Les ambivalences de l’Occupation

Les ambivalences de l’Occupation

Se fondant sur les journaux intimes de Parisiens et sur d’autres témoignages, un universitaire américain dresse un tableau nuancé d’une période riche en compromissions.

Publié dans le magazine Books, novembre / décembre 2017.
Début 1941, Micheline, une petite Parisienne de 18 ans, se fait draguer par Walter, un beau soldat allemand, qui l’emmène au cinéma. Elle confie son trouble à son journal : peut-on détester les Allemands en général mais être amoureuse de l’un d’eux en particulier ? L’anecdote est typique de la démarche de l’universitaire américain David Drake, dans son étude des Parisiens sous l’Occupation : il se fonde sur les témoignages vécus de gens de toute condition, témoignages qui ne révèlent bien souvent qu’un immense désarroi. « Vieux ou jeunes, hommes ou femmes, qu’ils soient juifs ou aryens, tous ont vécu cette époque comme une période de confusion, de privations, de frustrations et de peur, mais aussi de profonde ambivalence », écrit Victoria Harris dans Times Higher Education. Une ambivalence protéi­forme, qui se manifeste aussi bien à l’égard de Pétain (vieillard gâteux à la solde des Allemands pour les uns, rempart ultime de la nation pour les autres) que vis-à-vis des attentats « communistes » (lesquels entraînent de terribles représailles) ou des bombardements alliés (on plaint les 600 morts de Boulogne-­Billancourt, mais on accuse les Allemands d’avoir volontairement fait taire les sirènes). L’ambivalence, c’est aussi ce qui ­caractérise l’attitude des Parisiens face au sort réservé aux juifs. Lorsque, en décembre 1940, les enseignants juifs sont licenciés, leurs collègues, à la différence des étudiants, ne manifestent guère de solidarité. On enregistre une seule démission de protestation, celle de l’inspecteur d’académie Gérard Monod. Jean-Paul Sartre occupe tranquillement le poste d’un professeur licencié. Certains vont jusqu’à dénoncer les profs qui ont oublié de « se signaler comme juifs ». Un peu plus tard, l’hebdomadaire antisémite Au pilori organise un concours auprès de ses lectrices (premier prix : trois paires de bas de soie) pour recueillir leurs idées sur la ­façon de traiter les juifs ; les réponses font froid le dos. Enfin, le 14 mai 1941, la toute première rafle, conduite avec un zèle indéniable par la police, ne suscite que l’apathie (mais on a prétendu qu’elle visait les opérateurs du marché noir). Pourtant, quand, le 7 juin 1942, tous les juifs de plus de 6 ans se retrouvent contraints de porter une étoile jaune en tissu, la population parisienne s’indigne. Beaucoup de gens arborent de fausses étoiles marquées « Auvergnat », « Zoulou », voire « Juif » (pour « Jeunesse universitaire intellectuelle de France »). Pourtant, les autres mesures antijuives (interdiction d’exercer une profession ou d’accéder aux lieux publics et aux wagons de première dans le métro) ne suscitent guère de réaction. La rafle du Vél’d’Hiv’ du 16 juillet 1942 non plus. Les Parisiens sont cependant au ­courant des conditions terribles qui règnent dans le vélodrome, ainsi qu’au camp de Drancy. Pendant quatre longues années, les gens…
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