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Antigone à l’ère du terrorisme

Une jeune Britannique d’origine pakistanaise tente de faire rapatrier son frère déchu de sa nationalité. Une réinterprétation de Sophocle.

Dans Antigone, la pièce de Sophocle, résume Natalie Haynes dans le quotidien britannique The Guardian, « une adolescente se trouve contrainte de choisir entre les lois de son pays et la loi reli­gieuse, qui prescrit d’offrir une sépulture à ses proches », et il en va de même dans Embrasements. Dans son septième livre, la ­romancière pakistano-britannique Kamila Shamsie propose en effet une adaptation contemporaine de la tragédie grecque – une adaptation à « notre ère du terrorisme », écrit le critique Sameer Rahim dans The Daily Telegraph.

Antigone s’appelle Aneeka. Élevée par une mère pakistanaise dans un quartier populaire de la banlieue de Londres, elle a 19 ans, est musulmane et porte le voile, ce qui ne l’empêche ni de flirter ni de décrocher une bourse à la prestigieuse London School of Economics. Comme Antigone, la brillante Aneeka a un frère, Parvaiz, qui, à l’instar de Polynice, a trahi la cité. Orphelin d’un père djihadiste, ce « garçon ordinaire qui donne un coup de main à la bibliothèque locale », ce sympathique passionné de son, qu’on ne voit « jamais sans ses écouteurs et son micro », a cédé aux sirènes de l’organisation État islamique. Sous l’influence d’un « sinistre recruteur », lit-on dans The Daily Telegraph, Parvaiz se laisse convaincre de rejoindre à Raqqa les studios de propagande de l’État islamique.

Tout comme Créon refuse l’enterrement du traître Polynice, dans Embrasements, Karamat Lone, le ministre de l’Intérieur britannique (d’origine pakistanaise et partisan d’une ligne dure sécuritaire) déchoit Parvaiz de sa nationalité britannique et lui ­interdit l’accès au Royaume-Uni. Décision très réaliste puisque Theresa May en avait fait autant en 2014 quand elle était ministre de l’Intérieur, signale au passage Sameer Rahim.

Entre Aneeka et Antigone, le paral­lèle fonctionne avec une telle fluidité que la référence à Sophocle passerait presque inaperçue. Que doit-on aux siens, que doit-on à l’État ? Le dilemme conserve toute son actualité, surtout pour les musulmans, suggère Kamila Shamsie dans un entretien accordé au quotidien The Indian Express. Elle-même binationale, la romancière y avoue notamment avoir été « mal à l’aise » au moment de faire des recherches en ligne sur l’État isla­mique pour se documenter, vu la « surveillance » constante exercée par les pouvoirs publics. Les jeunes comme Parvaiz se sentent « totalement britanniques », poursuit Shamsie dans l’interview, mais ressentent aussi fortement la « suspicion » dont ils font l’objet de la part des autorités et en éprouvent « beaucoup de colère ». C’est la force d’Embrasements, roman choral, que de saisir ces déchirements-là.

LE LIVRE
LE LIVRE

Embrasements de Kamila Shamsie, Actes Sud, 2019

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