Debussy le délicat

Debussy le délicat

Aux yeux des critiques anglo-saxons, la musique du compositeur incarnait le summum du raffinement français.

Publié dans le magazine Books, février 2019.

© Centre Claude Debussy Saint-Germain-en-Laye Collection Dagli Orti / Aurimage

« Un artiste est un homme habitué au rêve et qui vit parmi les fantômes », confia Debussy à son éditeur. Ici en 1893, au piano, chez le compositeur Ernest Chausson.

Debussy est la quintessence de la musique française. J’entends par là que les qualités essentielles de sa musique, non seulement sa délicatesse sensuelle mais aussi son aversion pour […] les paroxysmes orgiaques de la musique allemande de la fin du xixe siècle, comme chez Wagner et Strauss, sont aussi considérées aujour­d’hui comme des qualités essentiellement “françaises”. » Voilà ce qu’écrit le jeune compositeur et chef d’orchestre américain Matthew Aucoin dans The New York Review of Books, à l’occasion du centenaire de la mort de Debussy (1918) et de la parution du livre du musicologue anglais Stephen Walsh Debussy: A painter in Sound. Comme en contrepoint venait le centième anniversaire de la naissance de Leonard Bernstein, une sorte de « photographie en négatif de Debussy », écrit Aucoin. Ce dernier incarnait « le raffinement indolent de la France fin de siècle, Bernstein l’impétueuse et assourdissante extraversion de l’Amérique du milieu du siècle suivant ». Mais, alors que l’anniversaire de Bernstein a donné lieu à « plus de 4 500 événements sur six continents », comme le dit un communiqué de presse, ­celui de Debussy est resté des plus discrets – avec tout de même la parution de deux coffrets de ses œuvres complètes, l’un édité par Deutsche Grammophon, l’autre par Warner Classics. Si l’introverti Debussy s’était vu propulsé par une campagne de communication aux quatre coins du monde, ajoute Aucoin, « il se ­serait replié en position fœtale ». Alors même que sa musique occupe « une position centrale dans le répertoire classique », tandis que celle de Bernstein apparaît « aussi peu consistante que jamais ». Debussy « a apporté au monde une nouvelle forme de beauté », souligne pour sa part le musicologue américain Alex Ross dans un long article du New Yorker. Il y décortique savamment la musique du Français, en prenant pour point de ­départ les premières notes « éthérées » du Prélude à l’Après-midi d’un faune, morceau dont Pierre Boulez faisait l’acte de naissance de la « musique moderne ». ­Debussy a exercé une « vaste influence, non seulement sur les vagues successives des modernistes du xxe siècle, mais sur le jazz, la chanson populaire et Hollywood. Quand à la fois le sévère Boulez et le suave Duke Ellington vous citent en précurseur, c’est bien que vous avez fait quelque chose de singulier ». Ce « singulier » tient d’abord à sa détermination à « nager délibérément et obstinément à contre-courant », selon Aucoin, en l’occurrence à affirmer haut et fort sa préférence pour « le génie musical français », dont il disait : « C’est quelque chose comme la fantaisie dans la sensibilité. » Se référant volontiers à Rameau et à Couperin, il mettait au-dessus de tout (écrit-il lui-même) « la pure tradition française […] faite de tendresse délicate et charmante, d’accents justes […], sans cette affectation à la profondeur allemande, ni besoin de souligner à coups de poing, d’expliquer à perdre haleine ». C’est là justement « une qualité essentielle de la musique de Debussy, reprend Aucoin. Chez Wagner, au moins jusqu’à Parsifal, que d’ailleurs il appréciait, la musique semble être sans cesse en train de se demander quelle est sa destination et comment elle va y arriver. Un peu comme le faune dans le Prélude, ­Debussy veut trouver…
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