Les athlètes de l’ascèse
par Jean-Louis de Montesquiou

Les athlètes de l’ascèse

Les ermites se sont mis à pulluler à partir du IVe siècle dans les déserts du Proche-Orient. En prévision de l’Apocalypse, mais sans doute aussi en réaction au christianisme institutionnel de l’Empire romain.

Publié dans le magazine Books, novembre 2018. Par Jean-Louis de Montesquiou
Dans le désert égyptien, saint Pierre s'alimenta pendant cinquante ans de cinq figues par jour. Une fois par an, il s’octroyait un petit pain. Un record ? Même pas. Saint Paul de Thèbes, dans sa thébaïde, ne se contentait-il pas de cinq ­figues lui aussi, mais sans petit pain annuel ? Saint Arsène s’en tenait pour sa part à deux prunes et à une figue quotidiennes, qu’en plus il faisait d’abord pourrir. Comme le rappelle Jacques Lacarrière dans l’ouvrage qu’il a consacré à ces « hommes ivres de Dieu », on a fini par mettre la barre à sept figues par jour – huit, c’était de la gourmandise ; six, de l’ostentation orgueilleuse (1). Quant à saint Benjamin, il n’a mangé tout au long de sa longue vie que des lentilles trempées dans l’eau, avec une goutte d’huile. D’autres, saint Ephrem en tête, ne se nourrissaient que d’herbes et de racines ; on les appelait les « brouteurs », et ils n’étaient pas très populaires car ils concurrençaient le bétail. Enfin il y avait ceux qui, comme saint Palamon, faisaient cuire leurs herbes et les assaisonnaient de cendres. On pouvait boire à volonté, mais de préférence de l’eau mélangée à de la terre, pour lui donner mauvais goût. Et là, il ne s’agit que de nourriture – ou d’absence de celle-ci. Mais, en ces tout débuts de l’ère chrétienne, c’est l’ensemble du corps que les pères du désert pensaient devoir châtier – par des moyens qui défient l’imagination. Comme se confiner pendant des décennies dans un tombeau (saint Antoine, celui de la tentation, ou saint Sabin, qui en plus ne pouvait ni se coucher ni même ­s’asseoir dans le sien), dans un arbre (les « dendrites », comme saint Maron, patron des maronites, qui passa onze ans dans un arbre creux, et David de Thessalonique, trois ans dans un amandier), dans une citerne (saint Paul de Thèbes), dans un canal d’irrigation (saint Chen­outi), dans une cage (Jean d’Égypte, saint Thalèle). À moins qu’on ne préfère se charger de fers (saint Acepsime), s’attacher à une croix (saint Chenouti, encore), se pendre par les aisselles (saint Titus), tenir en équilibre sur une brique jusqu’à ce que sueur et larmes la fassent fondre (saint Chenouti, décidément), se priver de sommeil ou dormir debout (saint Macaire, saint Pacôme), figer une partie de son corps (les bras en l’air pour saint Sisoès, la tête baissée pour saint Éliade). La pratique la plus admirée était celle du célèbre saint Siméon le Stylite, resté vingt-neuf ans au sommet d’une colonne pour être plus près de Dieu et plus loin des hommes ; en Syrie, ses disciples étaient si nombreux qu’ils formaient « de véritables…
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