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« Ils nous bombardent pour nous libérer »

Pour vaincre l’Allemagne nazie, les Alliés ont infligé des « dommages collatéraux » considérables à la population d’un pays ami. Retour sur une guerre oubliée qui a fait plus de 60 000 victimes.

Malheureux civils français ! Ce ne sont pas deux mais trois guerres qu’ils ont subies au XXe siècle. La troisième, explique l’ex-officier et historien militaire américain ­Stephen Bourque, c’est « la guerre aérienne menée contre la France » de 1942 à 1945. De toutes les bombes larguées par les Alliés sur l’Europe, près de la moitié ont ciblé le territoire français. Une guerre jusqu’à présent mal documentée, quasi exclue du récit officiel et qui a tout de même tué plus de 60 000 civils. « Ignorant l’adage selon lequel ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire, Bourque entreprend de révéler les atrocités oubliées qu’ont subies les civils français de la part des Alliés », résume la revue littéraire en ligne San Francisco Book Review. À partir de 1942, rappelle l’historien, l’aviation ­alliée domine les cieux européens, et les bombardements aériens sont considérés comme l’instrument essentiel de la victoire. Les 1 850 « forteresses volantes » américaines et les 1 000 bombardiers britanniques frappent d’abord les
aérodromes et les ports de l’Atlantique et de la Manche qui peuvent représenter une menace pour l’Angleterre. Bombardé pendant quatre ans, Dunkerque est évacué et voit sa population passer de 31 500 à 750 habitants. Les Alliés ciblent également les bases sous-marines (200 raids sur Saint-Nazaire), les usines qui participent à l’effort de guerre allemand (Schneider, ­Renault, Michelin, etc.), les voies ferrées, les gares de triage ainsi que les ponts. En 1944, la priorité est donnée à la préparation du débarquement sur la côte normande (opération Neptune), avec, pour faire diversion, des bombardements sur les côtes de la Manche et sur Boulogne (opération Fortitude). Après juin 1944, les bombardements serviront surtout à entraver les déplacements de la Wehrmacht ou à détruire les poches de résistance allemande. Si les « dommages collatéraux » ont été occultés, ce n’est pas pour des raisons de principe. Pour vaincre l’Allemagne nazie, Roosevelt et Churchill avaient décidé que « les pertes françaises constituaient un prix acceptable à payer ». Mais, comme le montre Bourque, ces bombardements meurtriers étaient parfois totalement injustifiés. Effectués à plus de 6 000 mètres d’altitude pour échapper à la DCA allemande, les largages étaient très imprécis : « Les commandants jugeaient les missions réussies si 90 % des bombes larguées explosaient à moins de 1 600 mètres de l’objectif. » Sur cent bombes larguées sur une raffinerie de pétrole, deux seulement ont atteint leur cible. Il est arrivé aussi que les navigateurs se trompent d’objectif, voire de ville, voire de pays ! Pis, la sélection des cibles, effectuée sur la base d’informations souvent peu fiables, confinait parfois à l’absurde. Comme le double bombardement de Royan, « petite agglomération située si loin derrière les lignes ennemies », dans lequel périrent bien plus de civils que de soldats. Parmi les passages « les plus bouleversants » relevés par la San Francisco Book Review figure ce mot d’un père qui tient ses enfants dans ses bras sous les bombes américaines, à Longueau, non loin d’Amiens : « Ils nous bombardent pour nous libérer. »
LE LIVRE
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Au-delà des plages. La guerre des Alliés contre la France de Stephen A. Bourque, Passés composés, 2019

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