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Le sommeil, un besoin vital qui tourne à l’obsession

Le sommeil n’a pas encore dévoilé tous ses mystères. On sait désormais qu’il est crucial pour la santé et que son manque accroît le risque d’accidents et de maladies. On incrimine le rythme des sociétés modernes. Mais nos ancêtres dormaient-ils vraiment mieux ?


© Liz Hingley / Agence VU

Nous jugeons impératif de dormir d’une seule traite jusqu’au matin, ce qui ne correspond pas au rythme naturel de beaucoup d’entre nous.

Quand je faisais mes études de médecine, il y a de cela quarante ans, nous négli­gions tous le sommeil. Pour les internes, les gardes commençaient à 6 heures du matin et duraient vingt-quatre heures. Je restais souvent travailler jusqu’en ­début de soirée le lendemain, après quoi je rentrais en titu­bant chez moi et m’endor­mais tout habillé. Il n’était pas question de se plaindre. Il fallait s’endurcir pour répondre aux exigences d’une profession qui n’a pas d’horaires – il fallait devenir « en acier », disions-nous. Mais ce n’était pas la seule façon de peu considérer le sommeil. À l’université, le sujet était à peine survolé. Dans un cours sur le cerveau, un enseignant mentionnait un circuit nerveux, le système d’activation réticulaire, qui était associé à l’état d’éveil. En passant, il nous parlait aussi de la narcolepsie, une pathologie rare qui peut faire sombrer dans le sommeil à tout moment, et qui s’accompagne d’autres signes fascinants, comme des hallucinations et une perte soudaine du contrôle musculaire. C’était tout. Le sommeil ­ordinaire n’était apparemment pas un sujet pour la médecine. De nos jours, les internes ont toujours des horaires aussi rudes, mais l’opinion du monde médical sur le sommeil a changé. C’est devenu un champ de recherches en biologie. La médecine du sommeil est une spécialité, avec des programmes de formation à la recherche et des cliniques spécialisées dans les troubles du sommeil. Selon la National Sleep Foundation, 47 millions d’Américains adultes souffrent d’insomnie (1). Sur les lieux de travail, le manque de sommeil provoque des accidents et fait baisser la productivité, pour un coût estimé à 18 milliards de dollars par an. Pas moins de 20 % des accidents de la route sont attribués à la somnolence. On peut donc dire que le manque de sommeil fait chaque année des milliers de morts et de blessés. Ces chiffres n’ont pas échappé à l’atten­tion des entreprises, et il existe une florissante industrie du sommeil. Les compagnies pharmaceutiques nous inondent de Stilnox (zolpidem) et d’Imovane (zopiclone) et des entrepreneurs ont conçu quantité de gadgets extravagants pour faire dormir. Au Salon de l’électronique grand public de Las Vegas ont été présentés récemment des « pyjamas intelligents » contenant un « gel de biocéramique », censé résorber la « chaleur émise par les infrarouges corporels », afin de procurer un sommeil prolongé et de meilleure qualité. Il y avait aussi un capteur de respiration placé sur le thorax et relié à une application qui cale le souffle sur de la musique tonale pour faire baisser le niveau d’anxiété. Des gadgets qui diffusent des « sons neuro-acoustiques » dans des écouteurs sont censés générer des ondes cérébrales qui effacent le sens du temps. Des « oreillers intelligents » enregistrent la qualité de sommeil des nuits précédentes et proposent via une application des astuces pour l’améliorer. Et puis, pour 3 000 dollars, vous pouvez vous offrir la Magnesphere, une nacelle de près de 2 mètres de circonférence qui immerge le corps dans des champs ­électromagnétiques censés être réparateurs. Pour moins cher, on a des couvertures lestées qui vous donnent la sensation d’être emmailloté ; des lunettes customisées destinées à régler votre rythme circadien en diffusant de la lumière à diverses longueurs d’onde ; et des matelas qui épousent la forme du corps. À en croire The New York Times, le sommeil est un nouveau symbole de statut social, un signe de prospérité et de maîtrise de soi dans un monde frénétique. Et, comme pour confirmer que la science du sommeil est une discipline importante et en vogue, le prix Nobel de médecine 2017 a récompensé trois chercheurs pour leurs découvertes des mécanismes moléculaires qui règlent le rythme circadien. Nous avons beau en savoir aujourd’hui davantage sur le sommeil, il reste l’un des phénomènes les plus énigmatiques de la vie. « Pourquoi tous les être vivants – plantes, insectes, animaux marins, amphibiens, oiseaux et mammifères – ont-ils besoin de se reposer ou de dormir ? » se demande Meir Kryger dans son livre The Mystery of Sleep. Professeur à l’école de médecine de l’université Yale, Kryger est une sommité de la médecine du sommeil. Il a traité plus de 30 000 patients insomniaques en quarante ans de carrière. Il fait le point sur ce que l’on sait, sur ce que l’on croit et sur ce qui reste encore obscur en la ­matière. Il l’admet volontiers : « Personne n’est en mesure d’expliquer avec certitude ­pourquoi tous les êtres vivants ont besoin de dormir. » Au chapitre 4 des Aventures de Mr Pickwick, paru en 1836, Charles Dickens présente un « jeune garçon gros, rougeaud et joufflu, dans un état de somnolence », nommé Joe. Joe est l’assistant d’un cocher et s’endort sans cesse en plein travail. « — Voilà un jeune homme bien extra­ordinaire, dit Mr Pickwick. Est-ce qu’il est toujours assoupi comme cela ? — Assoupi ! Il dort toujours. Il fait mes commissions en dormant ; et quand il sert à table, il ronfle. — Bien extraordinaire ! répéta Mr Pickwick. — Ha ! extraordinaire en vérité, reprit le vieux gentleman. Je suis orgueilleux de ce garçon. Je ne voudrais m’en séparer à aucun prix, sur mon âme. C’est une ­curiosité naturelle. Hé ! Joe ! Joe ! ôtez tout cela, et débouchez une autre bouteille, m’entendez-vous ? Le gros joufflu ouvrit les yeux, ­avala l’énorme morceau de pâté qu’il était en train de mastiquer lorsqu’il s’était ­endormi et, tout en exécutant les ordres de son maître, il lorgnait languissamment les débris de la fête, à mesure qu’il les remettait dans la bourriche. » (2) Dans les années 1950, des chercheurs se souvinrent de Joe en étudiant un joueur de poker obèse qui s’était ­endormi au beau milieu d’une partie. Ils donnèrent à cette pathologie le nom de syndrome de Pickwick. Des travaux ultérieurs sur ce que l’on connaît aujourd’hui sous le terme de « syndrome obésité hypoventilation » ont montré que Joe n’était pas le produit de l’imagination débordante de Dickens mais d’un sens de l’observation si développé que l’écrivain a rendu compte d’une maladie plus d’un siècle avant que la médecine n’en prenne acte. Nous savons désormais que les personnes souffrant d’obésité sévère ont parfois du mal à respirer assez profondément et rapidement pour s’alimenter en oxygène. La faible quantité d’oxygène et le niveau élevé de gaz carbonique qui en résulte explique non seulement que Joe s’assoupisse à tout moment mais aussi qu’il ait le visage rouge. Meir Kryger, qui raconte l’histoire de Joe dans son livre, travaille depuis les années 1970 sur un syndrome connexe, l’apnée du sommeil, qui se manifeste par la fermeture des voies aériennes durant le sommeil, l’arrêt de la respiration et le réveil du patient. L’apnée peut provoquer un arrêt cardiaque et un accident vasculaires cérébral en raison du manque d’oxygène et peut accélérer le déclin ­cognitif chez les personnes âgées. Comme le note Kryger, l’apnée du sommeil a été décrite bien avant Dickens. Denys, un tyran qui régnait sur la ville d’Héraclée du Pont, au IVe siècle avant notre ère, était obèse. Pour le tirer de la léthargie dans la il était souvent plongé, il fallait le piquer avec de longues et fines aiguilles. On a longtemps cru que l’apnée du sommeil était une affection rare, mais, depuis que l’on dispose d’outils de diagnostic
perfectionnés pour mesurer la respiration et les contractions musculaires, on sait qu’elle touche 2 à 3 % de la population américaine, soit 5 millions d’hommes et 5 millions de femmes (3). Une prévalence voisine de celle des troubles mentaux ; et toutes les victimes ne sont pas obèses. Les premiers travaux sur l’apnée ­menés par Kryger et d’autres ont montré qu’elle endommage des organes vitaux et incité la médecine à se pencher sérieusement sur le sommeil. Une fois démontré que certains troubles associés à des interruptions du sommeil pouvaient avoir de graves conséquences cliniques, il devint clair que le sommeil était crucial pour la santé. La création de laboratoires du sommeil a permis de montrer que d’autres patho­logies peuvent perturber le sommeil : la maladie de Parkinson, le reflux gastro-œsophagien, un dysfonctionnement de la thyroïde et de l’hypophyse et des lésions cérébrales traumatiques. Après avoir longtemps attribué les troubles du sommeil à l’anxiété et la somnolence diurne à la paresse ou au manque de motivation, les médecins se sont mis à y voir des pathologies justifiant un diagnostic et un traitement. La biologie du sommeil et de l’éveil est complexe. Elle fait intervenir bien d’autres circuits nerveux que celui dont on m’avait parlé durant mes études, et un nombre considérable de médiateurs chimiques. Kryger compare les méca­nismes qui déclenchent et interrompent le sommeil à « une jauge d’éveil et une horloge biologique ­interne ». De même que la jauge d’essence nous dit quand il faut remplir le ­réservoir, la « jauge d’éveil » nous dit quand notre orga­nisme a ­besoin de sommeil. La jauge commence à ­envoyer un signal à partir d’environ quatorze heures de veille. Le signal croît en intensité durant les quatre heures suivantes, après quoi il devient difficile de résister au besoin de dormir. La jauge d’éveil opère dans le cerveau par l’intermédiaire d’un média­teur chimique appelé adénosine, qui joue un rôle dans le transfert d’énergie. Plus le cerveau reste actif longtemps, plus l’adénosine ­s’accumule et plus nous avons sommeil (4). Si le café nous tient éveillés, c’est parce que la caféine contrecarre les effets de l’adénosine. L’horloge biologique interne cale notre besoin de sommeil sur les rythmes du monde qui nous entoure. La ­lumière du jour est le principal régulateur. Quand elle atteint la rétine, un signal d’éveil est envoyé au noyau suprachiasmatique, un ensemble de cellules à la base du cerveau qui mesurent le temps et commandent le cycle veille/sommeil. À la tombée du jour, quand la lumière décline, la glande pinéale, ou épiphyse (où Descartes ­plaçait le siège de l’âme), produit de la ­méla­tonine et déclenche le sommeil. La méla­tonine règle le rythme circadien d’une grande quantité d’organismes ­vivants : la molécule est présente chez les bactéries, les insectes, les méduses et les plantes. Le rôle de la vue dans le rythme circadien des humains est ­démontré par le fait que les aveugles dont la cécité est due à une affection oculaire ont souvent du mal à synchroniser leur horloge ­biologique et souffrent de graves problèmes de sommeil, tandis que ceux chez qui la cécité est due à des lésions du cortex visuel ont généralement un rythme circadien normal. Une fois qu’on se trouve dans les bras de Morphée, beaucoup de choses se passent. En ­enregistrant les mouvements oculaires et l’acti­vité cérébrale, les chercheurs ont identifié quatre grandes phases de sommeil, que nous traversons successivement au cours de cycles de quatre-vingt-dix minutes environ. Les deux premières phases nous entraînent dans le « sommeil lent », un état dans lequel notre néocortex se met en veilleuse et qui fait que l’on se sent reposé quand on se réveille. Nous entrons ensuite dans une phase caractérisée par des mouvements rapides des yeux – le sommeil paradoxal ou période REM (rapid-eye movement) –, qui est particulièrement bien étudiée. Kryger l’appelle « l’état énigmatique ». Au cours de cette phase, presque tous nos muscles sont au repos, à l’exception du diaphragme, qui nous permet de continuer à respirer, et certains sphincters aux deux extrémités du tube digestif. Parallèlement, le cerveau connaît des « orages électriques » qui provoquent les mouvements rapides des yeux, et nous nous mettons à rêver intensément. Tous les humains rêvent, en général trois à cinq fois par nuit. Chaque rêve provoque chez l’homme une érection et chez la femme une ­dilatation des vaisseaux sanguins du vagin. Ces transformations génitales ne sont apparemment pas dues à des pensées ou à des rêves érotiques mais au simple fait de rêver.  

Ce qui nuit à la qualité du sommeil

Au cours des différentes phases, notre sommeil est souvent interrompu par des réveils qui durent quelques ­secondes. Kryger écrit que les « bons dormeurs » connaissent environ cinq réveils par heure mais ne s’en souviennent pas. Les chercheurs émettent l’hypothèse que ces brèves périodes d’éveil ont été produites par l’évolution pour que nous ne nous mettions pas en danger, pendant que nous dormons, en étouffant sous les draps ou en nous faisant attaquer par un prédateur. Kryger passe en revue les différentes affections qui nuisent à la qualité du sommeil. Chez les femmes, l’insomnie peut être liée aux fluctuations hormonales du cycle menstruel et aux changements hormonaux induits par la ménopause. En revanche, il reste à juste titre prudent sur le fait que l’« andropause », la baisse de testostérone qui touche 1 à 2 % des hommes âgés, pourrait contribuer à l’insomnie. Le syndrome des jambes sans repos, qui se caractérise par un besoin irrépressible de bouger les membres inférieurs et s’accompagne souvent de crampes, serait lié à une carence en certaines vitamines, mais ses causes ne sont pas encore entièrement élucidées. Cette affection perturbe fréquemment le sommeil des personnes âgées. Chez la plupart d’entre nous toutefois, c’est l’esprit et non le corps qui entrave le sommeil réparateur. Kryger explore en profondeur les états psychologiques associés aux troubles du sommeil ainsi que les psychotropes dont les effets secondaires peuvent nuire à la qualité du sommeil. Il admet la nécessité d’avoir parfois recours aux somnifères ou à la mélatonine, mais préfère les thérapies cognitivo-comportementales, des techniques qui aident le patient à se préparer mentalement à dormir en esquivant les pensées qui le maintiennent éveillé.   Il donne des conseils utiles pour des problèmes plus ponctuels comme le décalage horaire en expliquant la différence entre voler vers l’est et voler vers l’ouest. Si on fait Londres-New York sur un vol du matin, on arrive l’après-­midi, mais le corps pense que c’est la nuit. ­Kryger recommande de ne pas s’accorder plus qu’une courte sieste dans l’avion. Il faut manger, regarder un film et, une fois arrivé, essayer de rester éveillé jusqu’à l’heure locale du coucher. Si on voyage vers l’est, il faut essayer de dormir le plus possible dans l’avion, en demandant au personnel navigant de ne pas vous déran­ger ; et, à l’atterrissage, se protéger les yeux de la lumière du jour jusqu’au ­moment où le corps s’attend à être ­réveillé, en portant des lunettes de soleil pendant au moins deux heures. Cela permet de recaler l’horloge biologique. Le sommeil est un phénomène mystérieux pour la science mais aussi pour la société. Dans Wild Nights, Benjamin Reiss, professeur de littérature à l’université Emory, écrit : « Dans toutes les sociétés et même toutes les espèces, le sommeil est à la fois un besoin universel et une ressource que l’on peut se procurer libre­ment. Pourquoi est-il donc une source de frustration pour tant d’entre nous aujour­d’hui ? Pourquoi passons-nous tant de temps à tenter de le maîtriser et de le médicamenter et à nous exercer – nous et nos enfants – à le pratiquer correctement ? Et pourquoi avons-nous le sentiment qu’en dépit de nos efforts pour le dompter il reste incontrôlable ? ». Le problème, estime Benjamin Reiss, c’est que nous jugeons impératif de « dormir d’une seule traite jusqu’au matin », ce qui ne correspond pas au rythme de sommeil naturel de beaucoup d’entre nous. Cette obsession nous crée des soucis qui aggravent paradoxalement l’insomnie. Les aides au sommeil finissent par créer plus de problèmes qu’ils n’en résolvent, nous rendant « plus intolérants aux petits changements d’habitudes et d’environnement, créant une société de dormeurs maniaques et stressés ». Mais qu’est-ce qui est « naturel » en matière de sommeil ? Reiss se tourne vers l’historien A. Roger Ekirch, qui, en 2001, a montré qu’au début de l’époque moderne le sommeil nocturne était géné­ralement segmenté. Il y avait deux phases, parfois nommées « sommeil de plomb » et « sommeil du matin », séparées par un intervalle d’éveil d’une heure ou plus, parfois appelé « dorveille », pendant lequel on pouvait prier ou faire l’amour. Dans certaines sociétés du Nigeria, d’Amérique centrale et du Brésil, le sommeil segmenté s’est maintenu jusqu’au XXe siècle. Ekirch suppose que le sommeil segmenté était notre patrimoine évolutif et qu’il a été mis à mal en Occident par l’industrialisation et l’électricité, qui a généralisé l’éclairage artificiel. Pour lui, le fait qu’il soit si fréquent d’avoir une insomnie en pleine nuit indique que nos rythmes ances­traux ont été bouleversés (5). D’autres auteurs cités par Reiss doutent qu’il existe un ­modèle universel de sommeil au fil des millénaires. Jerome Siegel, chercheur en neurosciences à l’Univer­sité de Californie à Los Angeles, a étudié trois sociétés contemporaines de chasseurs-cueilleurs en Tanzanie, en Nami­bie et en Bolivie qui ne possèdent pas l’électricité. Ses membres vivent, selon lui, dans des conditions comparables à celles des premiers humains, si bien que leur régime de sommeil incarne selon toute vraisemblance la « façon naturelle de dormir ». Aucune de ces communautés ne pratique le sommeil segmenté ; en revanche, elles accordent une grande place à la sieste, surtout les mois les plus chauds. Reiss souligne que ces sociétés ne connaissent « aucun des problèmes de santé – obésité, diabète et troubles de l’humeur – que le corps médical associe souvent au manque de sommeil ». Il semble peu probable que la psychologie et la physiologie humaines aient changé au point de voir apparaître des causes d’insomnie qui n’existaient pas dans le passé. Reiss, qui enseigne le littérature anglaise, connaît sans aucun doute les nombreuses réflexions sur le sujet que l’on trouve chez Shakespeare. Ainsi, ­Henry IV, tourmenté par sa conscience après avoir usurpé le trône, se lamente : « Ô sommeil, ô doux sommeil,/tendre infirmier de la nature /quel effroi t’ai-je causé,/ que tu ne veux plus fermer mes paupières/et plonger mes sens dans l’oubli ! » (6)  

Même Dieu a eu besoin d’un septième jour pour se reposer

Reiss détaille les remèdes contre l’insomnie qui avaient cours dans l’Antiquité : feuilles de laitue, noix de muscade, pissenlit, oignon. Les mauvaises nuits existaient, mais, au lieu de prendre du Stilnox ou de la mélatonine, on ingérait des aliments soporifiques, en vertu de la théorie d’Aristote selon ­laquelle « les vapeurs chaudes des aliments montent au cerveau » (7). Si l’on remonte encore plus loin dans le temps, il ne fait guère de doute que le sommeil des chasseurs-cueilleurs pouvait être perturbé par la difficulté de se procurer de la nourriture ou par la jalousie à l’égard de membres plus prospères de la tribu. Avant l’industrialisation, les rythmes de sommeil étaient calés sur la lumière du jour, variable selon les saisons. Mais l’idée que la société industrielle moderne serait à elle seule responsable de notre sommeil perturbé est contredite par les lourdes contraintes de la vie agricole. Les moissons exigeaient de longues journées de travail et un sommeil tardif. Les vaches étaient traites aux premières heures du jour, et les bergers devaient veiller sur leurs troupeaux la nuit pour les protéger des prédateurs. Reiss ne parle pas non plus des exigences des rituels religieux. Le judaïsme comporte trois prières quotidiennes : le matin, l’après-midi et le soir. Dans l’islam, le muezzin appelle à la prière cinq fois par jour, dès l’aurore. Chez les religieux et les laïcs catholiques, la « liturgie des heures » ­impose de prier toutes les trois heures, des laudes, à l’aube, aux vigiles, à minuit. Le guide et le témoin principal du livre de Reiss est le philosophe et poète Henry David Thoreau. Celui-ci souffrait d’insomnie, et sa décision de se retirer, en 1845, dans une cabane à Walden Pond était en partie liée à un impérieux besoin de repos. Thoreau attribuait ses combats nocturnes au fait que le chemin de fer et d’autres innovations industrielles avaient perturbé le milieu naturel ­autour de sa ville de Concord. Selon Reiss, nous sommes victimes de « la mentalité ­néfaste pour l’environnement que dénon­çait Thoreau : une domination de la nature (et de notre corps) par la technologie et le consumérisme ». Reiss cite ­Honoré de Balzac comme l’exact ­opposé de Thoreau. Tandis que Thoreau était à Walden, ­Balzac buvait pour écrire 20 à 50 tasses de café par jour, souvent l’estomac vide. « Dès lors tout s’agite : les idées s’ébranlent […] ; les figures se dressent ; le papier se couvre d’encre, car la veille commence et finit par des torrents d’eau noire. » Deux décennies durant, Balzac a travaillé quatorze à seize heures par jour pour produire les 88 volumes de La Comédie humaine. Thoreau refusait le café, qu’il considérait comme un excitant artificiel, et voyait dans la communion avec la ­nature un stimulant autrement plus puissant : « Qui ne préfère se laisser enivrer par l’air qu’il respire ? » La tension entre stimulation de la ­productivité et nostalgie d’un paradis perdu de la détente est au cœur de Wild Nights. Mais ce paradis a-t-il jamais existé ? Attribuer la perte de sommeil à la modernité ne date pas d’hier (8). Si Thoreau incriminait l’apparition du train, nous accusons aujourd’hui les e-mails, les ­réseaux sociaux et les écrans de nos ­appareils numériques. Les sociétés cherchent le moyen d’obliger les gens à se reposer depuis au moins l’âge du fer, quand la tradition du shabbat est apparue dans le judaïsme. Comme le montre Kryger, le sommeil est absolument indispensable à la vie sur le plan biologique, mais rien ne lui nuit autant que de vivre pleinement sa vie, avec le dur labeur, les responsabilités et les soucis que cela suppose. Même Dieu a eu besoin d’un septième jour pour se reposer de tout son travail de création.   — Cet article est paru dans The New Yorker le 23 octobre 2017. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
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The Mystery of Sleep: Why a Good Night’s Rest is Vital to a Better, Healthier Life de Meir Kryger, Yale University Press, 2017

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