ancienne : elle remonte au paléolithique. » Malgré ces errements, le critique estime que le Suisse « a fait une grande découverte : la domination de l’homme sur la famille ne va pas de soi ».

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