Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

La banlieue huppée brûle aussi

Dans une paisible cité-jardin, l’arrivée d’une locataire bohème met le feu aux poudres. Les lecteurs adorent ce roman où le rêve américain vire au cauchemar.

Succès de librairie depuis sa sortie en septembre dernier, le deuxième ­roman de l’Américaine Celeste Ng aborde les questions qui fâchent avec une élégance ­quasi « victorienne », apprécie The New York Times. À l’instar de son premier livre, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit (Sonatine, 2016), La Saison des feux traite « de race, de classe et de privilèges », résume l’auteure dans un entretien ­accor­dé au quotidien britannique The Guardian. ­Autant dire que ce best-­seller parle tout simplement de l’Amérique. Pas celle des ghettos urbains et des émeutes raciales, non, mais celle, apparemment idyllique, des banlieues verdoyantes – cette suburbia des classes aisées qui, avec ses jolies maisons, ses pelouses impeccablement entretenues et sa sociabilité codifiée, fait partie intégrante du rêve américain. Le charme romanesque opère parce que les lecteurs, pas dupes, se plaisent à voir le rêve bien ­ordonné se fissurer lentement puis voler en éclats.
Dès les premières pages, la maison brûle. Elle appartient à ­Elena et Bill Richardson, couple de Blancs prospères qui, selon The New York Times, offre « l’image même du succès » dans les États-Unis de la fin des années 1990. Les parents vivent avec leurs quatre ados, deux garçons et deux filles, dont Izzy, gamine révoltée qu’on soupçonne d’avoir déclenché l’incendie. Ou plutôt les incendies, car les pompiers ­repèrent « de petits départs de feu partout », « de multiples points d’origine », et devinent « l’usage possible d’un accélérant » – autant de caractéristiques qui dépeignent tout aussi bien la structure du roman, construit autour de plusieurs intrigues convergentes. Car, une fois l’embrasement ­décrit, l’auteure ­explore le passé pour « comprendre comment les personnages en sont arrivés là » : manifestement, c’est la venue d’une nouvelle loca­taire, Mia Warren, artiste un peu fauchée accompagnée de sa fille de 15 ans, Pearl, qui a mis le feu aux poudres. « Nomade, marginale, Mia est une charmante Hester Prynne », note le quotidien new-yorkais en référence à l’héroïne rebelle de La Lettre écarlate, le classique de Nathaniel Hawthorne. Figure de la liberté, Mia apparaît bien sûr comme l’anti­thèse de sa propriétaire, la très bourgeoise Elena Richardson, « élevée pour suivre les règles et penser que la marche du monde en dépend ».
À cet antagonisme latent entre les deux femmes, qui est aussi un antagonisme de classe, s’ajoute un drame humain qui réactive les tensions raciales. Une « bataille enfiévrée » se déclenche autour de la garde d’un bébé abandonné par sa mère, écrit le Los Angeles Times : celle-ci, jeune serveuse immigrée d’origine chinoise, entreprend en effet de récupérer sa fille alors qu’un couple ami des Richardson a déjà ­recueilli l’enfant et entamé une démarche d’adoption. « Celeste Ng se confronte au débat sur l’adoption interraciale », titre The Washington Post, qui interroge : « À partir de combien de bébés chinois adoptés par des familles blanches un incendie peut-il se déclencher ? » Il n’est pas anodin que cette question brûlante soit abordée par une auteure d’origine chinoise : née en Pennsylvanie il y a 38 ans, de parents scientifiques venus de Hongkong, ­Celeste Ng sait voir les failles qui traversent son pays.
Au fond, « peut-on planifier un quartier résidentiel », à savoir « le construire à partir de zéro et lui insuffler vertu et prospérité, pour votre plus grande satisfaction » ? D’après The Guardian, c’est la question essentielle que pose La Saison des feux, dont l’intrigue se déroule dans la très réelle localité de Shaker Heights, dans l’Ohio. La romancière connaît bien cette banlieue cossue où elle a grandi, cette cité-­jardin créée de toutes pièces au début du XXe siècle par les frères Van Sweringen, magnats des chemins de fer dési­reux de promouvoir harmonie et coopération. Prévoyants, les fondateurs avaient imposé des normes régis­sant tous les aspects de la vie, « depuis la couleur de la maison (bleu ardoise, vert mousse, un certain type de brun) jusqu’à la hauteur maximale de la pelouse (15 centimètres). » Il est permis d’y voir, comme le quotidien britannique, une métaphore des États-Unis, de leurs mythes et de leur « innocence » trompeuse. C’est pourquoi pareil roman apporte au public américain la même satisfaction trouble que la lecture d’un conte : le récit dévoile au grand jour une violence latente qu’il conjure du même coup par la grâce de la fiction.

LE LIVRE
LE LIVRE

La Saison des feux de Celeste Ng, Sonatine, 2018

SUR LE MÊME THÈME

Bestsellers Initiation au Cachemire
Bestsellers Les meilleures ventes aux Pays-Bas - Entre mémoire et espoir
Bestsellers Grippe espagnole 2.0

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.