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Les athlètes de l’ascèse

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Les ermites se sont mis à pulluler à partir du IVe siècle dans les déserts du Proche-Orient. En prévision de l’Apocalypse, mais sans doute aussi en réaction au christianisme institutionnel de l’Empire romain.

Dans le désert égyptien, saint Pierre s'alimenta pendant cinquante ans de cinq figues par jour. Une fois par an, il s’octroyait un petit pain. Un record ? Même pas. Saint Paul de Thèbes, dans sa thébaïde, ne se contentait-il pas de cinq ­figues lui aussi, mais sans petit pain annuel ? Saint Arsène s’en tenait pour sa part à deux prunes et à une figue quotidiennes, qu’en plus il faisait d’abord pourrir. Comme le rappelle Jacques Lacarrière dans l’ouvrage qu’il a consacré à ces « hommes ivres de Dieu », on a fini par mettre la barre à sept figues par jour – huit, c’était de la gourmandise ; six, de l’ostentation orgueilleuse (1). Quant à saint Benjamin, il n’a mangé tout au long de sa longue vie que des lentilles trempées dans l’eau, avec une goutte d’huile. D’autres, saint Ephrem en tête, ne se nourrissaient que d’herbes et de racines ; on les appelait les « brouteurs », et ils n’étaient pas très populaires car ils concurrençaient le bétail. Enfin il y avait ceux qui, comme saint Palamon, faisaient cuire leurs herbes et les assaisonnaient de cendres. On pouvait boire à volonté, mais de préférence de l’eau mélangée à de la terre, pour lui donner mauvais goût. Et là, il ne s’agit que de nourriture – ou d’absence de celle-ci. Mais, en ces tout débuts de l’ère chrétienne, c’est l’ensemble du corps que les pères du désert pensaient devoir châtier – par des moyens qui défient l’imagination. Comme se confiner pendant des décennies dans un tombeau (saint Antoine, celui de la tentation, ou saint Sabin, qui en plus ne pouvait ni se coucher ni même ­s’asseoir dans le sien), dans un arbre (les « dendrites », comme saint Maron, patron des maronites, qui passa onze ans dans un arbre creux, et David de Thessalonique, trois ans dans un amandier), dans une citerne (saint Paul de Thèbes), dans un canal d’irrigation (saint Chen­outi), dans une cage (Jean d’Égypte, saint Thalèle). À moins qu’on ne préfère se charger de fers (saint Acepsime), s’attacher à une croix (saint Chenouti, encore), se pendre par les aisselles (saint Titus), tenir en équilibre sur une brique jusqu’à ce que sueur et larmes la fassent fondre (saint Chenouti, décidément), se priver de sommeil ou dormir debout (saint Macaire, saint Pacôme), figer une partie de son corps (les bras en l’air pour saint Sisoès, la tête baissée pour saint Éliade). La pratique la plus admirée était celle du célèb
re saint Siméon le Stylite, resté vingt-neuf ans au sommet d’une colonne pour être plus près de Dieu et plus loin des hommes ; en Syrie, ses disciples étaient si nombreux qu’ils formaient « de véritables forêts de colonnes », écrit Lacarrière. Pourquoi ces « athlètes spirituels » ont-ils donc entrepris, à partir du IVe siècle, de se mortifier ainsi ? Et en si grand nombre (10 000 rien que sur les bords du Nil, entre les villes de Memphis et d’Assiout). Qui plus est, dans l’un des environnements les plus hostiles de la planète : les déserts de moyenne Égypte ou de Nitrie, au sud-ouest d’Alexandrie ; plus tard, ceux de Palestine et de Syrie, puis ceux, plus symboliques, de Cappadoce et d’Arménie ; enfin, le ­désert au pied du mont Athos, en Grèce. Sans oublier le « désert » janséniste de Port-Royal, dont l’un des plus fameux Solitaires, ­Robert Arnauld d’Andilly, a traduit (magnifiquement) du grec le synaxaire, c’est-à-dire le récit des vies de ces pères du désert . L’explication théologique, c’est que l’on croyait alors que la ­seconde venue du Christ et l’Apocalypse étaient imminentes, et que l’espèce humaine vivait ses derniers jours. Alors, autant « tuer le corps avant qu’il ne nous tue » (sainte Dorothée) et miser sur les félicités de la vie éternelle, lesquelles n’étaient censées s’acquérir qu’en échange des souffrances subies ici-bas. Or il n’était plus question pour les chrétiens de martyre et de violences ­diverses – elles étaient ­désormais réservées aux païens. En avant donc pour les souffrances auto-infligées ! Et pas seulement celles du corps, mais celles de l’âme aussi. Il fallait tourner le dos au monde en même temps qu’à la nature, en châtiant autant l’être social que son enveloppe charnelle. Et là encore par tous les moyens : solitude extrême ; abstention de toute joie, qu’elle provienne de la beauté, de l’affection, de la procréation : interdiction absolue de rire, et souvent même de parler ; pratique de l’humiliation sous des formes extrêmes – se soumettre à une discipline absurde jusqu’à l’abjection, subir volontairement des insultes ou encore s’en retourner incognito chez soi pour y servir comme domestique (saint Alexis). À moins que l’on choisisse de passer pour un fou, ou pire, un ­pécheur, comme Siméon Slos, qui passait ostensiblement la nuit dans des bordels, mais à tenter de convertir les filles ; ou Marie l’Égyptienne, qui se mortifiait par la prostitution. Il fallait en effet débarrasser son âme de la moindre particule d’orgueil, y compris de l’orgueil de l’humilité et du sacrifice. Raison pour laquelle Sisoès baissait les bras dès qu’il y avait des spectateurs, tandis que d’autres se coiffaient d’une capuche à l’heure du repas pour ne pas laisser voir les privations qu’ils s’imposaient. Cette transformation de l’Égypte en Terre sainte bis avait aussi une dimension politique, d’ailleurs assez paradoxale. Ce christianisme extrême était en effet une réaction contre le christianisme institutionnel, désormais religion quasi officielle de l’Empire ­romain. C’était même à certains égards une réaction de l’Égypte pharaonique contre la mainmise hellénistique. Les athlètes de l’ascèse et de l’anachorèse (retrait du monde), qui étaient la plupart du temps issus de la petite paysannerie opprimée parlant toujours l’égyptien, perpétuaient sans le savoir beaucoup des traits de l’antique religion : son penchant pour l’éternité et les tombeaux ; son goût pour les démons, comme ceux qui tourmentaient le malheureux saint Antoine ; le rôle dévolu aux animaux, grâce auquel Apis, Anubis et autres Sobek se voyaient réactivés en bêtes sauvages coopératives et compatissantes ; les formes extrêmes de soumission ; et même la prostitution sacrée. Cette réaction se manifestait aussi le plan doctrinal, puisque l’Égypte avait embrassé avec enthousiasme le monophysisme et même le gnosticisme, essentiellement pour ­enquiquiner Byzance. Or, paradoxe dans le paradoxe, ce sont précisément ces formes extrêmes voire hérétiques d’expression religieuse qui se trouvent à l’origine directe des institutions les plus respectées du christianisme occidental, les monastères. Par l’intermédiaire de figures comme Jean Cassien, établi en Gaule, les ermites (d’erimos, « désert » en grec) se transformeront au VIe siècle en moines de la douce Europe vivant en communautés aussi bien agencées que l’architecture de leurs abbayes. Mais ces moines médié­vaux s’imposeront aussi des mortifications (plus atténuées), devront aussi se défendre contre le péché d’orgueil en se cachant sous leur bure et continueront à redouter « le démon de midi », celui qui surgissait dans le désert à l’heure la plus chaude et provoquait toutes sortes d’hallucinations terrifiantes.  
LE LIVRE
LE LIVRE

Les vies des saints pères des déserts et de quelques saintes, écrites par des pères de l’Église et autres anciens auteurs ecclésiastiques, traduites en français par M. Arnauld d’Andilly, à Paris chez la veuve Jean Camusat et Pierre Le Petit, 1647

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