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Dans les règles du Parti

Pour faire carrière dans l’administration chinoise, mieux vaut en connaître les règles cachées. Voilà qui fait le succès des romans révélant les arcanes – et les turpitudes – de la bureaucratie.

Zhao Deliang est secrétaire du Parti dans la région du Jiangnan [proche de Shanghai]. Malgré ses manières réservées et son air d’instituteur, il maîtrise comme personne les règles opaques de la vie politique chinoise. Or voici que le système joue désormais contre lui : dans la région du Jiangnan, il n’est qu’un outsider, parachuté de Pékin pour s’assurer que la province suive la ligne du Parti. Dépourvu des contacts locaux qui lui permettraient de savoir à qui se fier, il en aurait pourtant grandement besoin : les uns après les autres, une kyrielle de gouverneurs ambitieux ont déjà obtenu la disgrâce de tous ses prédécesseurs. Voilà planté le décor dans lequel Zhao devra livrer bataille : s’il réussit, personne à l’extérieur ne le saura, mais s’il échoue, il se retrouvera muté au fin fond de nulle part. En dépit de ses ressemblances avec une récente affaire politique, l’histoire de Zhao Deliang est une pure fiction. Cette intrigue a été imaginée par Huang Xiaoyang, l’auteur de la trilogie Er hao shouzhang (« Le bras droit »), le plus couru des « romans bureaucratiques », ces récits qui entraînent le lecteur dans l’univers clos de la nomenklatura chinoise et lèvent un coin du voile sur cette fonction publique vieille de plusieurs millénaires. Publié en mai 2011, le premier des trois volumes projetés par Huang Xiaoyang s’est vendu à 100 000 exemplaires en moins d’un mois. En octobre de la même année, peu après la sortie du deuxième volume, le total des ventes atteignait les 630 000 exemplaires. Et le nombre de lecteurs est évidemment beaucoup plus important, car ces livres sont largement disponibles sur Internet, légalement ou non. Mais si « Le bras droit » est emblématique de l’essor du « roman bureaucratique », il révèle aussi le statut précaire de ce genre littéraire. Car la réalité, semble-t-il, a commencé d’imiter la fiction d’une manière qui indispose fort le gouvernement chinois. Les affaires de corruption ne sont pas nouvelles dans le pays, bien sûr. Mais la chute foudroyante de l’étoile montante du Parti, Bo Xilai, est inédite dans la Chine post-Mao : le flamboyant secrétaire du Parti de ma cité natale, la mégalopole de Chonqing [33 millions d’habitants], a été limogé en mars dernier au moment où une enquête était ouverte sur le rôle joué par sa femme dans l’assassinat d’un homme d’affaires britannique, alors que les spéculations allaient bon train sur la menace que représentait pour Pékin l’influence grandissante de l’éminent apparatchik (1). Le chef de la police de Chongqing, Wang Lijun, qui faisait parfois lui-même les autopsies dans son service, et qui, en février dernier, s’est réfugié une nuit durant au consulat américain, provoquant la chute de Bo Xilai, tient plus d’un personnage de polar hollywoodien que du fonctionnaire chinois (2). La personnalité de Bo Xilai est peut-être différente de celle du Zhao Deliang imaginaire, mais les affrontements politiques décrits dans le livre se sont révélés suffisamment prophétiques pour que l’ouvrage devienne un sujet sensible. Le troisième tome du roman, déjà disponible en feuilleton sur Internet, devait être publié en novembre 2011, mais ne l’a jamais été. En mai dernier, une source proche de l’éditeur m’a confié que les « autorités » avaient ordonné d’en suspendre la publication, sans en faire publiquement état. Deux mois auparavant, la maison d’édition s’était inquiétée, selon la même source, que « l’opinion puisse faire un parallèle entre le livre et ce qui se passait à Chong­qing ». Mais c’était précisément ce qui attirait les lecteurs. Les « romans bureaucratiques » chinois ont une longue histoire. Leur premier essor remonte à la fin de la dynastie Qing, avec des livres comme Guan chang xian xing ji (« La bureaucratie dévoilée »), paru en feuilleton en 1903 dans un petit journal lancé par l’auteur lui-même, Li Boyuan, un fonctionnaire à la carrière ratée. L’ouvrage décrit les magouilles d’une douzaine d’officiels de la cour impériale, qui achètent et revendent des postes et massacrent des civils pour s’adjuger le mérite de la répression des bandes criminelles. De nombreux protagonistes étaient inspirés de personnes réelles, ce qui conférait à ces livres une puissante charge critique et leur valait le surnom de « romans accusatoires ». Cette nouvelle tradition de critique sociale chinoise prospéra tout au long du premier XXe siècle, atteignant un nouveau sommet à la fin des années 1930 et dans les années 1940, sous le gouvernement nationaliste notoirement corrompu de Tchang Kaï-chek, installé à Chong­qing pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais après la proclamation de la République populaire par Mao Zedong, en 1949, la critique sociale est devenue de moins en moins supportable aux yeux des autorités, et les romans bureaucratiques ont totalement disparu quand le mouvement antidroitier a mis fin à toute forme de contestation en 1957. La fiction de critique sociale a fait sa réapparition vers la fin des années 1970, à la mort de Mao, mais la renaissance des « romans bureaucratiques » est plus récente. La vogue actuelle date de 1999, avec la publication de Guo Hua (« Le lavis ») de Wang Yuewen, un fonctionnaire de rang intermédiaire du gouvernement de la province du Hunan. Au centre de son roman, le fonctionnaire municipal Zhu Huaijing. Le meilleur ami du héros, un artist
e doué mais excentrique, lui confie un lavis que le maire convoite aussi. Contraint de choisir entre son ami et son avancement, le fonctionnaire offre la peinture au maire, liant leurs deux carrières à tout jamais. La description réaliste que fait l’ouvrage de la corruption des autorités trouva un écho chez les lecteurs, et le livre se vendit à 100 000 exemplaires en deux mois, tandis qu’on s’arrachait dans les rues les copies pirates. Wang Yuewen fut renvoyé de son poste l’année suivante, officiellement en raison de réductions d’effectifs. Dans un article publié dans le Beijing News en 2009, l’auteur a expliqué que son éviction avait été provoquée par le livre. « Certaines personnes influentes ont estimé que j’avais enfreint les règles du jeu. » Les romans bureaucratiques plus récents, en revanche, sont moins porteurs de critiques que de conseils pour entrer dans le jeu – signe de la montée en puissance du carriérisme en Chine. C’est le film Wall Street, mais avec une fin heureuse (merci le système !), des chanteuses de karaoké et de l’alcool de riz plutôt que des prostituées et de la cocaïne, et des petits fonctionnaires complètement corrompus au lieu des requins de la finance. Parallèlement à l’émergence de la classe moyenne chinoise dans la dernière décennie, les romanciers ont cessé de critiquer le pouvoir, préférant en explorer les coulisses. Aujourd’hui, les bestsellers de la « littérature bureaucratique » ne visent plus à dénoncer les problèmes sociaux ou la corruption (impossibles pourtant à ignorer). Ils expli­quent au lecteur comment grimper l’échelle administrative. Toute une litanie de néologismes a fait son apparition pour décrire la nouvelle réalité chinoise. Une expression très en vogue est « qian guize », les « règles cachées », communément utilisée pour désigner les magouilles nécessaires pour faire carrière. Le terme a été popularisé par le journaliste Wu Si dans son livre de 2001, Qian guize. Zhongguo lishi zhong de zhenshi youxi (« Les règles cachées. La réalité du jeu dans l’histoire chinoise »), un recueil de nouvelles montrant comment la Chine est en fait régie par des conventions tacites plutôt que par la règle de droit et les principes moraux. Considérons Huang Xiaoyang, dont le roman Er hao shouzhang (« Le bras droit ») est affublé de ce curieux sous-titre : « Devenir fonctionnaire est tout un art ». Sur son blog, l’auteur explique qu’il a voulu dévoiler « la logique, l’ordre et les règles de la fonction publique chinoise », c’est-à-dire rendre les règles du jeu accessibles à tous. Et ce livre est bel et bien une sorte de manuel de gestion de carrière, un Art de la guerre (3) pour bureaucrates ambitieux. On y trouve notamment des tuyaux sur la bonne manière de s’adresser à son supérieur en fonction des circonstances. Par exemple, quand on travaille pour un responsable politique, il y a trois façons de l’appeler : par son titre quand il est en compagnie d’un responsable de rang plus élevé, pour afficher de la déférence formelle ; laoban (« patron ») en privé, pour témoigner de la proximité ; et quand il est entouré de ses pairs, leur donner à chacun du shouzan (« chef »), pour accorder à tous le même prestige. Autre truc : s’arranger pour que la voiture de son chef s’arrête toujours à quelques pas de ceux qui l’attendent, pour qu’il ne paraisse ni trop empressé, ni trop distant. On ne s’en étonnera donc pas : selon une étude du magazine chinois Decision Making (dont les lecteurs sont « les décideurs à tous les niveaux de l’administration, et ceux qui les servent »), 59 % des amateurs de « romans bureaucratiques » les lisent « afin de mieux appréhender la situation actuelle dans les milieux officiels », tandis que 48 % seulement sont intéressés par la « dénonciation de la corruption » qu’on y trouve. « Le bras droit » et d’autres livres de la même eau, comme Hou Wei Dong Guan Chang Bi Ji (« Le journal du fonctionnaire Hou Weidong »), une série en huit tomes qui décrit l’ascension au sein du Parti d’un ambitieux jeune homme, ont été célébrés à la fois par les médias et par les lecteurs chinois comme des « ouvrages à lire absolument », des « guides de survie » et des « manuels » pour fonctionnaires. Même les responsables plus importants trouvent dans ces romans le meilleur décryptage d’un système politique notoirement opaque. Et les lecteurs étrangers à ce milieu trouvent dans ces livres de quoi satisfaire leur insatiable curiosité envers tout ce qui se passe derrière le rideau de bambou de la grande politique. « Les gens aimeraient bien pouvoir faire carrière dans le système, mais ils ne le peuvent pas », explique l’historien He Shu, un observateur critique de la vie politique de Chongqing. « Ils osent être furieux contre les fonctionnaires, mais ils n’osent pas le dire. Ils ont besoin d’un exutoire. » « Quelle est l’organisation la plus mystérieuse du monde ? » demande une fameuse blague. Réponse : « L’administration concernée. » Il est en effet de notoriété publique qu’en Chine, quand un citoyen veut formuler une plainte, les bureaucrates répondent systématiquement que c’est du ressort de « l’administration concernée », sans jamais préciser laquelle. La formule a fait une apparition mémorable en mars dernier dans un discours du premier ministre Wen Jiabao, en préambule à la déchéance de Bo Xilai officialisée le lendemain : « Je peux vous dire que le gouvernement attache la plus grande importance à cette affaire et a immédiatement demandé aux “administrations concernées” d’ouvrir une enquête spéciale. » Des anciens empereurs aux gouvernants actuels en passant par Mao, les dirigeants chinois ont toujours tout fait pour préserver la bureaucratie des regards indiscrets. Mais, avec les récents scandales, il est devenu beaucoup plus difficile aux « administrations concernées » de garder le secret. À mesure que les nouveaux médias sociaux révèlent au grand jour le monde des bureaucrates, l’opinion exige plus de transparence. Et, d’une certaine façon, c’est exactement ce qu’offrent ces livres. Plusieurs de leurs auteurs sont eux-mêmes d’anciens fonctionnaires, ou ont été en contact étroit avec les milieux dirigeants, ce qui leur permet de décrire avec précision et réalisme la culture politique chinoise – en fait, ces romans reflètent presque exactement la réalité. Témoin l’intrigue du « Bras droit », paru plusieurs mois avant le scandale Bo Xilai : le secrétaire du Parti Zhao Deliang ne connaît à son arrivée à Jiangnan que deux personnes, deux anciens camarades d’études, l’un de l’université, l’autre de l’École du Parti communiste, un institut de formation pour hauts fonctionnaires. Ils présentent Zhao Deliang à quelques-uns des hommes influents de la province et, une fois terminée son opération « nettoyage de la crasse » (qui rappelle étrangement l’opération « balayage de la crasse » lancée par Bo Xilai contre les mafieux présumés de Chongqing), sa position paraît bien établie. Mais peu de temps avant le congrès provincial du Parti, qui se tient tous les quatre ans pour gérer les transitions politiques, les alliés du gouverneur arrêtent en secret le camarade d’université de Zhao Deliang, désormais un riche homme d’affaires, et le torturent pour tenter de lui extorquer des preuves de la corruption de Zhao. Comme dans le scandale Bo Xilai, cette violente lutte au sommet intervient juste avant une transition majeure, et comporte des épisodes de brutalité extrajudiciaire très comparables à ce qui se passait à Chongqing sous le chef de la police Wang Lijun. Le livre est-il une critique du type de corruption politique incarnée par Bo Xilai et Wang Lijun ? Quand j’ai contacté la Chongqing Publishing House en mars dernier, l’éditrice du roman a refusé ma demande d’interview parce que les « romans bureaucratiques » sont un « sujet sensible » en ce moment. « J’espère que vous n’écrirez rien sur ce livre », avait-elle ajouté. Un autre éditeur de cette maison, Chen Xiaowen, qui n’a rien eu à voir avec la publication du « Bras droit », m’a envoyé un e-mail pour me dire : « Même si les “romans bureaucratiques” s’inspirent de certains aspects de la réalité, comme la corruption et l’existence de “règles cachées”, ce sont des livres de divertissement, pas de critique sociale ou politique. » Quant à l’auteur lui-même, qui n’avait pas répondu au message que je lui avais laissé sur un forum en février, il a répondu un mois plus tard, après la chute de Bo Xilai, que « ce serait “inopportun” de parler » avec moi. Mais son roman parle pour lui. Dans le livre, Zhao sait parfaitement que le gouverneur a illégalement placé son ami en état d’arrestation pour obtenir des preuves contre lui. Or, s’il n’a rien à se reprocher (il n’a pas besoin d’argent, son épouse est une femme d’affaires très prospère – tout comme celle de Bo Xilai), il ne cherche pas pour autant à porter tort à son ennemi. Trop de responsables se trouveraient impliqués ; cela déstabiliserait le petit monde politique de la province et nuirait à sa carrière. Il préfère œuvrer de l’intérieur du système : il incite ses subordonnés à élire son ami emprisonné comme représentant au Congrès du Parti, pour pousser à sa libération, et promeut plusieurs complices de son ennemi malgré leurs méfaits. Huang Xiaoyang décrit toutes ces manœuvres comme des coups de maître, car elles permettent de résoudre la crise sans briser l’« harmonie », au moins en surface. Dans le monde idéalisé du « Bras droit », les « règles cachées » sont remplacées par des règles explicites, qui permettent aux carrières de se faire sur une base égalitaire et méritocratique. Pour réussir, il vaut mieux jouer son rôle convenablement que d’essayer de subvertir le système. Ce conseil, bien sûr, vient trop tard pour Bo Xilai et Wang Lijun, qui se sont conduits bien moins rationnellement que les personnages du roman. Au départ, Huang Xiaoyang avait même refusé, pour sa part, de croire que le policier ait pu faire quelque chose d’aussi stupide que de se réfugier au consulat américain, écrivant en février dans son micro-blog que tout cela « ne correspondait pas à la logique du monde officiel », et ne pouvait être qu’une « rumeur de bas étage ». Mais quand, en avril, les faits furent avérés, l’auteur a changé d’opinion et affirmé que Bo Xilai et Wang Lijun avaient eux-mêmes provoqué leur perte. « Si l’on veut être invincible, a-t-il écrit, il vaut mieux respecter les règles. »   Cet article est paru dans Foreign Policy en juillet-août 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.  
LE LIVRE
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Le bras droit de Les meilleures ventes en Italie – Les polars au sommet, Chongqing Publishing House

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