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Apolitique, Samuel Beckett ?

Une certaine doxa fait de Beckett un écrivain de l’au-delà de la politique. La réalité est bien différente. Sa vie mais aussi son œuvre en témoignent.


© Roger Pic

Samuel Beckett (ici en 1977) a toujours refusé de voir ses pièces jouées devant des publics séparés en Afrique du Sud, du temps de l'apartheid.

Dans la notice-fleuve consacrée à Samuel Beckett dans la version française de Wikipédia, la section consacrée à ses « Engagements politiques » est vide. Voilà de quoi la remplir. Jusqu’à présent, la plupart des commentateurs, de Maurice Blanchot à Theodor Adorno, ont considéré que l’œuvre de Beckett était essentiellement apolitique, installée dans un ailleurs de la dérision et de l’absurde. Adorno écrivait par exemple qu’il serait « ridicule de vouloir faire appel à lui en tant que témoin politique majeur ». Beckett a lui-même accrédité cette thèse. En Mai 1968, il est resté coi, dans son appartement du boulevard Saint-Jacques, à deux pas d’événements qu’il ne daigne pas même mentionner dans sa correspondance. Quand on lui demande neuf ans plus tard s’il s’est jamais engagé poli­tiquement, il répond par ce trait bien à lui : « Non, mais j’ai ­rejoint la Résistance. » Ce qui aurait tout de même pu éveiller l’attention. En 1940, l’écrivain (il a déjà publié Murphy, en anglais), préfère rentrer à Paris plutôt que de rester dans son Irlande neutre. Il s’engage dans la Résistance le 1er septembre 1941, au sein du réseau Gloria. En août 1942, celui-ci est victime d’une trahison, et Beckett échappe de justesse au coup de filet de la Gestapo. Douze de ses compagnons sont tués et quatre-vingt-dix déportés à Ravensbrück, Mauthausen et Buchenwald, certains après avoir été torturés en France. Beckett recevra la Croix de guerre et la médaille de la Résistance. « Il percevait son identité politique sous le prisme de la Résistance française », écrit dans son livre Émilie Morin, qui enseigne la littérature à l’université d’York, au Royaume-Uni. Son engagement politique est pourtant antérieur. Il se manifeste déjà dix ans plus tôt, quand il signe, à 25 ans, une pétition en faveur des garçons de Scotts­boro, des adolescents noirs accu­sés à tort d’avoir violé des femmes blanches dans l’Ala­bama. La pétition avait été lancée par une brillante femme de lettres britannique installée en France, Nancy Cunard. Dans la foulée, elle obtient du jeune critique littéraire qu’il traduise en anglais des textes français destinés à une anthologie anticolonialiste, Negro (publiée en 1934). Il le fait avec une telle conviction qu’il muscle le message de certains auteurs. Il entreprend aussi de rédiger une satire de l’histoire de l’Irlande, projet q
u’il laisse en plan. À Dublin, il s’en prend aux ­caciques qui tiennent le haut du pavé. Il rédige pour The ­Irish Times une critique cinglante d’une anthologie de la poésie moderne établie par le poète W. B. Yeats. Lequel, ­furieux, parvient à en bloquer la parution. Beckett se voit mis au ban du milieu littéraire ­irlandais, ayant sans doute, selon Morin, « enfreint consciemment et inconsciemment de puissants codes politiques ». En 1936, il envisage de s’installer à Moscou. Il écrit à Sergueï Eisenstein pour lui proposer de travailler à ses côtés, puis fait de même avec le réalisateur de films muets Vsevolod Poudovkine. Il ne reçoit pas de réponse. L’année suivante, il apporte son soutien à un cousin juif qui avait intenté un procès pour diffamation antisémite à un auteur alors ­célèbre, Oliver St. John ­Gogarty. À l’avocat de ce dernier qui lui demande s’il est « juif, chrétien ou athée », Beckett répond : « Aucun des trois. » Quand Nancy Cunard lui demande de quel côté il se situe dans la guerre civile espagnole, il lui écrit : « ¡UPTHEREPUBLIC! » De septembre 1936 à avril 1937, il passe curieusement sept mois dans l’Allemagne ­nazie, en principe pour visiter des ­musées. Ce séjour le convainc de l’imminence de la guerre. Dans les années 1950, il contribuera à traduire une anthologie de la poésie mexicaine établie par Octavio Paz, en y mettant le même zèle – ou excès de zèle – que pour l’anthologie de Cunard. Quelques années plus tard, la pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie provoquera chez lui un véritable choc littéraire. Elle inspire plusieurs de ses textes, notamment Comment c’est (1961), où « rock’n’roll » ­désigne la torture par l’électricité. Dans The ­Dublin Review of Books, l’universitaire irlandais Anthony Roche ­rappelle qu’une scène de Pochade radiophonique, écrit la même année, décrit ­comment trois hommes arrachent des informa­tions à leur victime. Beckett utilise là un autre euphé­misme : « embrasser […] au sang » (en français). La guerre d’Algérie est aussi l’époque où il sauve les Éditions de Minuit de la faillite en prêtant de l’argent à son éditeur et ami Jérôme Lindon. Beckett donne aussi de l’argent à l’African National Congress (ANC) et a toujours refusé de voir ses pièces jouées devant des publics séparés en Afrique du Sud. Il a reversé ses droits d’auteur perçus en Pologne au syndicat Solidarité à destination des dissidents emprisonnés. Toute sa vie lecteur avide de quotidiens français de gauche, il a appelé à voter pour le PS aux législatives de 1986. Il a dédi­cacé sa dernière pièce Catastrophe à Vaclav Havel, alors en prison, et fait don de manuscrits de valeur à Amnesty International et à Oxfam. L’année de sa mort en 1989, il signe une péti­tion dénonçant la fatwa lancée contre Salman Rushdie. Mais le plus souvent, conclut Anthony Roche, ses interventions politiques consistaient en « remarques obliques, intervenant en marge de ses œuvres littéraires, sans en occuper le centre ». Pourquoi ? se demande le critique littéraire irlandais Fintan O’Toole dans The New York Review of Books. Évoquant les dessins du ghetto et du camp de travail de Mogilev-Podolski que lui avait montrés son ami le peintre Avigdor Arikha, il ­retourne la remarque d’Adorno : « Beckett a été le témoin de ce qu’il n’a pas été : pas juif, pas ­torturé, pas déporté dans un camp de concentration. Son œuvre se définit finalement par les choses qui ont failli lui arriver mais ne lui sont pas ­arrivées. » Il avait à « exprimer ce dont il n’avait pas l’expérience directe, témoigner de ce qu’il n’avait pas vu ». D’une certaine façon, son œuvre peut être considérée comme une « photographie en négatif » de ce que la politique peut produire de pire. Beckett décrit la ­déshumanisation, l’impuissance, l’arbitraire, la perte du monde connu, l’individu qui n’est plus nommable, le but inconnu, le paysage de nulle part. Ce n’est pas un hasard si la trilogie de ses grands romans, Molloy, Malone meurt et L’Innommable, ­ainsi qu’En attendant Godot, tous ­rédigés en français, sont écrits au lendemain de la guerre. « D’où viennent tous ces cada­vres ? Ces ossements ? » se ­demandent deux vagabonds dans En attendant ­Godot. Réponse : d’un « charnier ». L’un d’eux a été battu par dix hommes : « Je ne faisais rien. — Alors pourquoi ils t’ont ­battu ? — Je ne sais pas. » Dans ­Molloy, le territoire incertain dans ­lequel se déplace péniblement le locuteur est hanté par des chasseurs d’hommes qui, sur instruction d’un mystérieux Youdi, traquent ceux qui ­« méri­tent d’être ­exterminés ». Apolitique, Beckett ?
LE LIVRE
LE LIVRE

Beckett’s Political Imagination de Émilie Morin, Cambridge University Press, 2017

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