Un parc d’attraction consacré au Déluge
par Carmine Grimaldi

Un parc d’attraction consacré au Déluge

Un parc à thème américain donne à voir l’arche de Noé telle qu’elle est décrite dans la Bible. Ses promoteurs n’hésitent pas à faire des infidélités au texte pour impressionner les visiteurs.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Carmine Grimaldi

© Ark Encounter

La famille de Noé sur son lieu de vie. La Genèse ne mentionne à aucun moment les activités des occupants de l’arche. Les décors et les mannequins sont là pour égayer le texte biblique.

De tous les épisodes bibliques, Voltaire estimait qu’aucun n’exigeait plus de foi que celui de l’arche de Noé : « L’histoire du déluge étant la chose la plus miraculeuse dont on ait jamais entendu parler, il ­serait insensé de l’expliquer. » Ah ! si seulement il avait pu visiter Ark Encounter, un parc à thème chrétien qui a ouvert à l’été 2016 dans le Kentucky et s’enorgueillit de sa reconstitution « grandeur nature » de l’arche de Noé ! À l’origine du projet, Answers in Genesis (AiG), une organisation chrétienne qui fait une interprétation littérale de la Bible et à qui l’on doit aussi le musée de la Création voisin. L’arche a été reconstituée avec un souci ­maniaque du ­détail. Quand on sait qu’environ 40 % des Américains croient au créationnisme, on ne peut pas voir le parc comme du simple kitsch chrétien. Il ­incarne au contraire une tendance récente du courant évangélique, une sorte de réalisme fondamentaliste. Visiter Ark Encounter, c’est voir comment le christianisme conservateur du XXIe siècle trouve sa force non seulement dans les miracles, la Bible et les prêches, mais aussi dans le bois de charpente, les mannequins de cire, les plans d’architecte et les études de faisabilité.   Des simulations animées du déluge Les plus de 100 pièces exposées sur le bateau expliquent aux ­visiteurs comment chaque difficulté a pu être surmontée. Comment huit personnes ont-elles pu nourrir autant d’animaux ? Par un réseau complexe de canalisations et de goulottes, ainsi que l’illustre une vidéo interactive. Et la puanteur ? Facile : Noé avait un système de ventilation fonctionnant à l’énergie des marées. Et les tonnes de déjections animales produites chaque jour ? Noé ­pouvait s’en débarrasser grâce à un tapis roulant actionné par des éléphants. Mais comment a-t-il pu faire tenir des éléphants à bord ? Et tous ces dinosaures ? Ils étaient bébés à l’époque. Et, au cas où les visiteurs douteraient qu’un navire en bois transportant toute cette cargaison ait pu ­résister à un ­déluge apocalyptique, un panneau explique que les dimensions de l’embarcation, comme l’ont démontré des ingénieurs navals, offraient un compromis parfait entre confort, stabilité et robustesse. Dans une vidéo inti­tulée « Flotter ou couler », les visiteurs voient des simulations animées de navires issus d’autres mythes du déluge : malmenés par une mer démontée, tous coulent, souvent au milieu de cris de terreur. Lors de l’inauguration officielle, en juillet 2016, les visiteurs se sont émerveillés de ces innovations technologiques. Mais beaucoup de ceux à qui j’ai parlé m’ont confié ne s’être jamais souciés jusque-là de ces détails ; ils avaient simplement imputé cela à la toute-puissance de Dieu. Tim Lovett, le concepteur du navire, n’a que trop entendu ce genre de propos. Attablé à Emzara’s Kitchen, la cafétéria du parc baptisée ainsi en hommage à la femme de Noé, il fustige ceux qui attribuent l’arche uniquement à des miracles. « C’est un peu une maladie, me dit-il. [Dieu] ne fait pas de miracles bon gré mal gré. »   Célébration d’une autonomie radicale Si Lovett a tenu à ce que l’arche soit « réaliste », c’est autant pour des raisons politiques que par rigueur intellectuelle. « Les ­Hébreux dans le désert n’étaient pas forcément des gens bien », explique-t-il. Ils se contentaient d’« attendre des miracles » et de « se plaindre, assis sous leurs tentes » ; autrement dit, ils ressemblaient « un peu aux gens qui vivent des allocs ». Ce sentiment, qui…
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Commentaire

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  1. Luc-Laurent Salvador dit :

    Au lieu de se gausser d’une religion en particulier sur la base de leur stéréotypes étroits, vos « journalistes » feraient mieux de faire un vrai travail d’investigation. Ils découvriraient que quasiment toutes les peuplades du monde ont rapporté des récits de déluge en des temps reculés. Cette généralité étant un fait, la question est de savoir comment on peut l’expliquer scientifiquement. Sous ce rapport, ceux qui avancent l’hypothèse de réelles submersions sur de très larges surfaces ne sont pas forcément des huluberlus. La possibilité d’un fragment de météorite ou de comète percutant des couches glaciaires ne peut être exclue simplement parce qu’elle dérange nos habitudes de pensées concernant l’histoire récente de l’anthropocène. Suivez la piste du Dryas récent, vous ne perdrez pas votre temps.