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De Gaulle fourbe, cynique et rétrograde

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Faux décolonisateur, imperméable aux évolutions de son temps, peu attaché à la démocratie, il est resté jusqu’au bout fidèle aux valeurs militaires qu’il exaltait dans sa jeunesse. Et les institutions qu’il a léguées sont bien fragiles.


© adoc-photos

En Normandie, le 14 juin 1944, une semaine après le Débarquement. Sans de Gaulle, la France aurait-elle pu être libérée par les Alliés ?

Nous étions descendus à la plage de bonne heure. Les autres familles qui séjour­naient cet été 1951 à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée, étaient françaises pour la plupart. Plusieurs d’entre elles possédaient un de ces premiers postes de radio portatifs qui étaient de grosses boîtes en bois recouvertes de similicuir (on venait de m’en offrir un pour mon douzième anniversaire, mais je ne l’avais pas pris avec moi). Nous n’étions pas sur la plage depuis longtemps quand les radios se sont mises à couiner plus fort que d’habitude et nous avons observé un curieux manège autour de nous. Certains des hommes se sont levés et sont restés dans une drôle de position, les bras le long du corps comme s’ils étaient au garde-à-vous, d’autres ont mis la main en ­visière, regardant fixement vers le large. Je sentais un grand malaise autour de moi, je voyais que les gens ne savaient pas comment réagir à ce qui se passait. « Qu’est-ce que c’est ? » demanda mon père à la famille à côté de nous. « C’est le Maréchal, il est mort, là-bas », dit l’homme de la famille, en montrant du doigt l’horizon. Philippe Pétain est mort à 9 h 22 le 23 juillet 1951. Il avait été jugé pour haute trahison en 1945, alors que le géné­ral de Gaulle en était à son premier séjour au pouvoir. Le héros de Verdun avait été condamné à mort à une voix de majorité, mais, en raison de son grand âge, la Haute Cour de justice avait commué sa peine en emprisonnement à perpétuité, au grand soulagement de De Gaulle. Depuis lors, Pétain était en détention sur l’île d’Yeu, à une petite vingtaine de kilomètres au large de la Vendée. À sa mort, il avait 95 ans et n’avait plus toute sa tête. Malgré tout, le gouvernement à Paris avait hâte de le voir disparaître. Deux jours plus tard, à l’heure du déjeuner, il était enterré au cimetière de Port-Joinville, sur l’île. En annonçant la nouvelle à de Gaulle, Georges Pompidou, son directeur de ­cabinet qui entrera quelques années plus tard à la banque Rothschild, commente : « C’est une affaire liquidée. » De Gaulle le reprend : « Non, c’est un grand drame historique, et un drame historique n’est jamais terminé. » Quel drame extraordinaire en effet que la relation entre ces deux hommes, qui a duré pendant près de quarante ans, a résumé tous les tourments de la France et a laissé derrière elle des rancœurs et des divisions qui ne sont toujours pas tout à fait éteintes aujourd’hui ! Avant de sortir de Saint-Cyr en 1912, de Gaulle avait choisi de servir dans le 33e régiment d’infanterie d’Arras, sous les ordres de Pétain. Il avait dû très tôt attirer l’attention du colonel, car, comme il le confia plus tard à l’un de ses biographes, dès 1913 leur différence de grade ne les avait pas empêchés de prendre le train pour Paris ensemble chaque week-end pour aller courir les filles : « [Pétain] aimait les femmes comme on les aime à cinquante-deux, cinquante-trois ou cinquante-quatre, et je les méprisais, comme on les méprise à vingt ans. C’est dire que nous en parlions tout le temps. » Quelle drôle de paire ils devaient former, la girafe dégin­gandée et l’élégant colonel au regard bleu ensor­celant en goguette à Paris. Lors du premier bombardement ­­intense de Verdun, la compagnie de De Gaulle fut entièrement décimée et on le crut mort lui aussi. Pétain rédigea un éloge posthume, déclarant que le capitaine de Gaulle avait « enlevé ses hommes dans un assaut furieux et un corps-à-corps farouche, seule solution qu’il jugeait compatible avec son sentiment de l’honneur militaire. Est tombé dans la mêlée. Officier hors pair à tous égards ». Déjà, dans ce premier document officiel quoique erroné où il est fait mention de De Gaulle, le mot « honneur » attire l’attention. En fait, il avait été fait prisonnier et passa le reste de la guerre dans des camps allemands, dont il tenta de s’évader à cinq reprises en se faisant chaque fois repérer en raison de sa stature. En dépit de ce comportement héroïque, il accueillit l’armistice avec amertume, écrivant à son colonel : « À l’immense joie que j’éprouve avec vous des événements, se mêle il est vrai pour moi, plus amer que jamais, le regret indescriptible de n’y avoir pas pris une meilleure part. » Dans une lettre à sa mère écrite en captivité, il dit être « un enterré vivant ».   Au sortir de la guerre, Pétain, impressionné par les exposés de son protégé sur la stratégie militaire, l’intègre à son cabinet et lui demande de rédiger pour lui un ouvrage sur l’armée française. Mais, après avoir peiné dessus pendant deux ans, de Gaulle découvre, furieux, que Pétain a demandé à un autre officier de rédiger la partie sur la Grande Guerre : Pétain, qui s’exprime sans fioritures, a jugé l’usage que faisait son prête-plume des adjectifs « ridicule comme les ceintures de soie que portent les officiers d’opérette ». Parmi d’autres motifs de désaccord, les deux hommes se sont opposés sur un point en apparence mineur mais qui, avec le recul, résume bien le gouffre qui les séparait. Dans le texte que de Gaulle publiera finalement sous son nom en 1938, La France et son armée, il écrit que la Révolution a fait des généraux français les victimes d’une frénésie politique qui leur « ôte le prestige, souvent la vie, parfois l’honneur ». Pétain avait corrigé par « ôte le prestige, parfois l’honneur, souvent la vie ». De Gaulle lui rétorque, furieux : « Par ordre d’importance, c’est : “prestige, vie, honneur”. » Qu’est-ce qui passe avant ? La vie ou l’honneur ? Comme Julian Jackson le souligne dans sa prodigieuse biographie de De Gaulle, c’était là le cœur du conflit entre les deux hommes, et ce qui mena l’un à l’île d’Yeu et l’autre à l’Élysée. Julian Jackson est l’auteur d’une série mémorable d’ouvrages sur la France des années 1930 et 1940, mais il atteint là un sommet. Lucide et spirituel du début à la fin, charitable autant que faire se peut, implacable quand il le faut, il retourne jusqu’au dernier pavé de Paris et d’Alger. Il avait publié un livre beaucoup plus succinct sur de Gaulle en 2003, De Gaulle. Au-delà de la légende. Beaucoup d’éléments sont bien sûr repris ici et leur développement vient souvent renforcer les jugements précédents de Jackson. Mais parfois, et souvent à propos des tournants les plus décisifs de la carrière de De Gaulle, Jackson change de point de vue, et pas à l’avantage du Général. À la fin de son ouvrage de 2003, Jackson recensait trois succès remarquables qu’il convenait toujours de porter au crédit de De Gaulle trente ans après sa mort. D’abord, c’est grâce à lui que le changement de régime à la Libération, en 1944-1945, se fait relativement en douceur. La France se voit épargner la mise en place d’une administration militaire alliée comme en Italie ou une guerre civile comme en Grèce. De Gaulle a sauvé l’honneur de la France et rendu au peuple français son estime de soi. Ensuite, il a désengagé la France de l’Algérie sans guerre civile en métro­pole. Enfin, avec la Constitution de la Ve Répu­blique, il a laissé en héritage un système politique qui s’est avéré durable. En 2018, aucun de ces acquis ne semble aussi solidement établi. Certes, le dernier mot de Jackson reste l’argument décisif qu’il « a sauvé l’honneur de la France ». Mais dans A Certain Idea of France, il accorde plus de place aux arguments contraires : même sans de Gaulle, la France aurait été libérée par les ­Alliés, et la Grande-Bretagne aurait œuvré pour qu’elle ait un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et une zone d’occupation en Allemagne, comme Churchill l’avait plaidé à Yalta (où de Gaulle n’était pas présent). Aujourd’hui, Jackson semble accueillir avec moins d’hostilité ce commentaire grinçant de Saint-Exupéry : « Dites la vérité, général, nous avons perdu la guerre. Nos alliés la gagneront. » D’autres pays vaincus, comme la Norvège et les Pays-Bas, ont conservé leur dignité et recouvré leur liberté sans la fierté ombrageuse d’un de Gaulle. Ils sont parvenus à enrôler discrètement des pilotes, des soldats et des marins pour combattre aux côtés des Alliés, alors que de Gaulle n’est jamais parvenu à attirer plus d’une poignée des millions de Français qu’il se targuait de représenter. La grande majorité des milliers d’hommes qui ont rejoint la Grande-Bretagne après la défaite de 1940 ont demandé à être rapatriés. Ainsi, sur les 1 600 hommes rassemblés au camp de White City, à Londres, seulement 152 se rallient à de Gaulle. Après l’armistice en Syrie, seuls 5 500 hommes de l’armée de Vichy rallient la France libre ; les 30 000 autres choisissent de rentrer en France. Le soir du 6 juin 1944, jour du débarquement allié, de Gaulle diffuse un discours magnifique : « La bataille suprême est engagée. […] Bien entendu, c’est la bataille de France et c’est la bataille de la France. […] Pour les fils de France, où qu’ils soient, quels qu’ils soient, le devoir simple et sacré est de combattre, par tous les moyens dont ils disposent. […] Derrière le nuage si lourd de notre sang et de nos larmes, voici que reparaît le soleil de notre grandeur ! » Comme Churchill l’écrit le lendemain à Roosevelt, le discours de De Gaulle est d’autant plus « remarquable qu’il ne dispose pas du moindre soldat dans la grande ­bataille qui s’est engagée ». À propos de l’Algérie, le réexamen critique auquel procède Jackson est terrible : « Il n’a pas “accordé” l’indépendance à l’Algérie : elle lui a été arrachée. Et il n’a évité qu’en partie la guerre civile. La vérité est que le FLN a obtenu l’indépendance en combattant et en mobilisant ses soutiens internationaux. Bien que de Gaulle se soit résigné à une telle issue, il l’a fait à contrecœur – et, au final, il a dû renoncer à tous ses espoirs initiaux […]. Personne peut-être n’aurait fait mieux, mais on voit mal comment quelqu’un aurait pu faire pire. » Si de Gaulle passe pour avoir sorti la France du bourbier algérien, c’est parce qu’il avait la réputation, surtout chez les gaullistes de gauche, d’être un partisan convaincu de la décolonisation. Aucune de ces deux assertions ne semble bien fondée. Lorsqu’il accède pour la première fois au pouvoir, son réflexe est de tenter de fédérer l’Indochine au sein d’une sorte d’Union française. Il y envoie le général Leclerc à la tête d’un corps expéditionnaire fourni et avec pour instruction de ne pas traiter avec le Viêt-minh tant que l’autorité française n’a pas été rétablie. Neuf ans plus tard, alors qu’il n’est plus au pouvoir, il réagit à la chute de Diên Biên Phu de façon purement intéressée, en cherchant à exploiter la catastrophe pour revenir au pouvoir. Il tâte le terrain en organisant une cérémonie solennelle à l’Arc de triomphe, mais la foule n’est pas au rendez-vous. Il devra patienter encore quatre ans. Il est difficile de ne pas être d’accord avec Mitterrand, pour qui le gaullisme n’était guère plus qu’un « coup d’État permanent ».   Il n’y a pas non plus de raison sérieuse de penser que de Gaulle ait jamais considéré l’idée de « l’Algérie française » autrement que comme un marchepied pour l’Élysée. Après tout, sur le flanc est de l’Algérie, Pierre Mendès France avait préparé la voie à l’indépendance de la Tunisie, acquise en 1956, tandis que sur le flanc ouest Edgar Faure avait fait de même pour le Maroc. Un million de pieds-noirs pouvaient-ils éternellement dominer neuf millions de musulmans algériens ? L’idée que l’Algérie faisait partie intégrante de la France pourrait-elle survivre à une ère de migrations de masse ? De Gaulle a dit plus d’une fois qu’il ne souhaitait pas voir son village transformé en « Colombey-les-Deux-Mosquées ». En privé, il admettait que l’Algérie devait tôt ou tard voler de ses propres ailes. En public, il ne disait rien, en tout cas rien pour préparer les Français à cette éventualité. Quand la terrible guerre s’intensifia, martyrisant à la fois l’armée française et les pieds-noirs, sans parler du FLN, il était tranquillement à Colombey, faisant des patiences au bruit du c
liquetis des aiguilles de Mme de Gaulle. Plus on lit sur lui, plus on en vient à admirer Yvonne de Gaulle, cette femme discrète, sans prétention, à l’humour pince-sans-rire, qui a humanisé son mari autant que faire se peut, ne serait-ce que par l’amour qu’ils portaient tous deux à Anne, leur fille trisomique. À la mort de celle-ci, à l’âge de 20 ans, de Gaulle aurait dit à son épouse après les obsèques : « Maintenant, elle est comme les autres. » Si c’est vrai, c’est la réflexion la plus touchante qu’on lui ait jamais entendue. Entre-temps, ses émissaires en Algérie travaillent dur. Léon Delbecque, le plus loyal des gaullistes, a mis sur pied un Comité de vigilance, prêt à agir au nom de De Gaulle. Les généraux affectés en Algérie reçurent des encouragements. Delbecque obtient du général Salan qu’il crie « Vive de Gaulle ! » aussi bien que « Vive la France ! Vive l’Algérie ! » depuis le balcon du Gouvernement général, à Alger. Deux jours plus tôt, le 13 mai 1958, un autre fidèle de De Gaulle, le général Massu, a instauré un Comité de salut public et demandé au président René Coty d’en établir un autre à Paris, tous deux destinés à porter de Gaulle au pouvoir. Le conseiller privé de ce dernier, le très décrié Jacques Foccart, passe son temps à aiguillonner Léon Delbecque tout en lui intimant de ne pas « mouiller » le Général dans l’affaire. Une fois arrivé au pouvoir, de Gaulle est persuadé d’avoir réussi à manœuvrer sans que personne ne s’en soit aperçu. Il assène à son ministre de l’information, Alain Peyrefitte : « Je n’ai été pour rien dans l’insurrection d’Alger.[…] Je n’ai pas eu à lever le petit doigt pour encourager le mouvement. » Ce mensonge patent lui a aliéné définitivement beaucoup de ceux qui, comme Mendès France, avaient jusqu’alors respecté le Général sans le suivre pour autant. Le coup d’État fomenté par de Gaulle le 13 mai 1958, que beaucoup, y compris l’intéressé, ont comparé au 18 Brumaire de Napoléon, entraîna un surcroît de souffrances pour énormément de gens. Son célèbre « Je vous ai compris » ­adressé aux pieds-noirs prolongea la guerre de quatre ans et provoqua un tel bain de sang qu’il ne pouvait plus être question pour les ­colons et les musulmans de vivre ensemble après l’indépendance. De Gaulle n’a pas seulement trahi les Français d’Algérie qui l’avaient ­porté au pouvoir, il n’a rien fait pour les ­aider lorsqu’ils ont débarqué en masse en métro­pole, défaits et sans ressources. Il n’a pas non plus « levé le petit doigt » pour ­aider les harkis, ces Algériens qui avaient combattu loyalement pour la France et ont été assassinés par milliers après l’indépendance. Ces horreurs sont racontées plus en détail par Alistair Horne dans son inoubliable Histoire de la guerre ­d’Algérie (1), mais Jackson ne les minimise nullement. Le sinistre Foccart est resté aux côtés de De Gaulle jusqu’à la fin en tant que conseiller Afrique, amenant à Paris des tyrans africains de tout acabit afin de recevoir les flatteries de son maître, pour qui la gloire continuait d’imprégner obscurément l’Afrique subsaharienne. Certains des pires despotes, comme le père et le fils Bongo au Gabon et Bokassa en République centrafricaine, ont continué de bénéficier du soutien bienveillant de la France. Voilà pour de Gaulle le décolonisateur.   En métropole, le poison de l’Algérie a été lent et douloureux à éliminer. Même si le terrorisme de l’OAS n’a pas duré, la vie politique française a continué d’être marquée par une forme de désaffection morose à l’égard des institutions de la Ve République. C’est en Algérie que Jean-Marie Le Pen a fait sa première apparition (il y avait brièvement servi comme agent du renseignement). Bien que de Gaulle ne puisse être pleinement tenu responsable des secousses qui ébranlent le pays à répétition, il semble pour le moins exagéré d’affirmer qu’il a légué des institutions politiques stables. Le Front national (récemment rebap­tisé Rassemblement national par Marine Le Pen, en écho au Rassemblement du peuple français de De Gaulle) reste un challenger menaçant, avec lequel il faut faire preuve d’une inventivité constante pour le maintenir à distance. Je tombe sur un billet de blog intitulé « Avec Macron, la France retrouve sa dignité ». Drôle de régime politique qui a si fréquemment besoin de retrouver sa dignité. La quête de grandeur à laquelle de Gaulle tenait tant n’entretenait-elle que le sentiment de ne jamais être à la hauteur ?     Le cinquantième anniversaire de 1968 nous a rappelé ce qui se produit dans une société où les canaux habituels de négo­ciation et de débat sont bloqués, ne ­serait-ce que partiellement. De Gaulle n’a absolument pas vu venir la crise. « L’année politique, sociale et économique s’achève dans le calme », écrit-il à son fils Philippe fin 1967. Et il n’a pas su faire face. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la facilité avec laquelle Pompidou a redressé la situation en faisant une série de concessions aux syndicats et en annonçant des élections législatives anticipées. Jackson l’admettait volontiers en 2003 : « Si on avait écouté de Gaulle, il est probable que les événements de mai, au cours desquels miraculeusement personne n’a été tué, auraient dégénéré en bain de sang. » Tout ce que de Gaulle trouva à proposer fut un référendum informe sur la décentralisation, qu’il perdit. Quant à son départ en douce pour Baden-Baden, en Allemagne, pour s’assurer du soutien du général Massu, la fuite de Louis XVI à Varennes était un retrait digne en comparaison. Ce n’était pas seulement ignominieux mais lamentable sur le fond : en temps de crise, il se tournait non pas vers les institutions parlementaires, qu’il méprisait, mais vers l’armée, qu’il aimait. « Tout est foutu », dit-il d’emblée à son loyal Massu. De Gaulle était incontestablement un grand orateur, mais ses discours n’avaient que deux registres : les périodes sonores à la Bossuet et les obscénités de caserne – con, merde, chienlit. Il était incapable d’avoir une conversation politique d’égal à égal et n’y tenait pas. Rien de plus emblématique que sa remarque quand il quitta la scène politique en janvier 1946 pour se retirer dans son désert : « Il est impossible de gouverner avec les partis. […] Je ne me sens pas fait pour ce genre de combat. Je ne veux pas être attaqué, critiqué, contesté chaque jour par des hommes qui n’ont d’autre titre que d’avoir su se faire élire dans un tout petit coin de la France. » Il préférait l’acclamation à l’élection, le bain de foule à l’urne. Il a une fois évoqué par écrit son « élection » en mettant le mot entre guillemets, comme s’il s’agissait d’une procédure trop plébéienne pour rendre compte de l’ascension de « de Gaulle ». La plupart des hommes de destin aiment parler d’eux-mêmes à la troisième personne, mais aucun davantage que de Gaulle à mesure qu’il vieillissait. Il acquit la réputation d’être énigmatique, tel un sphinx. Le tacticien était fourbe au plus haut degré, mais, dans les quatre courts ouvrages qu’il avait publiés dans l’entre-deux-guerres – La Discorde chez l’ennemi, Le Fil de l’épée, Vers l’armée de métier, La France et son armée –, il avait exprimé ses vues avec une franchise frisant la brutalité. Le titre du livre de Jackson fait écho à la célèbre phrase qui ouvre les ­Mémoires de guerre: « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France ». C’est peut-être vrai, mais ça n’a pas toujours été la même idée, soutient Jackson dans son introduction. De Gaulle s’empare de toutes sortes d’idées – la démocratie, la participation, le socialisme, la révolution même – qu’il intègre à son discours, mais ce ne sont en réalité que des outils pour conquérir et exercer le pouvoir ; il les abandonne quand elles ne lui sont plus d’aucune utilité. L’historien franco-­américain Stanley Hoff­mann parle du « vide idéologique du gaullisme : une posture, pas une doctrine ; une atti­tude, pas un ensemble cohérent de dogmes ; un style sans beaucoup de substance ». Cela me semble être l’appré­ciation d’un civil. Dans les quatre ­petits ­ouvrages rédi­gés dans l’entre-deux-guerres, on entend en permanence le roulement du tambour. En 1913 déjà, il s’adresse ainsi à ses hommes : « La guerre est un mal […] mais c’est un mal nécessaire. […] Rien ne sait davantage réveiller dans un peuple les mâles ­vertus et les nobles enthousiasmes que le sentiment de la patrie en danger. » Dans Le Fil de l’épée, il va plus loin : « À quel progrès maté­riel [les armes] n’ont-elles pas lié leur destin ? […] Portant les idées, traînant les réformes, frayant la voie aux religions, elles répandirent par l’univers tout ce qui l’a renouvelé, rendu meilleur ou ­consolé. » Pas tant un mal que cela, donc.   Il avait attendu avec impatience la Grande Guerre, et, après cela, il n’a ­jamais douté que l’Allemagne chercherait à prendre sa revanche. Il accordait peu de crédit aux institutions internationales idéalistes censées prévenir les conflits ­armés, aux pactes de défense comme l’Otan et, plus généralement, aux traités quels qu’ils soient. On connaît sa formule : « Les traités, voyez-vous, sont comme les jeunes filles et comme les roses : ça dure ce que ça dure. » Il y a du Donald Trump dans tout cela. Il aurait souhaité que la Seconde Guerre mondiale dure plus longtemps, afin que les Forces françaises libres, dont les effectifs grossissaient rapidement, puissent se tailler une part de gloire. L’intérêt sacré de la nation était tout ce qui comptait à ses yeux, et c’est le triple lien entre la nation, l’armée et le chef qui le faisait vivre. Il écrit : « Si cette refonte nationale devait revenir à l’armée, il n’y aurait rien là que de conforme à l’ordre naturel des choses. […] Le corps militaire est l’expression la plus complète de l’esprit d’une société », écrit-il dans Vers l’armée de métier. Mais, pour cette refonte, il faut un chef : « Il faut qu’un maître appa­raisse […] assez fort pour s’imposer, assez ­habile pour séduire, assez grand pour une grande œuvre ». Les objectifs et les convictions de ce chef ne sont pas son sujet. Dans La France et son armée, il rend un hommage égal à Jeanne d’Arc, à Louvois et aux armées de Louis XIV, aux armées révolutionnaires de Hoche et de Carnot, à Napoléon et à la Grande Armée. Mais le portrait qu’il dresse du chef est glaçant : « Il se voue à ce sentiment de solitude qui est […] “la misère des hommes supérieurs” (2). L’état de satisfaction, de paix latente, de joie calculée qu’on est convenu d’appeler le bonheur est exclusif de la domination. » Il est délibérément taciturne : « rien ne ­rehausse l’autorité mieux que le silence ». Il tourne en dérision les vertus préconisées dans les Évangiles : « L’homme d’action ne se conçoit guère sans une forte dose d’égoïsme, d’orgueil, de dureté, de ruse. » À qui donc pensait-il ? Les vertus chrétiennes du pardon, de l’humilité et de la charité n’étaient clairement pas son fort. Son code de l’honneur rugueux empruntait plus au Cid qu’au Christ. Il connaissait par cœur de longues tirades de Corneille. « La honte de mourir sans avoir combattu » (Le Cid) était sa citation favorite. Il allait régulièrement à la messe, mais les fidèles présents remarquaient qu’il était inattentif ; il regardait par la fenêtre, se retournait pour voir qui était là. Il était pleinement conscient du caractère fabriqué de son mythe personnel. Lorsqu’il se retire pour la première fois du pouvoir, en 1946, il répond à des proches qui s’étonnent qu’il n’ait pas vraiment expliqué sa décision : « Il faut être pittoresque dans ses actes. Le pittoresque ne s’oublie pas. […] J’emporte avec moi mon mystère. » Jackson porte à l’actif de De Gaulle de ne pas être tombé sous le charme de Nietzsche, bien qu’il le lût avidement, comme d’autres auteurs allemands, ­notamment Goethe. Et il est vrai que, dans La Discorde chez l’ennemi, il accuse les chefs militaires allemands d’être mortellement contaminés par le complexe du surhomme et d’avoir perdu tout sens de la mesure. Mais il y a dans sa vision du monde une dureté et un mépris de la faiblesse très nietzschéens. Jackson porte aussi à son actif de ne pas avoir cédé au désir de vengeance sanglante après la Libération, mais il est resté intraitable à l’égard des « capitulards ». À Casablanca, en août 1943, il affirme : « L’union nationale ne peut se faire et ne peut durer que si l’État sait distinguer les bons serviteurs et punir les criminels. » Quand il institue une commission d’épuration, il insiste pour que l’épuration soit accomplie par l’État afin de renforcer son autorité. Mais en affirmant avec force que les hommes de Vichy ont fait acte de trahison, il ne pouvait qu’encourager les horreurs de l’« épuration sauvage » des deux années qui suivirent. De la générosité d’un Mandela ou du « pardonner et oublier » de la Révolution de velours en Tchécoslovaquie en 1989, il n’y a pas trace.     La grandeur de la France, son indé­pendance à l’égard du reste du monde, voilà la « certaine idée » qui l’a animé du début à la fin. Ce qui ne l’empêchait pas d’éprouver du mépris pour la France telle qu’elle était en réalité et pour la plupart des Français qu’il rencontrait. Le jour où Pompidou est élu pour lui succéder, en 1969, il confia à des amis que la France avait choisi la voie de la médiocrité : « Les Français d’à présent ne sont pas encore, dans leur majorité, redevenus un assez grand peuple pour porter, à la longue, l’affirmation de la France que je pratique en leur nom depuis trente ans. » Devant le fidèle Malraux, il se ­désola : « Les Français n’ont plus d’ambition ­nationale. […] Je les ai amusés avec des drapeaux. » Un verdict sombre mais juste. Que reste-t-il au bout du compte de sa politique d’indépendance nationale, par-­dessus tout de ses flirts machiavéliques avec la Russie et la Chine, et de sa ­volonté de tenir à l’écart les redoutés Anglo-­Saxons ? Certes, le Brexit lui ­aurait mis du baume au cœur – beaucoup d’ardents partisans du Brexit sont des gaullistes fervents. Il avait toujours prédit que le moment venu la Grande-­Bretagne choisirait l’air du large. Mais rien n’indique pour l’heure que le grabuge actuel va faire ­voler en éclats l’Union européenne, comme il l’avait aussi prédit. Au contraire, la France de Macron est arrimée plus fermement que jamais aux instances européennes de coopération militaire, politique et économique. Il y a lieu de se demander si de Gaulle n’a pas accompli beaucoup de ses gestes les plus délibérés – l’appel au « Québec libre », par exemple, ou à l’unité de l’Irlande – dans le but de s’amuser et de provoquer. Comme le faisait remarquer l’observateur superbement désenchanté qu’était Raymond Aron : « Je crois […] que le général de Gaulle ne prend pas lui-même au sérieux la moitié des arguments qu’il emploie et qu’il se distrait solitairement au spectacle des polémiques qu’il déchaîne ». Il était parfois d’un cynisme sidérant. Les propagandistes du gaullisme et beaucoup d’observateurs extérieurs étaient impressionnés par l’essor économique spectaculaire de la France à la fin des années 1950 et dans les ­années 1960, bien que le décollage ait commencé sous la IVe République tant décriée et se soit poursuivi longtemps après le départ de De Gaulle. Les Trente Glorieuses, comme on les appelle, couvrent la ­période 1945-1975. Mais de Gaulle lui-même était moins impressionné. Juste avant les « événements », il s’épanchait auprès de Foccart, son homme de confiance: « Figurez-­vous que nous sommes sur un théâtre où je fais illusion depuis 1940. Maintenant je donne ou j’essaie de donner à la France le visage d’une nation ­solide, ferme, décidée, en expansion, alors que c’est une nation avachie, qui pense seulement à son confort, qui ne veut pas d’histoires, qui ne veut plus se battre, qui ne veut faire de la peine à personne, pas plus aux Américains qu’aux Anglais. » Surnage la mélancolie, l’état que de Gaulle appréciait le plus et mettait en avant, comme à propos du 7e arron­dissement de Paris, où il avait ­grandi : « Quartier des Invalides et de l’École mili­taire : monuments dont l’architecture, les proportions, la façade sont les symboles même de l’ordre, de la simpli­cité, de la mélancolie militaires… Quartier qui renferme mille témoignages émouvants de nos triomphes et de nos larmes, où des musées célèbres entretiennent les rêves du conscrit, les réflexions du citoyen et les souvenirs du vétéran. » Avec Colombey-les-Deux-Églises, il avait élu domicile dans l’un des villages les plus lugubres de l’une des contrées les plus lugubres du nord-est de la France. Les poètes qu’il adorait sont empreints d’une profonde mélancolie, Vigny et Verlaine, et, par-dessus tout, Charles ­Péguy, catholique, patriote, qui périt dans la bataille de la Marne et à côté duquel Rupert Brooke fait figure d’objecteur de conscience (3) : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,/ Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre./ Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre./ Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle. » C’est peut-être aussi la mélancolie d’un marginal. Les de Gaulle étaient des catholiques austères qui ne s’étaient ­jamais vraiment accommodés de la Troisième République, des exilés intérieurs, monarchistes de cœur. L’arrière grand-père de De Gaulle avait été arrêté pendant la Révolution et n’avait échappé à la guillotine qu’en raison de la chute de Robespierre. Pour les de Gaulle, c’était une tragédie que le comte de Chambord, refusant d’accepter le drapeau tricolore, ait décliné le trône en 1873.   Personne n’incarne autant l’étrangeté de la famille que l’oncle du Général, prénommé Charles également, un poète nationaliste breton qui se faisait appeler Charlez a Vro-C’hall. Oncle Charlez avait appris le gallois, le breton et le gaélique mais ne s’était jamais rendu là où ces langues étaient parlées, étant cloué à son appartement parisien en raison d’une paralysie progressive. En 1969, cependant, son neveu, en visite à Quimper peu après sa démission, déclama le deuxième quatrain du célèbre poème de son oncle Da Varsez Breiz (« Aux bardes de Bretagne »). Cela tombait mal, car le gouvernement s’employait alors à réprimer le nationalisme breton. Cette répression formait un contraste embarrassant avec le « Vive le Québec libre ! » du Général à peine dix-huit mois plus tôt. La contrariété des Cana­diens anglophones se comprenait d’autant mieux que leurs pères et leurs frères étaient morts par milliers pour libé­rer la France, alors que les Cana­diens francophones avaient été pour la plupart des pétainistes ­convaincus. De Gaulle ne se faisait pas d’illusions, et c’est cela qui confère à son natio­nalisme sa morosité si particulière. Il ­aimait citer cet aphorisme de Nietzsche : « l’État est le plus froid des monstres froids ». Et pourtant cela n’affaiblissait en rien son obsession de l’État-nation et de son incarnation dans l’armée. Comme d’autres biographes, Jackson s’interroge : les de Gaulle étaient-ils dreyfusards ou antidreyfusards ? La ­vérité est sans doute que Charles de Gaulle ne s’intéressait guère aux tenants et aux aboutissants de l’affaire ni d’ailleurs à la question de l’antisémitisme en général. Seul le tourmentait le fait que l’affaire ait pu diviser l’armée et affaiblir la nation. De la même façon, le vrai crime de ­Pétain à ses yeux était l’armistice de 1940, et il était furieux de voir que le procès du Maréchal portait de plus en plus sur les crimes ulté­rieurs de Vichy, auxquels il semblait ­curieusement indifférent, comme il l’était aux crimes d’Hitler ou de ­Franco (il fit une visite de courtoisie à ce dernier après sa démission) (4). Il y a chez lui une certaine cécité morale quand la survie de la nation n’est pas en cause.   Ce qui nous fait revenir à 1940. L’appel du 18 juin 1940 (« La France a perdu une bataille, mais elle n’a pas perdu la guerre ») reste son principal titre de gloire. Mais ces mots ne figurent pas dans son allocution à la BBC, pas plus que la formule « Vive l’Algérie française ! » ne figure dans ses discours publiés, même s’il les a sans aucun doute prononcés dans la chaleur de l’instant. Le moment crucial de ces jours sombres est peut-être la dernière rencontre entre de Gaulle et Pétain au château du Muguet, près d’Orléans, sept jours plus tôt. Lors de cette ­sinistre réunion, magnifiquement relatée par Edward Spears (5), de Gaulle, le plus jeune des généraux présents, n’ouvre pratiquement pas la bouche. Ce même jour, le général Weygand a déclaré Paris ville ouverte au sens de la convention de Genève : elle ne sera pas défendue et ne doit pas être attaquée. Churchill implore les Français de ne pas abandonner : « Il voulait que les Français se battent dans Paris, rappelant qu’une grande ville, si elle est défendue avec ténacité, est capable d’entraver une immense armée. Et le spectacle de l’histoire, le rougeoiement macabre des villes en flammes, certaines aussi belles que Paris, s’écroulant sur des garnisons refusant d’accepter la défaite, surgit devant nos yeux. Les Français étaient manifestement tétanisés face à une telle perspective. » Pas de Gaulle. Il entendait défendre Paris rue par rue, mais voulait aussi étendre le combat à la France entière, jusqu’à livrer une ultime bataille dans la « redoute bretonne », le dos à la mer. Churchill plaida avec force pour la ­redoute bretonne. L’oncle Charlez l’aurait sans doute fait lui aussi. Mais les autres généraux français craignaient un nouveau Dunkerque, dix fois plus sanglant. Non que les Français se soient effon­drés au premier coup de canon. En l’espace de six semaines, ils avaient ­perdu la moitié de leurs chars et près de 100 000 hommes – un bilan pire qu’à Verdun. Personne n’avait com­battu avec plus de panache que de Gaulle et ses chars lors de leurs trois sorties, qui n’échouèrent que parce que le sort était contre eux. Quand Churchill rappela les mots de Clemenceau en 1918 : « Je me battrai devant Paris, je me battrai dans Paris, je me battrai derrière ­Paris », Pétain répliqua qu’en ce temps-là il possédait une marge de manœuvre d’au moins 60 divisions et qu’actuellement ce n’était plus le cas. « Réduire Paris en ruines ne changera rien au résultat ­final. » Après la guerre, Weygand s’enorgueillissait de ce que Paris ait été grâce à lui la seule des grandes capitales européennes ou presque à avoir conservé sa beauté intacte. Les futures générations de Français, observe Spears de ­façon caustique, pourraient penser « que quelques ruines auraient plus fait pour la renommée de Paris que sa ­beauté intacte ». N’eussent été Pétain et Weygand, de Gaulle aurait peut-être dû se frayer un chemin dans les décombres quand il descendit les Champs-Élysées le 26 août 1944. Comme Churchill, il aurait préféré cela. Mais, sur la plage de Saint-Gilles, j’imagine que pas mal de Français étaient ­encore reconnaissants au vieux maréchal.   — Cet article est paru dans la London Reviewof Books le 2 août 2018. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay et a été publié dans Books n°95 daté Mars 2019 sous le titre "Un illusionniste fourbe, cynique et rétrograde"  
LE LIVRE
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A Certain Idea of France: The Life of Charles de Gaulle de Julian Jackson, Allen Lane, 2018. À paraître au Seuil en septembre 2019

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