Apolitique, Samuel Beckett ?

Apolitique, Samuel Beckett ?

Une certaine doxa fait de Beckett un écrivain de l’au-delà de la politique. La réalité est bien différente. Sa vie mais aussi son œuvre en témoignent.

Publié dans le magazine Books, septembre/octobre 2018.

© Roger Pic

Samuel Beckett (ici en 1977) a toujours refusé de voir ses pièces jouées devant des publics séparés en Afrique du Sud, du temps de l'apartheid.

Dans la notice-fleuve consacrée à Samuel Beckett dans la version française de Wikipédia, la section consacrée à ses « Engagements politiques » est vide. Voilà de quoi la remplir. Jusqu’à présent, la plupart des commentateurs, de Maurice Blanchot à Theodor Adorno, ont considéré que l’œuvre de Beckett était essentiellement apolitique, installée dans un ailleurs de la dérision et de l’absurde. Adorno écrivait par exemple qu’il serait « ridicule de vouloir faire appel à lui en tant que témoin politique majeur ». Beckett a lui-même accrédité cette thèse. En Mai 1968, il est resté coi, dans son appartement du boulevard Saint-Jacques, à deux pas d’événements qu’il ne daigne pas même mentionner dans sa correspondance. Quand on lui demande neuf ans plus tard s’il s’est jamais engagé poli­tiquement, il répond par ce trait bien à lui : « Non, mais j’ai ­rejoint la Résistance. » Ce qui aurait tout de même pu éveiller l’attention. En 1940, l’écrivain (il a déjà publié Murphy, en anglais), préfère rentrer à Paris plutôt que de rester dans son Irlande neutre. Il s’engage dans la Résistance le 1er septembre 1941, au sein du réseau Gloria. En août 1942, celui-ci est victime d’une trahison, et Beckett échappe de justesse au coup de filet de la Gestapo. Douze de ses compagnons sont tués et quatre-vingt-dix déportés à Ravensbrück, Mauthausen et Buchenwald, certains après avoir été torturés en France. Beckett recevra la Croix de guerre et la médaille de la Résistance. « Il percevait son identité politique sous le prisme de la Résistance française », écrit dans son livre Émilie Morin, qui enseigne la littérature à l’université d’York, au Royaume-Uni. Son engagement politique est pourtant antérieur. Il se manifeste déjà dix ans plus tôt, quand il signe, à 25 ans, une pétition en faveur des garçons de Scotts­boro, des adolescents noirs accu­sés à tort d’avoir violé des femmes blanches dans l’Ala­bama. La pétition avait été lancée par une brillante femme de lettres britannique installée en France, Nancy Cunard. Dans la foulée, elle obtient du jeune critique littéraire qu’il traduise en anglais des textes français destinés à une anthologie anticolonialiste, Negro (publiée en 1934). Il le fait avec une telle conviction qu’il muscle le message de certains auteurs. Il entreprend aussi de rédiger une satire de l’histoire de l’Irlande, projet qu’il laisse en plan. À Dublin, il s’en prend aux ­caciques qui tiennent le haut du pavé. Il rédige pour The ­Irish Times une critique cinglante d’une anthologie de la poésie moderne établie par le poète W. B. Yeats. Lequel, ­furieux, parvient à en bloquer la parution. Beckett se voit mis au ban du milieu littéraire ­irlandais, ayant sans doute, selon Morin,…
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