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Big Pharma et Covid-19

Nul ne sait quand un vaccin sera disponible. Et rien ne garantit que le premier sera le bon.

Quand aurons-nous un vaccin fiable contre leCovid-19 ? Oublions les effets d’annonce. En réalité, nous n’en savons rien. Comme le rappelle le bioéthicien américain Carl Elliott dans The New York Review of Books, il a fallu quinze ans pour mettre au point un vaccin contre le papillomavirus, vingt-huit ans pour en trouver un contre la varicelle et nous n’en avons toujours pas contre le sida.

Le problème n’est pas seulement la difficulté de la tâche. Il est aussi qu’il ne faudra pas forcément prendre pour argent comptant les essais menés par les groupes pharmaceutiques ni même les autorisations de mise sur le marché. Depuis son numéro 4, en avril 2009, Books attire régulièrement l’attention de ses lecteurs sur les résultats biaisés et souvent truqués des essais cliniques réalisés par les compagnies pharmaceutiques. Le coup d’envoi avait été donné par la courageuse Marcia Angell, membre du sérail puisqu’elle avait longtemps dirigé la revue New England Journal of Medicine. En s’appuyant sur divers procès et enquêtes du Sénat américain, elle exposait comment l’industrie, pour « vendre » ses essais manipulés, corrompait de grands professeurs, afin qu’ils donnent leur imprimatur à ces escroqueries.

La littérature spécialisée sur le sujet montre que, dans presque toutes les disciplines, de la cardiologie à la psychiatrie en passant par la rhumatologie, on a pu déceler des manquements à l’intégrité scientifique conduisant à la mise sur le marché de médicaments pas plus efficaces que des placebos ou indûment étendus à des populations à risque. Il en est résulté un très grand nombre de décès et d’accidents de santé.

Le dernier livre en date sur la question ne fait hélas pas exception. Le bioéthicien Leemon McHenry, de l’université d’État de Californie, et Jon Jureidini, pédopsychiatre à l’Université d’Adelaide, en Australie, ont confié leur manuscrit à un petit éditeur pour être sûrs d’échapper à la censure. En dépit des mesures prises pour enrayer ces pratiques, les choses n’ont guère évolué depuis la publication du livre de Marcia Angell, déplorent les auteurs. Leur livre est le produit de dix ans d’enquête, au cours desquels ils ont notamment mis au jour deux cas patents de méconduite visant à prescrire un antidépresseur à des enfants et des adolescents. Il s’agit d’essais cliniques menés par ­GlaxoSmithKline pour la paroxétine (commercialisée en France sous le nom de Deroxat), et par Forest pour le citalopram (­Seropram et Seroplex en France). Pour ce faire, ils se sont plongés dans des milliers de documents restés jusque-là confidentiels. Les entreprises avaient faussé les résultats sur la sûreté et l’efficacité de ces médicaments, dissimulé des données révélant un risque accru de suicide et recruté des professeurs d’université pour valider les études. Selon la pratique consacrée, l’éminent professeur, moyennant finances, signe un article scientifique rédigé par des scribes payés par l’industrie. Ces deux études, disent les auteurs,  illustrent ce qui cloche dans un système qui permet à l’industrie de tester ses propres produits.

Et le contexte actuel les inquiète : « La pression du Covid-19 et les opportunités de recherche ainsi offertes signifient que les critères d’intégrité scientifique sont plus que jamais mis à l’épreuve et vont sans doute être mis à mal », estime Jureidini sur le site de l’Université d’Édimbourg.

Il faut noter que ce livre a fait l’objet d’une recension très positive dans la revue Nature, dont l’éditeur tire une part non négligeable de ses recettes des pages de publicité payées par l’industrie pharmaceutique. L’article est signé de Laura Spinney, une journaliste scientifique auteure d’un ouvrage de référence sur l’histoire de la grippe espagnole1. Cela dit, la potion magique préconisée par les auteurs, retirer les essais cliniques des mains de l’industrie, relève d’une forme d’angélisme. Car ces essais sont très onéreux : qui va payer ?

Notes

1. La Grande tueuse (Albin Michel, 2018).

LE LIVRE
LE LIVRE

The Illusion of Evidence-Base Medicine: Exposing the crisis of credibility in clinical research (« L’illusion de la médecine fondée sur les preuves. La crise de crédibilité de la recherche clinique étalée au grand jour » de Jon Jureidini et Leemon McHenry, Wakefield Press, 2020

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