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Ces « monstres » qui nous ressemblent

Malgré la grande diversité des profils, les serial killers possèdent de nombreux traits communs à tous les êtres humains. Et s’ils ne faisaient que pousser à l’extrême des facultés aussi banales que la manipulation de l’image de soi, le cloisonnement des univers moraux ou la déshumanisation de l’ennemi ? Même leur supposée absence d’empathie ne résiste pas longtemps à l’analyse.


Ted Bundy, Florida Photographic Collection
Dans la culture populaire, les tueurs en série sont souvent présentés comme des « monstres », des « incarnations du mal », n’ayant que peu, voire rien, en commun avec les êtres humains « normaux ». L’image est présente dans le titre du livre classique de Robert Ressler, Whoever Fights Monsters (« Chasseur de monstres ») (1) et dans celui de Carl Goldberg, Speaking With the Devil (« Parler avec le Diable ») (2). C’est aussi le message du film Monster (2003), qui met en scène le cas d’Aileen Wuornos. Cette représentation est renforcée par l’extrême attention que portent les médias aux crimes atroces qui donnent lieu à un sacrifice humain de caractère satanique, des sévices sexuels sur enfants, des actes de cannibalisme ou de nécrophilie. La littérature professionnelle va dans le même sens. Chercheurs et auteurs d’ouvrages savants insistent sur des traits jugés propres aux tueurs en série sadiques, en particulier leur manque d’empathie pour la souffrance physique et morale de leurs victimes, leur absence de remords et le soin mis à manipuler l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes afin de maximiser leur plaisir. Nombre de ceux qui cherchent à comprendre le phénomène ont pris pour argent comptant le consensus des professionnels, aux yeux de qui les tueurs en série sadiques souffrent d’un trouble de la personnalité, appelé tantôt sociopathie, tantôt psychopathie, tantôt personnalité antisociale. Or un examen attentif de ce type de psychopathologie semble indiquer, pour commencer, que certains de ces criminels au moins n’ont pas besoin de présenter un trouble de la personnalité de type antisocial pour tuer sans éprouver de remords. Ils sont capables de dominer les forces de la conscience morale tout comme n’importe quel être humain, en cloisonnant leurs univers et en déshumanisant leur victime. Qui plus est, on le verra, certains « caractères propres » au tueur en série, considérés comme partie intégrante d’un trouble de la personnalité, ressemblent fort à des traits partagés par la grande majorité des êtres humains. Enfin, certaines des spécificités associées à la sociopathie, présentes chez les serial killers, peuvent être modifiées en profondeur en présence de sadisme sexuel. En particulier, leur faculté d’empathie peut être alors intensifiée, plutôt que réduite. Les spécialistes des troubles mentaux paraissent s’accorder à dire que le tueur en série sadique est affecté par un trouble de la personnalité et non par une maladie de l’esprit. Il n’a pas de conscience morale, ne ressent nul remords, se soucie de la seule satisfaction de ses propres désirs et est incapable de se représenter la souffrance des victimes. À l’origine, le mot « psychopathe » était employé par les psychiatres et les psychologues pour désigner un syndrome de traits de caractère se traduisant par une absence de considération pour autrui, avec manifestations impulsives. C’est dans les années 1950 que la profession recommanda d’utiliser plutôt le terme « sociopathe », notamment pour bien faire la distinction entre la personnalité psychopathique et les troubles psychotiques, bien plus sérieux. Après quoi, vers la fin des années 1960, les psychiatres proposèrent de changer à nouveau de terminologie, pour remplacer les diagnostics de psychopathie ou de sociopathie par le trouble de la personnalité antisociale. Certains experts font de subtils distinguos entre ces trois catégories, introduisant même parfois des sous-classifications à l’intérieur de chacune. Mais ces différences importent peu pour comprendre le meurtre sadique en série, tant les caractéristiques de ces criminels sont, pour l’essentiel, communes aux trois. Les tueurs en série se caractérisent souvent par leur extrême habileté à manipuler l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes. Ils possèdent une exceptionnelle capacité à se comporter et agir sans éveiller le soupçon, à apparaître plus innocents que le véritable innocent, à séduire leurs victimes par le charme et la ruse. Si Derrick Todd Lee, qui a violé et tué un certain nombre de femmes dans la région de Baton Rouge, en Louisiane, est resté longtemps en liberté, c’est notamment parce qu’il était particulièrement sociable. Beaucoup le trouvaient « sympathique », voire « charmant » (3). Il organisait des barbecues et animait un groupe d’étude de la Bible. Ceux qui l’ont connu voyaient plus en lui un prêcheur qu’un assassin. Gary Ridgway, le tueur de la Green River, condamné en 2004 pour le meurtre de quarante-huit prostituées dans la région de Seattle, a emmené une fois son jeune fils avec lui pour avoir l’air « paternel » et donner à sa victime un faux sentiment de sécurité (4). John Wayne Gacy, exécuté en 1994 pour avoir sauvagement assassiné trente-trois hommes et garçons, était considéré par ses voisins, dans une banlieue de Chicago, comme un type particulièrement liant. Il jouait souvent le rôle de clown dans les fêtes d’anniversaire d’enfants et organisait des cocktails pour les gens de sa rue. Gacy attirait souvent ses victimes chez lui en leur proposant un entretien en vue d’une éventuelle embauche dans son entreprise du bâtiment. Les tueurs en série ne sont pas les seuls à savoir se composer une image positive. Le sociologue Erving Goffman l’a enseigné il y a longtemps : gérer l’impression que l’on veut donner de soi est un trait normal et parfaitement sain (5). En réalité, les personnes qui réussissent leur vie professionnelle semblent avoir un don pour exploiter à leur avantage la conscience qu’ils ont de leur valeur. C’est le cas des hommes politiques efficaces qui jouent les « monsieur Tout-le-Monde », des acteurs qui bâtissent leur carrière sur la capacité de camper un personnage, des vendeurs capables de convaincre le client qu’ils songent à son seul intérêt. Même dans les domaines les plus banals de la vie quotidienne, les personnes normales se construisent un personnage. Goffman distinguait entre le devant de la scène, où se joue le spectacle, et les coulisses, où a lieu la répétition. Dans un restaurant, par exemple, les serveurs peuvent paraître cordiaux et accueillants avec les clients quand, en cuisine, ils se plaignent de leurs conditions de travail et racontent des anecdotes peu flatteuses sur les consommateurs. Deux catégories d’êtres humains La différence entre les tueurs en série et d’autres individus qui « réussissent » tient sans doute moins à leur plus grand talent en matière de manipulation d’image qu’à leur plus grand désir d’utiliser cette tactique pour torturer et assassiner. Nous les jugeons exceptionnellement manipulateurs, mais quand les mêmes techniques de présentation de soi sont utilisées à des fins courtoises dans la vie quotidienne, elles échappent la plupart du temps à notre attention. Du point de vue du diagnostic, le tueur en série qui flatte sa victime en lui proposant de poser pour des photos de mode diffère-t-il en quoi que ce soit du vendeur qui convainc une cliente d’acheter la robe la plus chère ? Le serial killer qui embrasse sa femme avant de partir rôder dans la ville pour violer et tuer une prostituée se comporte-t-il vraiment différemment du père de famille affectueux qui, arrivé au bureau, maltraite ses salariés ? Le terrain de jeu n’est pas le même, mais le jeu est similaire. En règle générale, le tueur en série s’attaque à de parfaits étrangers (6). Le défi n’en est que plus difficile à relever pour les forces de l’ordre, puisqu’elles ne connaissent pas au meurtrier de motivation liée à une relation avec la victime. Mais ce n’est là qu’une partie du sujet. Il est probablement très exagéré de penser que la plupart des serial killers manquent complètement de chaleur humaine et de sentiments pour autrui. Ils sont plutôt capables de compartimenter leur univers moral en construisant au moins deux catégories d’êtres humains : leur entourage familial et amical, dont ils s’occupent et qu’ils traitent décemment, et des individus avec lesquels ils n’ont aucun lien dont ils peuvent faire leurs victimes en étant indifférents à leurs perceptions. Pour dominer ou neutraliser le moindre accès de culpabilité, ce genre de criminel pratique le clivage. Kenneth Bianchi, un serial killer de Los Angeles, divisait clairement le monde en deux. Il y avait les personnes pour lesquelles il n’éprouvait aucun sentiment, en particulier les douze femmes qu’il a torturées et tuées. Et puis, il y avait son cercle intime, composé de sa mère, de sa compagne et de leur fils, ainsi que de son cousin Angelo Buono, avec lequel il a commis les crimes (7). Kelly Boyd, la femme de Bianchi, a confié aux enquêteurs : « Le Ken que je connaissais n’aurait pu faire de mal à quiconque. Il n’était pas le genre de personne capable d’assassiner quelqu’un. » On pourrait supposer que Bianchi manipulait sa femme pour paraître innocent. Mais on peut aussi soutenir que sa manière de compartimenter les êtres humains n’est pas
sans rappeler ce que les gens normaux font au quotidien. De fait, le tueur peut tirer profit du caractère tout à fait normal de ce trait dans ses relations avec ses proches. Convaincu de trente-trois meurtres, John Wayne Gacy était considéré par son entourage comme un homme respectable et attentif aux autres. Lilian Grexa, qui était sa voisine à l’époque où il enterrait ses victimes dans le faux plancher de sa maison, a continué de le soutenir : « Je sais qu’ils disent qu’il a tué trente-trois jeunes hommes, a-t-elle déclaré, mais je l’ai toujours connu bon voisin… C’est le meilleur voisin que j’aie jamais eu. » Assassins à temps partiel Le clivage qui permet de tuer sans remords pourrait être une excroissance de ce phénomène banal. De nombreux tueurs en série ont d’ailleurs un travail, une famille ; ils assassinent à temps partiel. Un sadique sexuel qui fait preuve d’une implacable cruauté à l’égard d’une personne étrangère rencontrée dans un bar peut ne pas songer une seconde à faire du mal aux membres de son entourage (famille, amis, voisins). Selon le psychiatre Robert Jay Lifton, les médecins nazis qui ont mené des expériences sordides à Auschwitz et dans d’autres camps de concentration compartimentaient leurs activités, leurs attitudes et leurs émotions (8). Grâce à un processus psychologique extrême de « dédoublement », écrit Lifton, le risque de ressentir une culpabilité quelconque était réduit au minimum, parce qu’ils avaient développé deux « moi » séparés, l’un pour faire le sale boulot consistant à mener des expériences et à exterminer les détenus, l’autre pour vivre leur vie hors du camp. Si sadiques qu’ils pussent être au travail, ils restaient capables de se considérer comme de gentils maris, de bons pères et d’honorables médecins. La faculté de clivage sert aussi le serial killer qui agit pour l’argent : celui qui vole puis assassine pour réduire les témoins au silence. Comme un tueur à gages travaillant pour la pègre, il exécute pour gagner sa pitance, tout en menant par ailleurs une vie de famille ordinaire. Aux yeux de Lifton, les médecins sont particulièrement susceptibles de pratiquer le dédoublement. Pour bien pratiquer leur art, ils doivent s’habituer au contact routinier avec la réalité biologique de l’humain : le sang, les organes, les cadavres. Ils apprennent à se construire un « moi médical ». Insensibilisés à la mort, ils s’accoutument à fonctionner dans des conditions qui seraient jugées repoussantes par la plupart des gens. Certains d’entre eux peuvent même développer une prédilection pour la douleur physique et morale de leurs patients. Michael Swango a empoisonné au total quelque soixante malades dont il avait la charge dans divers établissements hospitaliers (9). Il explique dans son journal le plaisir que ces meurtres lui procuraient : il aimait « l’odeur douce et âpre, rapprochée, de l’homicide intra muros ». Il écrit aussi : « C’est la seule façon que j’ai de me rappeler que je suis toujours en vie. » Déshumanisation Le cloisonnement est facilité par un autre processus universel : la capacité de l’être humain à déshumaniser « l’autre », en considérant ceux qui lui sont étrangers comme des animaux ou des démons, dont on peut donc disposer à volonté. Des tueurs en série utilisent ce mécanisme pour sélectionner leurs victimes. Ils voient souvent les prostituées comme de simples machines à sexe, les homosexuels comme des vecteurs du sida, les pensionnaires de maisons de retraite comme des légumes, les clochards alcooliques comme des déchets. En considérant ses victimes comme des éléments infrahumains de la société, le meurtrier peut se persuader qu’il remplit une fonction positive. Il débarrasse le monde de la saleté et du mal. Ce fut apparemment le mode de pensée adopté par les citoyens allemands dans les années 1930 et 1940, quand taxer les Juifs de « vermine » aidait à justifier un « antisémitisme exterminatoire ». Le comportement d’un tueur en série après sa capture donne souvent des indications sur son niveau de conscience morale et son recours à la déshumanisation. Les vrais sociopathes n’avouent presque jamais. Ils continuent à clamer leur innocence, espérant contre tout espoir s’en sortir grâce à un vice de forme, obtenir un autre procès ou un jugement en appel. Quelques tueurs en série ont confessé leurs crimes, non parce qu’ils éprouvaient du remords mais parce qu’ils y voyaient leur intérêt. Clifford Olson, qui a violé et tué onze enfants à Vancouver, jugea ainsi que « la police avait pris le dessus ». Et décida qu’il pouvait transformer sa défaite en avantage. Il avoua et permit de retrouver les cadavres de ses victimes en échange d’une « rançon » de 100 000 dollars. Plus tard on lui demanda de donner des informations sur d’autres gamins disparus, non pour de l’argent mais pour répondre au désarroi des parents. En vrai sociopathe, il répondit : « Si je m’étais soucié des parents, je n’aurais pas tué l’enfant. » Certains tueurs en série ont néanmoins une conscience morale et avouent leurs crimes, même si ça ne leur est plus d’aucune utilité (10). Tant qu’il est en liberté et laissé à ses fantasmes, le serial killer est capable d’entretenir le mythe que ses victimes méritent de mourir. Après avoir été arrêté, il est confronté à la réalité dérangeante qu’il a tué des êtres humains, pas des animaux, des démons ou des objets. Ses victimes sont alors réhumanisées. À ce moment, il peut être envahi par le sentiment de culpabilité et confesser ses crimes. Le spectre de l’empathie Pas si éloigné du tueur en série, le soldat au combat apprend à séparer psychologiquement l’allié et l’ennemi, traitant ce dernier comme moins qu’humain. Quantité d’individus parfaitement normaux, qui n’auraient jamais imaginé prendre plaisir à tuer, ont massacré à la guerre. Ce ne sont pas des hommes qu’ils éliminent, mais des « jaunes », des « boches », des « bougnoules » (11). Une fois rentrés chez eux, ils font leurs les sentiments dominants à l’égard de ces mêmes groupes, avec lesquels ils vivent désormais en paix. Après la Seconde Guerre mondiale, l’image négative des Japonais, le « péril jaune », s’est rapidement dissipée. À la fin de la Guerre froide, nous avons sans peine cessé de penser en termes de « péril rouge » et d’« empire du mal » pour considérer les Russes comme des alliés. De même est-il facile d’avancer que les terroristes qui visent des civils et des responsables gouvernementaux sont des sociopathes que leur absence de conscience morale autorise à traiter d’innocentes victimes de la façon la plus abjecte. Pourtant, dans ce cas aussi, le processus de déshumanisation est probablement beaucoup plus significatif que le manque de conscience morale. Les terroristes arabes désignent les juifs et les chrétiens comme des « porcs » et des « chiens ». Mais leurs actes, conçus pour se tailler une place d’honneur dans leur communauté religieuse et influencer le cours d’une politique qu’ils jugent nuisible à leurs intérêts nationaux, relèvent peut-être plus de l’altruisme que de l’égoïsme. Dans les années 1930, le philosophe social George Herbert Mead a défini la capacité de « jouer un rôle », c’est-à-dire d’adopter le point de vue de l’autre, comme une qualité humaine élémentaire (12). Au début, l’enfant ne joue qu’un personnage à la fois. Il peut « se mettre dans la peau » de son père, de sa mère, de son professeur, de ses frères et sœurs, de ses amis proches. Plus tard, il en vient à se construire une image cohérente de lui-même et à se définir du point de vue de l’ensemble de la communauté, que Mead appelle l’« autrui généralisé ». De nombreux tueurs en série ont apparemment la faculté de se mettre à la place de l’autre, même s’ils s’en servent pour augmenter le plaisir qu’ils tirent de la souffrance physique et morale infligée à leurs victimes. Il est établi que cette aptitude varie selon un spectre continu, sur lequel on peut situer le degré d’empathie d’un individu donné. Il existe des personnes dont l’empathie est si profonde qu’elles s’apitoient sur le sort d’enfants qui meurent de faim à l’autre bout du monde. Beaucoup se situent plutôt au centre, en étant capables de s’identifier à la peine de victimes proches mais insensibles à la douleur de ceux qui leur sont étrangers. À l’autre extrémité du spectre, il existe aussi sans doute des millions d’individus totalement dénués d’empathie. Ce ne sont pas des tueurs en série, mais ils sont insensibles à la tragédie humaine. Ils n’assassinent personne, mais ils trichent, mentent, multiplient les conquêtes féminines, mènent leurs affaires sans égard pour l’éthique, vendent une voiture hors d’usage, etc. Le criminologue canadien Robert Hare estime que 1 % au moins de la population se compose de ce qu’il appelle des « psychopathes infracliniques » (13). Sans être des meurtriers en série, ils possèdent les caractéristiques habituellement attribuées aux individus qui tuent pour le plaisir. Les psychopathes infracliniques sont des hommes bourrés de charme qui séduisent des femmes pour le sexe et l’argent puis les laissent tomber ; des courtiers en Bourse et autres gestionnaires de fonds virtuoses de l’escroquerie ; des séropositifs qui ont des rapports sexuels non protégés ; des commerçants qui exagèrent démesurément les qualités de leurs produits. Les psychopathes sont vos voisins, vos collègues, vos chefs, vos petits amis. Quelques-uns sont des tueurs en série sadiques. Nous pensons pour notre part que les psychologues et les criminologues ont entériné avec un manque flagrant d’esprit critique l’idée que l’absence d’empathie est caractéristique des serial killers. En vertu d’une connaissance superficielle du sujet, de nombreux auteurs ont conclu que ces tueurs étaient incapables de se rendre compte de la souffrance physique et morale de leurs victimes. On cite le cas de Henry Lee Lucas, qui aurait comparé son attitude envers le meurtre d’humains à la nôtre quand nous écrasons un insecte – pas de quoi en faire un plat (14). Kenneth Bianchi a fait valoir que « tuer une nana » n’avait aucune signification pour lui. Le meurtre comme fin en soi Dans le cas du serial killer pour qui le meurtre est un simple moyen, l’absence d’empathie peut être essentielle pour éviter l’arrestation. Ainsi, le tueur motivé par l’argent peut ne pas jouir de la souffrance de sa victime mais l’assassine tout de même par commodité. Dans les années 1970, Gary et Thaddeus Lewingdon ont commis une série de dix vols à main armée dans l’Ohio ; ils ont pris le portefeuille de leurs proies avant de leur loger tranquillement une balle dans la tête. Vingt ans plus tard, Dorothea Puente a empoisonné sans états d’âme ses neuf locataires, des personnes âgées, pour toucher leurs pensions (15). En 2002, les « snipers de Washington », John Allen Muhammad et Lee Boyd Malvo, ont froidement abattu, depuis leur voiture, dix victimes innocentes successives, pour étayer une demande de rançon de dix millions de dollars – il fallait payer ou périr. Ils utilisaient un fusil à longue portée qui introduisait une distance avec la cible et les vaccinait contre tout élan d’empathie. En outre, les deux tueurs considéraient les Américains comme « l’ennemi », ce qui les aidait aussi à déshumaniser des victimes choisies au hasard (16). Pour les tueurs en série sadiques, cependant, le meurtre est une fin en soi, ce qui rend la présence d’empathie – et même d’une empathie intense – importante, de deux points de vue. D’abord, la préparation du meurtre requiert, pour capturer la victime, une forte empathie cognitive. Le meurtrier qui ne comprend pas les sentiments de ses proies est incapable de les duper efficacement. Theodore Bundy ne comprenait que trop bien la sensibilité des jeunes étudiantes, qui se laissaient émouvoir par sa feinte détresse. Il piégeait les jolies filles en se faisant passer pour un handicapé et en leur demandant de l’aide. En Californie, Leonard Lake et Charles Ng entraient dans la maison de la victime en répondant à une petite annonce dans le journal local, prétendant vouloir acheter une caméra vidéo ou un meuble. Le tueur cannibale de Milwaukee, Jeffrey Dahmer, rencontrait ses proies dans un bar et les entraînait dans son appartement, où elles s’attendaient à trouver une fête. Deux types de sociopathes Ensuite, le serial killer sadique a fondamentalement besoin d’empathie émotionnelle pour jouir de la souffrance de ses victimes. La satisfaction de son sadisme exige du tueur qui torture, sodomise, viole et humilie d’être capable à la fois de comprendre et de se représenter cette douleur. Sinon, il n’y aurait ni plaisir ni excitation sexuelle. Il ressent donc la souffrance de sa victime mais l’interprète comme son plaisir personnel. Dans la littérature spécialisée, le manque d’empathie est souvent considéré, avec le style manipulateur et calculateur, l’absence de remords et l’impulsivité, comme une caractéristique essentielle du trouble psychopathique ou de la personnalité antisociale. Pourtant, le psychologue et criminologue A. B. Heilbrun, qui a interrogé en 1982 168 détenus, était parvenu à une conclusion toute différente. Il a identifié deux types de sociopathes : ceux qui exercent un faible contrôle sur leur impulsivité, possèdent un faible QI et peu d’empathie (cas de Henry Lee Lucas) et ceux qui contrôlent mieux leur impulsivité, ont un QI élevé, des objectifs sadiques et une empathie renforcée (cas de Theodore Bundy). En fait, les criminels les plus capables d’empathie dans l’étude de Heilbrun étaient des sociopathes intelligents ayant subi au cours de leur histoire une forme de violence extrême, le viol en particulier, crime comportant parfois une composante sadique. Selon Heilbrun, les actes infligeant souffrance physique et morale sont plus intentionnels qu’impulsifs. En outre, un don d’empathie stimule l’excitation sexuelle et la satisfaction de desseins sadiques en augmentant la conscience qu’a le criminel de la douleur éprouvée par sa victime. Comme les sujets étudiés par Heilbrun étaient interrogés à quelques mois seulement de la date à partir de laquelle ils pouvaient prétendre à une libération conditionnelle, il est possible que les plus intelligents d’entre eux aient simulé leurs facultés d’empathie. Quoi qu’il en soit, la description faite par Heilbrun de sociopathes empathiques a été complètement ignorée par les spécialistes, du moins jusqu’à tout récemment, quand certains psychiatres ont commencé à remettre en question l’idée que les profils antisociaux manquent nécessairement de la faculté de ressentir la souffrance de leurs victimes. Comme l’écrit Glen Gabbard en 2003, dans bien des cas, les sociopathes ont « un impressionnant pouvoir de discernement empathique, bien que ce soit dans un objectif d’agrandissement du moi ». Nous émettons l’hypothèse que c’est dans l’interaction entre le sadisme sexuel et la sociopathie que l’empathie se trouve renforcée et pervertie. Les sociopathes manquent d’empathie ; les sadiques en ont besoin. Quand les deux troubles sont présents simultanément, l’empathie sociopathique est modifiée en profondeur. Un trouble renforce l’autre, rendant possible la jouissance perverse que bien des tueurs en série recherchent. De nombreux individus qui vivent une vie conventionnelle peuvent satisfaire leurs besoins sadiques d’une manière socialement acceptable. On connaît des chefs d’entreprise qui changent d’avis brusquement ou embauchent des personnes pour les licencier presque aussitôt ; des enseignants capables de dureté gratuite à l’égard des élèves ; des parents brutaux et menaçants. Pour diverses raisons, les tueurs en série n’ont pas les moyens d’acquérir une position de domination dans le système légitime. Si Theodore Bundy avait réussi sa licence en droit, il aurait été en mesure de tuer ses victimes, au sens figuré, dans l’enceinte du tribunal plutôt que dans la rue. Si Aileen Wuornos avait eu une enfance décente, elle serait peut-être devenue une entrepreneuse agressive plutôt qu’une dangereuse prostituée d’autoroute. Le sadisme occupe une place de choix dans la littérature populaire. Nombre de séries télévisées fondent leur succès sur l’exploitation des pulsions de cet ordre. Le public ressent un plaisir énorme à voir des concurrents dévorer avec horreur des vers et des insectes dans Fear Factor ; à voir Donald Trump s’écrier sans nuance « Tu es viré ! » dans sa série immensément populaire The Apprentice (17) ; de voir le présentateur insulter brutalement un concurrent dans La Nouvelle Star ; un autre appeler un perdant le « maillon faible » ; des participants se tirer dans le dos ou manger des rongeurs dans Koh Lanta. Les pulsions sadiques sont probablement beaucoup plus répandues qu’on aime à le croire. Et s’il est vrai que les tueurs en série diffèrent qualitativement du quidam, leur psychologie sous-jacente n’est peut-être pas si éloignée qu’on le pense de celle des gens normaux. Autre éventualité, les serial killer sadiques ont peut-être été qualifiés à tort de sociopathes. Si vraiment ils ne diffèrent pas qualitativement du commun des mortels en termes de capacité à projeter une image publique d’eux-mêmes, compartimenter et déshumaniser, et du point de vue de l’empathie pour la souffrance des victimes, ils ne sont peut-être pas les sociopathes extrêmes que l’on a cru. Cela ne signifie pas que le psychisme du tueur en série soit comparable à celui d’une personne normale, cela signifie seulement que nous avons cherché les différences importantes dans la mauvaise direction. Ce texte est le premier chapitre du livre Extreme Killing. Il a été traduit par Laurent Saintonge.
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Assassinat extrême de Ces « monstres » qui nous ressemblent, Sage

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