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Les ambivalences de l’Occupation

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Se fondant sur les journaux intimes de Parisiens et sur d’autres témoignages, un universitaire américain dresse un tableau nuancé d’une période riche en compromissions.

Début 1941, Micheline, une petite Parisienne de 18 ans, se fait draguer par Walter, un beau soldat allemand, qui l’emmène au cinéma. Elle confie son trouble à son journal : peut-on détester les Allemands en général mais être amoureuse de l’un d’eux en particulier ? L’anecdote est typique de la démarche de l’universitaire américain David Drake, dans son étude des Parisiens sous l’Occupation : il se fonde sur les témoignages vécus de gens de toute condition, témoignages qui ne révèlent bien souvent qu’un immense désarroi. « Vieux ou jeunes, hommes ou femmes, qu’ils soient juifs ou aryens, tous ont vécu cette époque comme une période de confusion, de privations, de frustrations et de peur, mais aussi de profonde ambivalence », écrit Victoria Harris dans Times Higher Education. Une ambivalence protéi­forme, qui se manifeste aussi bien à l’égard de Pétain (vieillard gâteux à la solde des Allemands pour les uns, rempart ultime de la nation pour les autres) que vis-à-vis des attentats « communistes » (lesquels entraînent de terribles représailles) ou des bombardements alliés (on plaint les 600 morts de Boulogne-­Billancourt, mais on accuse les Allemands d’avoir volontairement fait taire les sirènes). L’ambivalence, c’est aussi ce qui ­caractérise l’attitude des Parisiens face au sort réservé aux juifs. Lorsque, en décembre 1940, les enseignants juifs sont licenciés, leurs collègues, à la différence des étudiants, ne manifestent guère de solidarité. On enregistre une seule démission de protestation, celle de l’inspecteur d’académie Gérard Monod. Jean-Paul Sartre occupe tranquillement le poste d’un professeur licencié. Certains vont jusqu’à dénoncer les profs qui ont oublié de « se signaler comme juifs ». Un peu plus tard, l’hebdomadaire antisémite Au pilori organise un concours auprès de ses lectrices (premier prix : trois paires de bas de soie) pour recueillir leurs idées sur la ­façon de traiter les juifs ; les réponses font froid le dos. Enfin, le 14 mai 1941, la toute première rafle, conduite avec un zèle indéniable par la police, ne suscite que l’apathie (mais on a prétendu qu’elle visait les opérateurs du marché noir). Pourtant, quand, le 7 juin 1942, tous les juifs de plus de 6 ans se retrouvent contraints de porter une étoile jaune en tissu, la population parisienne s’indigne. Beaucoup de gens arborent de fausses étoiles marquées « Auvergnat », « Zoulou », voire « Juif » (pour « Jeunesse universitaire intellectuelle de France »). Pourtant, les autres mesures antijuives (interdiction d’exercer une profession ou d’accéder aux lieux publics
et aux wagons de première dans le métro) ne suscitent guère de réaction. La rafle du Vél’d’Hiv’ du 16 juillet 1942 non plus. Les Parisiens sont cependant au ­courant des conditions terribles qui règnent dans le vélodrome, ainsi qu’au camp de Drancy. Pendant quatre longues années, les gens ne font que tenter de survivre, dans des conditions toujours plus difficiles. Le charbon est très difficile à obtenir, et la production électrique en réduction constante. On souffre affreu­sement du froid pendant les terribles hivers 1941 et 1942, où le thermomètre stagne à -10 °C. Tandis que la jeune ­Benoîte Groult fait du ski à Chaville, Paul Léautaud doit rassembler dans sa chambre toute sa ménagerie, singe compris, pour qu’homme et animaux se réchauffent mutuellement. La France voit toutes ses ressources économiques et minières accaparées par Berlin, y compris sa force de travail envoyée en Allemagne, d’abord volontairement, contre rapatriement de prisonniers de guerre, puis dans le cadre du STO (Service du travail obligatoire) à partir de début 1943. Même les statues sont mises à contribution : 80 sont arrachées aux jardins parisiens et fondues. Les queues pour obtenir d’abord les cartes de rationnement (un cahier de 4 pages) puis les rations elles-mêmes deviennent infernales, de même que les trajets en métro, dans des rames de moins en moins nombreuses. Mais tous ne sont pas égaux devant la faim. Avec le marché noir, ou gris (approvisionnement direct à la campagne), on peut vivre tout à fait convenablement, à condition d’y mettre le prix – ce qui provoque quand même une inflation de 65 % entre 1939 et 1942. Des restaurants comme Le Catalan, rue des Grands-­Augustins, fréquenté par Picasso, continuent à proposer des menus conséquents, et le One-Two-Two, un bordel haut de gamme sis 122, rue de Provence, bénéficie d’une allocation de champagne plus que généreuse. Car, ultime paradoxe, malgré les dangers et les pénuries, la vie ­intellectuelle reste pleine d’effervescence et la vie nocturne assez joyeuse, du moins pour certains. Les zazous se fabriquent une mode à eux, inspirés des vêtements anglais ou américains, à base de fripes et de chaussures à semelles de bois. Et l’on contourne l’interdiction de danser grâce aux soirées privées (chez Boris Vian à Ville-d’Avray, par exemple) ou aux prétendus « cours de danse », comme celui, rue Boissière, qui lancera la très longue carrière d’Eddie Barclay. David Drake retrace efficacement l'évolution des comportements au gré des événements. Au tout début, les Parisiens sont massivement anti-Allemands et très impertinents – au point qu’on ferme les cinémas où le public sabote la projection des films de propagande par ses éternuements, voire ses bêlements. Si très peu de gens ont entendu l’appel du 18-Juin, et beaucoup croient que « de Gaulle » est un nom de guerre, voire une pure invention, les premières organisations résistantes se mettent en place. Les étudiants manifestent, ce qui conduit à la fermeture de l’université. On grave des « V » partout, on sifflote les premières mesures de la Cinquième Symphonie de Beethoven (ti ti ti taaa, soit « V » en morse), les quais du métro sont jonchés de tickets déchirés en « V ». Puis, avec les premiers attentats, à l’automne 1940, la répression se durcit et les sentiments à l’égard de l’occupant se polarisent. Les divergences se raidissent au gré des principaux événements : invasion par ­Hitler de la Russie (« Nous avons désormais 180 millions d’amis supplémentaires », se réjouit Jean Guéhenno), entrée en guerre des Américains, débarquement allié en Afrique du Nord (« Pas encore le commencement de la fin, mais la fin du commencement », dira Churchill), échec de l’offensive allemande à Stalingrad début 1943. D’un côté, la résistance s’organise et les attentats s’intensifient (comme celui, très symbolique, en novembre 1941, contre la librairie Rive gauche de Maurice Bardèche, fréquentée par toute l’intelligentsia collabo). De l’autre, Doriot, Déat et ceux qui jugent Pétain trop mou développent leurs propres initiatives de soutien à l’occupant : les Brigades spéciales de la police, la Légion des volontaires français (LVF), la Milice enfin. Pour les Parisiens pris dans l’entre-deux, la situation pendant le second versant de l’Occupation se détériore encore. La France est intégrée à « l’effort de guerre allemand », et les rations alimentaires y deviennent (en partie par punition) les plus basses de toute l’Europe occu­pée : 50 g de fromage par ­semaine, 500 g de sucre et seulement 120 g de viande par mois en 1944 ; 275 g de pain par jour et 25 cl de lait pour les enfants. Le café national ne comporte plus que 10 % de café. Le Pari­sien ne peut même plus noyer ses tourments dans l’alcool : il n’a droit en effet qu’à 4 litres de vin par mois, et le pastis, interdit, est remplacé par l’« Assommoir 43 », une décoction aussi clandestine que suspecte. L’ambivalence de cette période se retrouve chez David Drake lui-même, constate Michael Malgras dans The Star Tribune. Loin de vouloir porter un jugement, il se tient à équidistance du “Paris s’est libéré lui-même” de la légende gaulliste, et du “Tous collabos” du révisionnisme en vogue. »
LE LIVRE
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Paris at War: 1939-1944 de David Drake, Harvard University Press, 2015

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