L’esprit critique ne prend pas de vacances ! Abonnez-vous à Books !

Ces démocraties illibérales

Le drapeau de la démocratie est en berne pour la douzième année consécutive. Le mouvement est-il réversible ?

Pour la douzième année consécutive, les pays ayant vu leur niveau de démocratie régresser sont plus nombreux que ceux qui ont connu une évolution positive. Ce constat de l’ONG américaine Freedom House est aussi celui d’autres observateurs, comme la fondation Bertelsmann, pour qui « la qualité de la démocratie a ­atteint son plus bas niveau depuis douze ans ». Les exemples sont dans toutes les têtes : la Turquie, la Hongrie, la Pologne, la Russie, le Venezuela, le Nicaragua, ­l’Inde, les Philippines… et les États-Unis. Et il y en a bien d’autres, notamment en Afrique. Dans nos vieilles démocraties, comme en France, nous sommes habitués à considérer la démocratie comme un horizon indépassable, son progrès comme une nécessité. À l’échelle historique, c’est pourtant une idée neuve. Si l’on pense à Athènes ou encore aux villes italiennes de la Renaissance, la démocratie a toujours fait figure d’exception. Au milieu du XIXe siècle, il n’y avait guère que deux démocraties dans le monde, le Royaume-Uni et les États-Unis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il y en avait une douzaine. Ce sont justement les tragédies provoquées par les dictatures nazies et communistes qui ont engendré l’idée d’un progrès nécessaire et inévitable. La démocratie devait se répandre au rythme de la croissance économique et de l’élévation du revenu par tête. Il faut aujourd’hui déchanter : c’était une
illusion. Books s’est penché à plusieurs ­reprises sur cette question (voir par exemple Timothy Garton Ash, « Les dix ans qui ont fait basculer l’Europe »). Le mérite du livre de Yascha Mounk est de mettre en garde contre une autre illusion, celle de faire de la démocratie une valeur en soi – du moins si l’on entend par démocratie l’institution du droit de vote. Né en Allemagne de parents polo­nais, Mounk enseigne actuel­lement les sciences politiques à l’université Harvard. Il est bien placé pour rappeler que ce sont les électeurs qui ont porté Hitler au pouvoir. Aujourd’hui, le peuple élit des dirigeants qui prônent la manière forte et la limi­tation du pouvoir des médias et des juges. En Hongrie, Viktor Orbán peut sans ciller se réclamer de la « démocratie illibérale » et se faire réélire pour la troisième fois sous cette bannière (voir son portrait par Martyn Rady, « Démo­cratie illibérale, mode d’emploi »). Aux États-Unis et en Europe, un nombre croissant de jeunes se détourne des valeurs de la démocratie. Selon une enquête menée par Mounk et un politologue de l’université de Melbourne, 26 % des « millennials » américains (nés après 1980) jugent « dénué d’importance » que les citoyens choisissent leurs dirigeants dans le cadre d’élections libres, et 19 % seulement trouvent illégitime que l’armée prenne le pouvoir. Une même tendance se dessine en Europe. La démocratie se « déconsolide », écrivent-ils (1). Il est possible que « les citoyens n’aient développé de loyauté à l’égard de leur système politique que parce que celui-ci garantissait la paix et emplissait leurs poches, et non en raison d’une adhésion profonde à ses principes les plus fondamentaux », suggère Mounk. De fait, le milliard de Chinois en âge de voter est moins motivé par l’idée démocratique que par celle de continuer à s’enrichir en ­sécurité. Mounk voit dans le nationalisme « la force caractérisant le mieux notre époque ». Et rejoint les analyses de l’Allemand Jan-­Werner Müller, du Néerlandais Cas Mudde ou du Mexicain Benjamín Arditi sur la montée du populisme et de l’anti-­élitisme en général. Nos confrères du maga­zine Usbek & Rica rappellent fort à propos le constat prémonitoire du politologue français Guy Hermet, qui publia en 2007 L’Hiver de la démocratie. Il annonçait le reflux, au point d’écrire que la démocratie « entre en phase terminale ». Interviewé par le maga­zine, il déclarait : « Ce n’est pas à la démo­cratie que les peuples aspi­rent, mais au bonheur, qui n’a besoin que de prospérité économique et de bonne gouvernance ». À lire ou relire d’urgence.
LE LIVRE
LE LIVRE

The People vs Democracy de Yascha Mounk, Harvard University Press, 2018

SUR LE MÊME THÈME

Post-scriptum Les arbres et le CO2
Post-scriptum Le piège de Thucydide
Post-scriptum La bulle du militant

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.