Le sommeil, un ami qui vous veut du bien
par Robert Stickgold

Le sommeil, un ami qui vous veut du bien

Les rats privés de sommeil meurent en moins d’un mois. Et certains humains succombent à une maladie rare, l’« insomnie fatale familiale ». Plus les chercheurs explorent ce qui se passe pendant le repos nocturne, plus ils lui trouvent de vertus.

Publié dans le magazine Books, novembre 2018. Par Robert Stickgold

© Michel Cavalier / Hemis.fr

Les oiseaux et les animaux marins partagent la faculté de garder un hémisphère de leur cerveau en éveil pendant que l’autre dort. Étant donné leur environnement, c’est une question de survie.

«Ai-je vraiment besoin de dormir ? » Cette question, on me la pose à chacun de mes séminaires à travers le monde. Et ma réponse, invariablement, est sans équivoque : « Oui, tout le monde a besoin de dormir. » Comme la faim, la soif ou le désir sexuel, le sommeil est la manifestation d’un besoin physiologique universel : nous passons en moyenne un tiers de notre vie à dormir. Mais les bénéfices réels de cet état d’inconscience prolongée font l’objet de nombreuses spéculations dans la communauté scientifique. Devant notre incapacité à répondre clairement à cette question, Allan Rechtschaffen, un des plus grands spécialistes mondiaux du sommeil, répondait avec humour en 1978 : « Si le sommeil n’est pas une fonction vitale de l’organisme, il représente alors la plus grande erreur que l’évolution ait jamais commise. » Et John Allan Hobson, neuropsychiatre américain et chercheur, plaisantait lui aussi dans les années 1990 en rétorquant que l’unique fonction du sommeil était sans doute de guérir précisément… notre manque de sommeil. Cependant, depuis une vingtaine d’années, les études scientifiques ont levé partiellement le voile sur la nécessité de dormir. Loin de se limiter à une unique fonction biologique, le sommeil garantit le fonctionnement optimal d’une multitude de processus physiologiques : l’activité du système de défense immunitaire et l’équilibre hormonal de l’organisme, la santé émotionnelle et psychique, les apprentissages, les processus de mémorisation ou encore l’élimination des déchets toxiques du cerveau. Aucun de ces mécanismes ne « s’arrête » en l’absence de sommeil, mais ce dernier semble les améliorer, sans pour autant être totalement nécessaire. Toutefois, une privation de plusieurs mois de sommeil conduit irrémédiablement à la mort. Ironie du sort : c’est aujourd’hui, alors que les découvertes insistent sur la nécessité d’une bonne nuit pour le fonctionnement optimal du corps et de l’esprit, que les gens passent le moins de temps dans les bras de Morphée. À la fin du XXe siècle, les chercheurs ont balayé les anciennes théories sur les origines du sommeil – une diminution de l’irrigation sanguine à la surface de la peau ou la formation de « vapeurs » depuis l’estomac – grâce à des mesures précises de l’activité électrique du cerveau, des rythmes respiratoires et des variations quotidiennes des concentrations d’hormones ou d’autres molécules dans le sang. Mais c’est en 1989 que Carol Everson, travaillant alors dans le laboratoire de Recht­schaffen, a apporté la meilleure preuve de notre besoin absolu de sommeil. Elle a montré que des rats qui ne pouvaient jamais dormir mouraient en moins d’un mois. Pour ce faire, elle empêchait chez les animaux la mise en place du stade REM (le sommeil paradoxal).   Décès par manque de sommeil Un quart de siècle plus tard, le mystère reste entier : aucun chercheur n’est capable d’expliquer pourquoi ces rats sont morts. Une série d’expériences a seulement permis d’éliminer certaines causes comme l’augmentation du stress, une consommation excessive d’énergie ou un déficit de régulation de la température interne du corps ou du système immunitaire. Le décès par manque de sommeil n’est pas réservé aux rongeurs. En 1986, une équipe de chercheurs italiens de l’école de médecine de l’université de Bologne a décrit pour la première fois l’insomnie fatale familiale, une mala­die génétique humaine qui conduit à une irrépressible insomnie et, de fait, à la mort. Dans leur étude, Elio Lugaresi et Rossella Medori racontaient l’histoire d’un homme de 53 ans mort après plusieurs mois d’insomnie incurable – tout comme nombre de ses proches sur deux générations. Une analyse post mortem de son cerveau a révélé une perte importante de neurones dans deux régions du thalamus, une structure de la taille d’une noix située dans le mésencéphale et impliquée, telle une gare de triage, dans le transfert et le filtrage des données sensorielles. Ces deux régions participent aussi à la mémorisation et à la production des « fuseaux du sommeil », des trains d’impulsions électriques particuliers visibles en électroencéphalographie lors du ­sommeil profond. Aucune explication ne permet de lier la détérioration du thalamus à l’insomnie ou à la mort de l’individu, mais la cause de la perte neuronale est désormais connue. Au début des années 1990, ­Medori et ses collègues ont démontré qu’une protéine anormale nommée prion provoquait la dégénérescence des neurones. Ce type de molécule est aussi responsable de la tremblante du mouton, de l’encéphalopathie spongiforme bovine (la « maladie de la vache folle ») et de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. À une différence près pour les insomnies fatales : le prion ne provient pas de l’environnement et n’est pas ingéré ; il est transmis de génération en génération. Heureusement, ces cas de mort par insomnie restent les seuls identifiés à ce jour (si l’on ne tient pas compte des accidents de la route dus à des privations de sommeil qui entraînent une perte de contrôle du véhicule…). Mais nous ne comprenons toujours pas le lien de cause à effet entre insomnie et décès. En revanche, nous savons qu’une seule nuit blanche ou une nuit de sommeil partiel influe sur diverses fonctions biologiques, à commencer par le système immu­nitaire. Deux équipes ont étudié les conséquences d’un manque de sommeil sur l’efficacité de la vaccination contre l’hépatite. Dans la première étude, en 2003, un petit groupe d’étudiants était vacciné contre l’hépatite A un matin, puis la moitié d’entre eux était autorisée à dormir la nuit, alors que l’autre moitié était maintenue éveillée. Les étudiants privés de sommeil n’ont pu se reposer que la nuit suivante. Quatre semaines plus tard, les chercheurs prélevaient du sang à chaque étudiant pour mesurer la concentration d’anticorps synthétisés par le système immunitaire en réponse au virus non pathogène inoculé. Bien sûr, plus cette concentration était élevée, plus l’organisme avait réagi à la vaccination et mieux il se protégerait lors d’une infection ultérieure. Les résultats ont montré que 97 % des étudiants ayant dormi présentaient une concentration d’anticorps plus élevée que celles des autres. Dans la seconde étude, des scientifiques ont respecté le protocole en vigueur et injec­té sur six mois les trois doses du virus atténué de l’hépatite B à des adultes (la vaccination répétée est nécessaire pour obtenir une protection immunitaire efficace). Puis ils ont remis aux sujets un boîtier qui enregistrait leurs mouvements durant la nuit et analysait donc la qualité de leur sommeil. En comparant la durée moyenne de sommeil dans la semaine qui a suivi la première injection du vaccin à la concentration d’anticorps synthétisés, les scientifiques ont mis en évidence que cette dernière augmentait de 56 % à chaque heure de sommeil ­gagnée. Six mois après la troisième injection, les participants qui avaient dormi moins de six heures par nuit la première semaine avaient 7 fois plus de risques que les bons dormeurs de présenter un taux d’anticorps antihépatite B si faible qu’ils n’étaient pas protégés contre le virus. Une preuve de l’amélioration de l’efficacité du système immunitaire quand on dort bien. Et les bienfaits du sommeil ne s’arrêtent pas là : la production de certaines hormones est aussi modifiée selon le nombre d’heures que l’on passe au lit. Karine Spiegel, de l’université de Chicago, et ses collègues ont contraint 11 hommes en bonne santé à ne dormir que quatre heures par nuit. Après cinq nuits de manque de sommeil, l’activité de leur insuline – qui régule la concentration de glucose dans le sang – était réduite de 40 %. Dans une autre étude, Spiegel a privé de sommeil 12 hommes pendant deux nuits, puis mesuré leurs concentrations sanguines en ghréline, une hormone qui stimule l’appétit, et en leptine, une hormone de la satiété. La première a alors augmenté de 28 %, la seconde a diminué de 18 %, par rapport à des sujets ayant correctement dormi. Et les hommes privés de sommeil avaient sans surprise plus faim que ceux ayant dormi ! D’où un lien direct entre le manque de sommeil et la prise de poids – une hypothèse…
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