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Des corn flakes contre la masturbation

Le célèbre docteur Kellogg, inventeur des céréales de petit déjeuner, y voyait avant tout un remède contre le vice solitaire, le plus épouvantable des péchés contre nature avec la sodomie.

 

Les ados qui mâchonnent leurs corn flakes le ­regard vitreux savent-ils qui était le bon docteur Kellogg, l’inventeur de leur régal du matin ? S’ils le savaient, leurs flocons sucrés leur resteraient peut-être sur ­l’estomac. Car John Harvey Kellogg n’est pas qu’un médecin du Michigan inventeur d’une délicieuse recette de ­céréales. C’est aussi le combattant d’une croisade acharnée contre un fléau « pire que la guerre, la variole, la peste et autres maladies du même type… Un mal qui conduit les victimes à périr, littéralement, de leurs propres mains » – en un mot comme en mille, la masturbation.

Ce mal, auquel il consacre près de 700 pages dans un traité publié en 1877 et maintes fois réé­dité, « constitue en effet un crime doublement abominable. En tant que péché contre nature, il n’a d’équivalent que la sodomie (voir Genèse 19, 5 ; Juges 19, 22). Et c’est aussi le plus dangereux de tous les abus sexuels parce que le plus largement pratiqué. Il n’existe en effet pratiquement aucune limite à son exercice ; et sa répétition fréquente provoque chez sa victime une fascination presque irrésistible ! »

À l’appui de ses dires, Kellogg précise ailleurs que le vice se pratique jusqu’à « l’âge avancé de 60 ans » et de dix à quatorze fois par jour, dans le fâcheux cas d’une de ses patientes, devenue grabataire de ce fait. « Qui s’y adonne dans la solitude anéantit tout espoir pour ce monde-ci comme pour le prochain… Cette pratique pire que bestiale amène à sacrifier tout droit, pour un instant de folle sensualité, la santé et le bonheur », conclut Kellogg. Car la masturbation conduit au dérèglement des sens, donc à la débauche, donc à la prostitution, donc à son inéluctable sanction, la syphilis : « une ulcération ­maligne qui détruit les organes de la parole, s’enfonce profondément dans les recoins du crâne, jusqu’au cerveau lui-même. Les os pourrissent. D’affreuses plaies purulentes apparaissent sur tout le corps, le recouvrant parfois tout entier. Le pauvre malade… préférerait de loin la mort, même accompagnée de la punition ­divine, car l’enfer ne saurait être pire ».

Contre cet enchaînement fatal, il existe heureusement des parades, essentiellement préventives. D’abord, une grande vigilance des parents dans l’éducation de leurs enfants, qui doivent être tenus à l’écart des livres suggestifs, des mauvais camarades (« Les serpents mortels, qui sont les adroits émissaires du vieux serpent de la Bible ») et des serviteurs vicieux. Il faut aussi stimuler leur volonté ; les inciter à la prière, à l’exercice physique, à la musique (« Les enfants adorent naturellement la musique, et s’ils ne peuvent en écouter chez eux, c’est à l’extérieur qu’ils iront pour en entendre ») ; ne pas introduire trop de viande et d’épices dans leur alimentation ; les extirper du lit dès le réveil ; et les faire se laver soigneusement chaque matin afin d’éviter les irritations génitales. Pour les cas récalcitrants, on doit hélas recourir à des solutions plus radicales : chez les garçons, la circoncision sans anesthésie ou la ligature du prépuce avec du fil d’argent est recommandée ; chez les filles, la cautérisation du clitoris à l’acide donne de bons résultats.

L’homme est par ailleurs un ­médecin bienveillant, un hygiéniste reconnu et un bon chirurgien qui soigne gratuitement les plus pauvres. Il fondera un sana­torium aux méthodes novatrices (1). Son adhésion fanatique à l’Église adventiste du septième jour scelle sa haine du sexe, qu’il refuse de pratiquer, même avec son épouse. À défaut, Kellogg met à profit les loisirs de son chaste voyage de noces pour avancer son traité. Et il adoptera sept enfants déjà tout faits, pour remplir son devoir social en évitant le devoir conjugal.

Comme le rappelle l’indispensable ouvrage de l’historien Thomas Laqueur (2), John Harvey Kellogg est loin d’être seul dans sa lutte contre ce sport que Montaigne – un des rares à ne pas le condamner – appelle « manus­tupration ». Dans l’Égypte ­ancienne, la pratique interdisait déjà l’accès à l’immortalité. Et même le libéral Voltaire s’élevait dans l’Encyclopédie contre « cette habitude honteuse et funeste, si commune aux écoliers, aux pages, et aux jeunes moines ». Le véri­table prédécesseur du docteur Kellogg – le fameux docteur Tissot, un médecin suisse ­éclairé et admiré, auquel la médecine moderne doit beaucoup – avait formulé des vues similaires dans son traité de 1760, L’Onanisme. Dissertation sur les maladies produites par la masturbation (3). Le docteur Tissot était cependant bien moins radical que Kel­logg : il se contentait de vouloir « convaincre par des raisons [plutôt] que d’effrayer par des exemples » et ne suggérait guère, comme traitement, que l’infusion de quinquina et le lait de beurre, et déconseillait surtout la lecture des romans, particulièrement préjudiciable aux « femmes à vapeurs ».

La plupart des anti-onanistes semblent s’accorder sur la dimen­sion immorale et peccamineuse de « ce défaut contraire au vœu de la nature… et dans ­lequel ne tombent que les singes et les hommes… surtout les jeunes garçons et même les jeunes filles qui ont trop de tempérament » (Voltaire, encore). En revanche, pour ce qui est des conséquences physiques ou sociales du vice, c’est la foire d’empoigne. Au xviiie siècle, un Anglais ­nommé Lewis accusait l’autopollution de provoquer « la plus noire mélancolie, l’indif­férence pour tous les plaisirs, […] l’impossibi­lité de prendre part à ce qui fait le sujet de la conversation des compagnies dans lesquelles ils se trouvent sans y être, le sentiment de leur propre malheur, le désespoir d’en être les arti­sans volontaires, la nécessité de renon­cer au bonheur du mariage », contraignant les pauvres masturbateurs « à se séparer du monde, fort heureux si [la pratique] ne les porte pas à terminer eux-mêmes leur carrière ». Et, à la même époque, le médecin hollandais Herman Boerhaave prétendait : « La trop grande perte de semence produit la lassitude, la débilité, l’immobilité, des convulsions, la maigreur, le dessèchement, des douleurs dans les membranes du cerveau ; émousse les sens, et surtout la vue ; donne lieu à la consomption dorsale, à l’indolence et diverses maladies qui ont de la liaison avec celles-là. » Kellogg mentionne pour sa part une effrayante série de conséquences médicales, allant, pour les hommes, des infections urinaires ou rénales à l’atrophie des testicules en passant par le priapisme, l’épilepsie, la débi­lité et les hémorroïdes. Pour les femmes c’est pire encore, le vice affectant non seulement les ­organes reproducteurs mais aussi les doigts et les ongles, du fait de l’acidité des sécrétions vaginales.

Mais que viennent faire les corn flakes dans cette histoire ? J. H. Kellogg découvrira par ­hasard que des grains (de blé puis de maïs), bouillis, aplatis au rouleau, grillés et sucrés constituent un aliment « peu susceptible d’exacerber les passions », voire apte à « différer le développement des organes sexuels de plusieurs mois ou d’un ou deux ans ». Bref, un bromure croustillant.

L’entreprise Kellogg’s, elle, a été créée par Keith Will Kellogg, le frère de John Harvey. Depuis, elle a fait du chemin. Après avoir fourni les GI pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a récemment viré écolo et quasiment néogauchiste : elle a décidé fin 2016 de retirer ses ­annonces publicitaires de Breitbart News, estimant que ce site d’information ultradroitier n’était pas en accord avec ses valeurs. Breitbart a riposté en appelant à boycotter les produits de la marque.

 

Notes

1. Voir Aux Bon Soins du Docteur Kellogg, un film d’Alan Parker (1994), adapté du roman de T.C. Boyle.

2. Le sexe en solitaire, Gallimard, 2005.

3. Réédité en 2013 au format ebook par les Éditions de Montigny.

LE LIVRE
LE LIVRE

Plain Facts for Old and Young de J. H. Kellogg, I. F. Segner & Co, 1881

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