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Comment aborder un inconnu ?

Star de la « pop psychologie », le journaliste Malcolm Gladwell fait miroiter une recette-miracle quelque peu simpliste pour affronter l’altérité en évitant les conflits et les malentendus.


© Celeste Sloman

Une idée surprenante, quelques anecdotes amusantes, un zeste de science : la formule de Malcolm Gladwell ne marche pas à tous les coups.

Dans quelle mesure pouvons-nous faire confiance aux autres ? C’est le genre de question qui fait toujours mouche. A fortiori quand c’est le journaliste du New Yorker Malcolm ­Gladwell qui s’en empare. Talking to Strangers (« Parler à des inconnus : ce qu’il faut savoir à propos des personnes dont on ne sait rien ») se retrouve donc, sans surprise, propulsé parmi les meilleures ventes de part et d’autre de ­l’Atlantique.

 

Gladwell tente de résoudre le dilemme suivant, résume la chroniqueuse Pilita Clark dans le Financial Times : « Pourquoi les humains sont-ils si peu doués pour comprendre d’autres humains qu’ils ne connaissent pas ? » Par exemple, « comment Bernie Madoff, qui a bâti la plus grande pyramide de ­Ponzi de tous les temps, a-t-il pu convaincre l’autorité des marchés de son sérieux, alors que sa “stratégie” de placement défiait toute logique ? Comment Larry Nassar, le médecin de l’équipe américaine de gymnastique féminine, a-t-il pu commettre des agressions sexuelles à répétition […] en dépit de quatorze signalements à son encontre ? »

 

Ou encore, exemple magistral, comment Hitler a-t-il pu faire croire au Premier ministre britannique Chamberlain qu’il ne lorgnait que les Sudètes ? En septembre 1938, Chamberlain s’est rendu trois fois en Allemagne, il a parlé avec Hitler pendant des heures, l’a regardé dans les yeux, lui a serré la main. Résultat ? « J’ai l’impression que c’est un homme fiable », écrit-il à sa sœur. Churchill, qui n’avait jamais rencontré le Führer, était horrifié. Bref, ceux qui auraient le mieux compris Hitler seraient ceux qui auraient entretenu le moins de relations avec lui.

 

Comment est-ce possible ? En guise d’explication, l’auteur convoque la théorie de la vérité par défaut (truth-default ­theory) élaborée par le psychologue Timo­thy Levine : nous sommes des animaux sociaux et, à ce titre, nous avons tendance à croire que les personnes avec lesquelles nous échangeons sont sincères.

 

Mais tout le monde ne semble pas convaincu. « Ce n’est pas parce que c’est de la non-­fiction que c’est vrai », ironise le critique Tim Smith-Laing dans le quotidien britannique The Daily Tele­graph. Comme le note ­Jennifer Szalai dans The New York Times, le livre s’ouvre et se clôt sur le cas de Sandra Bland, une jeune femme noire arrêtée en 2015 dans une petite ville du Texas pour une infraction routière ­mineure et qui, incapable d’emprunter 5 000 dollars pour sa caution, se pend dans sa cellule trois jours plus tard. En l’occurrence, Brian Encinia, le policier qui l’a interpellée, n’a pas cru à la bonne foi de la jeune femme, c’est-à-dire qu’il n’a « pas fait prévaloir “la confiance par défaut” », écrit Gladwell. Mais la chroniqueuse du quotidien new-yorkais trouve l’explication un peu courte. Elle rappelle que Sandra Bland était noire et Brian Encinia, blanc. Dans sa « recherche éperdue de nouveauté », le journaliste « est obligé d’écarter d’autres explications comme le fait que l’agent était une brute raciste », critique-t-elle. Apolitique, son approche en termes de biais cognitifs permet en effet d’éluder les problèmes complexes de racisme, de sexisme et de discrimination sociale. Serait-ce, au fond, son plus grand mérite aux yeux de lecteurs à la recherche de repères fixes et rassurants ? Dans Talking to Strangers, il n’est « même pas question de Trump », remarque Ben East dans le quotidien des Émirats arabes unis The National, omission « surprenante de la part d’un auteur américain », « à une époque troublée où la compréhension des différences semble hors de portée du président ».

 

Maître de la « pop psychologie », Gladwell s’est fait un nom en vulgarisant les sciences ­humaines. « Prenez une idée surprenante, des anecdotes amusantes, beaucoup de références à des travaux universitaires, et le tour est joué », décrypte The Daily Telegraph. Gladwell semble pousser la méthode jusqu’à ses limites. Jugé « incongru » (The New York Times), « incomplet et coupé de son époque » (Financial Times), « réducteur » (The Daily Telegraph), son dernier livre ­censé fournir le mode d’emploi des « inconnus », a surtout valeur de symptôme dans une Amérique de moins en moins sensible à l’altérité et à la différence.

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Talking to Strangers: What We Should Know About the People We Don’t Know de Malcolm Gladwell, Little, Brown & Company, 2019

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