De Gaulle fourbe, cynique et rétrograde
par Ferdinand Mount

De Gaulle fourbe, cynique et rétrograde

Faux décolonisateur, imperméable aux évolutions de son temps, peu attaché à la démocratie, il est resté jusqu’au bout fidèle aux valeurs militaires qu’il exaltait dans sa jeunesse. Et les institutions qu’il a léguées sont bien fragiles.

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Ferdinand Mount

© adoc-photos

En Normandie, le 14 juin 1944, une semaine après le Débarquement. Sans de Gaulle, la France aurait-elle pu être libérée par les Alliés ?

Nous étions descendus à la plage de bonne heure. Les autres familles qui séjour­naient cet été 1951 à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée, étaient françaises pour la plupart. Plusieurs d’entre elles possédaient un de ces premiers postes de radio portatifs qui étaient de grosses boîtes en bois recouvertes de similicuir (on venait de m’en offrir un pour mon douzième anniversaire, mais je ne l’avais pas pris avec moi). Nous n’étions pas sur la plage depuis longtemps quand les radios se sont mises à couiner plus fort que d’habitude et nous avons observé un curieux manège autour de nous. Certains des hommes se sont levés et sont restés dans une drôle de position, les bras le long du corps comme s’ils étaient au garde-à-vous, d’autres ont mis la main en ­visière, regardant fixement vers le large. Je sentais un grand malaise autour de moi, je voyais que les gens ne savaient pas comment réagir à ce qui se passait. « Qu’est-ce que c’est ? » demanda mon père à la famille à côté de nous. « C’est le Maréchal, il est mort, là-bas », dit l’homme de la famille, en montrant du doigt l’horizon. Philippe Pétain est mort à 9 h 22 le 23 juillet 1951. Il avait été jugé pour haute trahison en 1945, alors que le géné­ral de Gaulle en était à son premier séjour au pouvoir. Le héros de Verdun avait été condamné à mort à une voix de majorité, mais, en raison de son grand âge, la Haute Cour de justice avait commué sa peine en emprisonnement à perpétuité, au grand soulagement de De Gaulle. Depuis lors, Pétain était en détention sur l’île d’Yeu, à une petite vingtaine de kilomètres au large de la Vendée. À sa mort, il avait 95 ans et n’avait plus toute sa tête. Malgré tout, le gouvernement à Paris avait hâte de le voir disparaître. Deux jours plus tard, à l’heure du déjeuner, il était enterré au cimetière de Port-Joinville, sur l’île. En annonçant la nouvelle à de Gaulle, Georges Pompidou, son directeur de ­cabinet qui entrera quelques années plus tard à la banque Rothschild, commente : « C’est une affaire liquidée. » De Gaulle le reprend : « Non, c’est un grand drame historique, et un drame historique n’est jamais terminé. » Quel drame extraordinaire en effet que la relation entre ces deux hommes, qui a duré pendant près de quarante ans, a résumé tous les tourments de la France et a laissé derrière elle des rancœurs et des divisions qui ne sont toujours pas tout à fait éteintes aujourd’hui ! Avant de sortir de Saint-Cyr en 1912, de Gaulle avait choisi de servir dans le 33e régiment d’infanterie d’Arras, sous les ordres de Pétain. Il avait dû très tôt attirer l’attention du colonel, car, comme il le confia plus tard à l’un de ses biographes, dès 1913 leur différence de grade ne les avait pas empêchés de prendre le train pour Paris ensemble chaque week-end pour aller courir les filles : « [Pétain] aimait les femmes comme on les aime à cinquante-deux, cinquante-trois ou cinquante-quatre, et je les méprisais, comme on les méprise à vingt ans. C’est dire que nous en parlions tout le temps. » Quelle drôle de paire ils devaient former, la girafe dégin­gandée et l’élégant colonel au regard bleu ensor­celant en goguette à Paris. Lors du premier bombardement ­­intense de Verdun, la compagnie de De Gaulle fut entièrement décimée et on le crut mort lui aussi. Pétain rédigea un éloge posthume, déclarant que le capitaine de Gaulle avait « enlevé ses hommes dans un assaut furieux et un corps-à-corps farouche, seule solution qu’il jugeait compatible avec son sentiment de l’honneur militaire. Est tombé dans la mêlée. Officier hors pair à tous égards ». Déjà, dans ce premier document officiel quoique erroné où il est fait mention de De Gaulle, le mot « honneur » attire l’attention. En fait, il avait été fait prisonnier et passa le reste de la guerre dans des camps allemands, dont il tenta de s’évader à cinq reprises en se faisant chaque fois repérer en raison de sa stature. En dépit de ce comportement héroïque, il accueillit l’armistice avec amertume, écrivant à son colonel : « À l’immense joie que j’éprouve avec vous des événements, se mêle il est vrai pour moi, plus amer que jamais, le regret indescriptible de n’y avoir pas pris une meilleure part. » Dans une lettre à sa mère écrite en captivité, il dit être « un enterré vivant ».   Au sortir de la guerre, Pétain, impressionné par les exposés de son protégé sur la stratégie militaire, l’intègre à son cabinet et lui demande de rédiger pour lui un ouvrage sur l’armée française. Mais, après avoir peiné dessus pendant deux ans, de Gaulle découvre, furieux, que Pétain a demandé à un autre officier de rédiger la partie sur la Grande Guerre : Pétain, qui s’exprime sans fioritures, a jugé l’usage que faisait son prête-plume des adjectifs « ridicule comme les ceintures de soie que portent les officiers d’opérette ». Parmi d’autres motifs de désaccord, les deux hommes se sont opposés sur un point en apparence mineur mais qui, avec le recul, résume bien le gouffre qui les séparait. Dans le texte que de Gaulle publiera finalement sous son nom en 1938, La France et son armée, il écrit que la Révolution a fait des généraux français les victimes d’une frénésie politique qui leur « ôte le prestige, souvent la vie, parfois l’honneur ». Pétain avait corrigé par « ôte le prestige, parfois l’honneur, souvent la vie ». De Gaulle lui rétorque, furieux : « Par ordre d’importance, c’est : “prestige, vie, honneur”. » Qu’est-ce qui passe avant ? La vie ou l’honneur ? Comme Julian Jackson le souligne dans sa prodigieuse biographie de De Gaulle, c’était là le cœur du conflit entre les deux hommes, et ce qui mena l’un à l’île d’Yeu et l’autre à l’Élysée. Julian Jackson est l’auteur d’une série mémorable d’ouvrages sur la France des années 1930 et 1940, mais il atteint là un sommet. Lucide et spirituel du début à la fin, charitable autant que faire se peut, implacable quand il le faut, il retourne jusqu’au dernier pavé de Paris et d’Alger. Il avait publié un livre beaucoup plus succinct sur de Gaulle en 2003, De Gaulle. Au-delà de la légende. Beaucoup d’éléments sont bien sûr repris ici et leur développement vient souvent renforcer les jugements précédents de Jackson. Mais parfois, et souvent à propos des tournants les plus décisifs de la carrière de De Gaulle, Jackson change de point de vue, et pas à l’avantage du Général. À la fin de son ouvrage de 2003, Jackson recensait trois succès remarquables qu’il convenait toujours de porter au crédit de De Gaulle trente ans après sa mort. D’abord, c’est grâce à lui que le changement de régime à la Libération, en 1944-1945, se fait relativement en douceur. La France se voit épargner la mise en place d’une administration militaire alliée comme en Italie ou une guerre civile comme en Grèce. De Gaulle a sauvé l’honneur de la France et rendu au peuple français son estime de soi. Ensuite, il a désengagé la France de l’Algérie sans guerre civile en métro­pole. Enfin, avec la Constitution de la Ve Répu­blique, il a laissé en héritage un système politique qui s’est avéré durable. En 2018, aucun de ces acquis ne semble aussi solidement établi. Certes, le dernier mot de Jackson reste l’argument décisif qu’il « a sauvé l’honneur de la France ». Mais dans A Certain Idea of France, il accorde plus de place aux arguments contraires : même sans de Gaulle, la France aurait été libérée par les ­Alliés, et la Grande-Bretagne aurait œuvré pour qu’elle ait un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et une zone d’occupation en Allemagne, comme Churchill l’avait plaidé à Yalta (où de Gaulle n’était pas présent). Aujourd’hui, Jackson semble accueillir avec moins d’hostilité ce commentaire grinçant de Saint-Exupéry : « Dites la vérité, général, nous avons perdu la guerre. Nos alliés la gagneront. » D’autres pays vaincus, comme la Norvège et les Pays-Bas, ont conservé leur dignité et recouvré leur liberté sans la fierté ombrageuse d’un de Gaulle. Ils sont parvenus à enrôler discrètement des pilotes, des soldats et des marins pour combattre aux côtés des Alliés, alors que de Gaulle n’est jamais parvenu à attirer plus d’une poignée des millions de Français qu’il se targuait de représenter. La grande majorité des milliers d’hommes qui ont rejoint la Grande-Bretagne après la défaite de 1940 ont demandé à être rapatriés. Ainsi, sur les 1 600 hommes rassemblés au camp de White City, à Londres, seulement 152 se rallient à de Gaulle. Après l’armistice en Syrie, seuls 5 500 hommes de l’armée de Vichy rallient la France libre ; les 30 000 autres choisissent de rentrer en France. Le soir du 6 juin 1944, jour du débarquement allié, de Gaulle diffuse un discours magnifique : « La bataille suprême est engagée. […] Bien entendu, c’est la bataille de France et c’est la bataille de la France. […] Pour les fils de France, où qu’ils soient, quels qu’ils soient, le devoir simple et sacré est de combattre, par tous les moyens dont ils disposent. […] Derrière le nuage si lourd de notre sang et de nos larmes, voici que reparaît le soleil de notre grandeur ! » Comme Churchill l’écrit le lendemain à Roosevelt, le discours de De Gaulle est d’autant plus « remarquable qu’il ne dispose pas du moindre soldat dans la grande ­bataille qui s’est engagée ». À propos de l’Algérie, le réexamen critique auquel procède Jackson est terrible : « Il n’a pas “accordé” l’indépendance à l’Algérie : elle lui a été arrachée. Et il n’a évité qu’en partie la guerre civile. La vérité est que le FLN a obtenu l’indépendance en combattant et en mobilisant ses soutiens internationaux. Bien que de Gaulle se soit résigné à une telle issue, il l’a fait à contrecœur – et, au final, il a dû renoncer à tous ses espoirs initiaux […]. Personne peut-être n’aurait fait mieux, mais on voit mal comment quelqu’un aurait pu faire pire. » Si de Gaulle passe pour avoir sorti la France du bourbier algérien, c’est parce qu’il avait la réputation, surtout chez les gaullistes de gauche, d’être un partisan convaincu de la décolonisation. Aucune de ces deux assertions ne semble bien fondée. Lorsqu’il accède pour la première fois au pouvoir, son réflexe est de tenter de fédérer l’Indochine au sein d’une sorte d’Union française. Il y envoie le général Leclerc à la tête d’un corps expéditionnaire fourni et avec pour instruction de ne pas traiter avec le Viêt-minh tant que l’autorité française n’a pas été rétablie. Neuf ans plus tard, alors qu’il n’est plus au pouvoir, il réagit à la chute de Diên Biên Phu de façon purement intéressée, en cherchant à exploiter la catastrophe pour revenir au pouvoir. Il tâte le terrain en organisant une cérémonie solennelle à l’Arc de triomphe, mais la foule n’est pas au rendez-vous. Il devra patienter encore quatre ans. Il est difficile de ne pas être d’accord avec Mitterrand, pour qui le gaullisme n’était guère plus qu’un « coup d’État permanent ».   Il n’y a pas non plus de raison sérieuse de penser que de Gaulle ait jamais considéré l’idée de « l’Algérie française » autrement que comme un marchepied pour l’Élysée. Après tout, sur le flanc est de l’Algérie, Pierre Mendès France avait préparé la voie à l’indépendance de la Tunisie, acquise en 1956, tandis que sur le flanc ouest Edgar Faure avait fait de même pour le Maroc. Un million de pieds-noirs pouvaient-ils éternellement dominer neuf millions de musulmans algériens ? L’idée que l’Algérie faisait partie intégrante de la France pourrait-elle survivre à une ère de migrations de masse ? De Gaulle a dit plus d’une fois qu’il ne souhaitait pas voir son village transformé en « Colombey-les-Deux-Mosquées ». En privé, il admettait que l’Algérie devait tôt ou tard voler de ses propres ailes. En public, il ne disait rien, en tout cas rien pour préparer les Français à cette éventualité. Quand la terrible guerre s’intensifia, martyrisant à la fois l’armée française et les pieds-noirs, sans parler du FLN, il était tranquillement à Colombey, faisant des patiences au bruit du cliquetis des aiguilles de Mme de Gaulle. Plus on lit sur lui, plus on en vient à admirer Yvonne de Gaulle, cette femme discrète, sans prétention, à l’humour pince-sans-rire, qui a humanisé son mari autant que faire se peut, ne serait-ce que par l’amour qu’ils portaient tous deux à Anne, leur fille trisomique. À la mort de celle-ci, à l’âge de 20 ans, de Gaulle aurait dit à son épouse après les obsèques : « Maintenant, elle est comme les autres. » Si c’est vrai, c’est la réflexion la plus touchante qu’on lui ait jamais entendue. Entre-temps, ses émissaires en Algérie travaillent dur. Léon Delbecque, le plus loyal des gaullistes, a mis sur pied un Comité de vigilance, prêt à agir au nom de De Gaulle. Les généraux affectés en Algérie reçurent des encouragements. Delbecque obtient du général Salan qu’il crie « Vive de Gaulle ! » aussi bien que « Vive la France ! Vive l’Algérie ! » depuis le balcon du Gouvernement général, à Alger. Deux jours plus tôt, le 13 mai 1958, un autre fidèle de De Gaulle, le général Massu, a instauré un Comité de salut public et demandé au président René Coty d’en établir un autre à Paris, tous deux destinés à porter de Gaulle au pouvoir. Le conseiller privé de ce dernier, le très décrié Jacques Foccart, passe son temps à aiguillonner Léon Delbecque tout en lui intimant de ne pas « mouiller » le Général dans l’affaire. Une fois arrivé au pouvoir, de Gaulle est persuadé d’avoir réussi à manœuvrer sans que personne ne s’en soit aperçu. Il assène à son ministre de l’information,…
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Commentaire

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  1. History dit :

    L’article comporte une erreur (la dernière note : « Pétain-de Gaulle : deux hommes qui ont sauvé la France » n’est pas la traduction d' »Assignment to Catastrophe »). En ce qui concerne le texte de Ferdinand Mount, le fait que celui-ci se réfère à E. L. Spears comme à une source faisant autorité alors qu’aucun historien aujourd’hui ne considère ses témoignages comme des documents fiables affaiblit son réquisitoire. Certains points soulevés dans cet article font effectivement débat mais l’intérêt de ce texte, par ailleurs sans originalité, réside surtout dans la violence du ton, le caractère presque personnel des attaques ; c’est cela qu’il serait intéressant d’analyser : qu’est-ce qui peut justifier, chez un conservateur britannique, une telle « passion antigaullienne » ?