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L’enfer : brève histoire d’un lieu déplaisant

Même si l’idée de l’enfer lui préexiste, il faut attendre le christianisme pour qu’elle se déploie dans toute son extravagance. Fonction principale : maintenir les hommes dans la crainte, disait déjà Christopher Marlowe. La réalité est plus complexe : l’enfer offre des satisfactions, y compris d’ordre politique.


© DEA / G. Nimatallah / De Agostini / Getty

Dieu prend-il plaisir au spectacle de tant de souffrances ? Et, si oui, devons-nous en jouir avec lui ? Détail du triptyque Le Jugement dernier (vers 1500-1505), de Jérôme Bosch.

« Je crois plutôt que l’Enfer est une fable », décrète le célèbre professeur. Un propos surprenant pour la fin du XVIe siècle, époque où personne ou presque n’aurait osé dire une chose ­pareille, et de la part de quelqu’un qui est en pleine conversation avec un ­démon auquel il propose de vendre son âme. Le professeur en question est le docteur Faust, dans la grande tragédie élisabéthaine de Christopher Marlowe. Las de sa maîtrise de la philosophie, de la médecine et du droit, Faust a soif de connaissances occultes. « En quel lieu êtes-vous damnés ? demande-t-il à Méphistophélès, le démon qu’il a fait apparaître. La réponse fuse : « En ­Enfer. » Faust reste sceptique : « Comment se fait-il que toi, tu sois sorti de l’Enfer ? » La réponse du démon est d’un calme dévastateur : « Mais l’Enfer c’est ici, je n’en suis pas sorti. » 1

 

Marlowe croyait-il vraiment à l’existence de l’enfer, lui qui était un athée notoire et qui déclara (selon un rapport de police) : « La religion a pour tout premier but de maintenir les hommes dans la crainte » ? Imaginait-il que les humains devaient payer pour leurs méfaits (ou être récompensés pour leurs bonnes actions) dans l’au-­delà ? Pensait-il qu’il existait un vaste royaume souterrain dans lequel étaient jetées les âmes des pécheurs afin de se faire infliger des châtiments éternels par des suppôts de Satan ? Difficile à dire, mais de toute évidence l’enfer était un sujet porteur pour le théâtre de son temps, tout comme l’exorcisme l’est aujourd’hui pour le cinéma. Dans son journal, l’entrepreneur de spectacles de l’époque élisabéthaine Philip Henslowe fait l’inventaire des accessoires entreposés dans les réserves du théâtre de la Rose, dont il est le propriétaire. Y ­figurent un rocher, une cage, un tombeau et une gueule de l’enfer, idéale pour engloutir un pécheur tel que Faust à la fin de l’acte V.

 

Il est avéré que La Tragique Histoire du docteur Faust fit forte impression sur les contemporains de Marlowe. Pendant une représentation à The Theatre – la première scène en bois bâtie à Londres –, un craquement sema la panique parmi le public ; dans la ville d’Exeter, les comédiens déguerpirent persuadés qu’il y avait un diable de trop sur scène, tandis que circulaient maintes rumeurs sur « l’apparition du Diable » qui s’était montré à l’improviste pendant la scène de l’invocation. Dans Le Docteur Faust, l’enfer était peut-être une sorte de divertissement théâtral ; le ­public payait pour entrer dans un univers de fiction. Mais, quand le spectacle était perturbé par un bruit inopiné, la foule était prête à abandonner sur-le-champ toute idée de fiction et admettre que tout cela n’était que trop vrai. C’est une histoire bien connue. Nous autres humains avons le chic pour transformer notre imagination débordante en convictions inébranlables et édifier sur ces fondements nos institutions les plus complexes et les plus durables. En matière de foi, la frontière entre fiction et réalité est poreuse.

 

The Penguin Book of Hell, publié sous la direction de l’historien Scott Bruce, est une anthologie des fantasmes ­sadiques auxquels des millions de personnes ont cru dur comme fer pendant des siècles. Tous les peuples, toutes les cultures n’ont pas souscrit à ces fantasmes. Les Égyptiens de l’Antiquité avaient beau être obsédés par l’au-delà, ce n’est pas de souffrir dans le royaume des morts qui les effrayait le plus mais de cesser tout bonnement d’exister. À l’autre extrême, les épicuriens de la Grèce antique accueillaient avec soulagement l’idée qu’une fois que la vie s’achève nous ne sommes plus là : après la mort, les atomes composant le corps et l’âme se désintègrent tout simplement, et il n’y a plus rien à craindre ou à dési­rer. Épicure n’était pas seul à penser qu’un comportement éthique ne devait pas découler de menaces ou de promesses : dans Éthique à Nicomaque, Aristote s’interroge sur les ressorts de la vertu, du bonheur et de la justice sans jamais évoquer des châtiments ou des récompenses post mortem.

 

La Bible hébraïque ne mentionne pas une seule fois l’enfer. Ce que les ­Hébreux nommaient shéol était simplement un lieu de ténèbres et de silence où finissaient tous les morts – les justes comme les criminels. Pour les rabbins de l’Antiquité, les cieux (shamayim) étaient l’endroit où on pouvait consacrer tout son temps à étudier la Torah. Son contraire n’était pas un lieu de souffrances mais plutôt un état de dépression si profond qu’on n’était même pas en mesure d’ouvrir un livre.

 

Avec l’Odyssée, Homère a livré au monde une vision de l’au-delà bien plus élaborée que celle des Hébreux. Sisyphe est condamné à faire rouler éternellement jusqu’au sommet d’une colline un énorme rocher qui redescend à chaque fois, et Tantale, debout dans un lac, tente en vain d’atteindre des fruits et est tourmenté par une soif qu’il ne parvient ­jamais à étancher. Hormis ces cas isolés de châtiments exemplaires, le séjour des morts que parcourt Ulysse se distingue non pas par l’infliction d’une peine ou l’octroi d’une récompense méritée, mais par une mélancolie générale, qui le rend plus proche du shéol que de l’enfer chrétien. « A-t-on vu ou verra-t-on ­jamais bonheur égal au tien ? demande Ulysse à l’âme du noble Achille. ­Jadis, durant ta vie, nous tous, guerriers d’Argis, t’hono­rions comme un dieu : en ces lieux, aujourd’hui, je te vois, sur les morts, exercer ta puissance. » Mais Achille repousse avec dédain ce compliment facile : « Oh, ne me farde pas la mort, mon noble Ulysse ! J’aimerais mieux, valet de bœufs, vivre en service chez un pauvre fermier, qui n’aurait pas grand chère, que régner sur ces morts, sur tout ce peuple éteint ! » 2 La vie peut être terriblement difficile, comme le montre le grand poème d’Homère, mais elle est préférable à la place d’honneur dans le royaume des morts.

 

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The Penguin Book of Hell n’explique nulle part comment le christianisme a pu, à partir d’un fatras contradictoire de concepts antiques (égyptiens, ­hébraïques, babyloniens, perses, grecs et romains) aboutir au cauchemar accom­pli qui est, selon les mots de Scott Bruce, « la construction intellectuelle la plus percutante de l’imagination humaine dans la tradition occidentale ». Platon a certes apporté sa pierre en imaginant une échelle de châtiments pour les âmes fautives, de même que Virgile en offrant une topographie précise des Enfers et en conseillant à toute personne coupable d’un crime caché de l’expier avant qu’il ne soit trop tard.

 

 

 

Mais aucun de ces maîtres d’œuvre païens de la culture occidentale n’est à l’origine de quelque chose que l’anthologie se contente de survoler : les multiples références de Jésus à la ­Géhenne, cette sinistre vallée de Jérusalem où, aux temps anciens, on pratiquait des sacrifices d’enfants en l’honneur du dieu Moloch. « Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu », dit Jésus à ses disciples lors de son sermon sur la montagne (Matthieu 5, 22). Les trois Évangiles de Matthieu, Marc et Luc mettent une bonne dizaine de fois cet avertissement dans la bouche du Sauveur : « Mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d’avoir ton corps tout entier jeté dans la ­géhenne » (Matthieu 5, 29) ; « Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi. Mieux vaut pour toi entrer borgne dans la vie éternelle, que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne de feu » (Matthieu 18, 9) ; « Et si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas » (Marc 9, 43) ; « Je vais vous montrer qui vous devez craindre : craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir d’envoyer dans la géhenne » (Luc 12, 5), et ainsi de suite 3. La bonne parole des Évangiles est étroitement liée, dans la bouche du fils de Dieu, à de terribles et nombreuses mises en garde contre un lieu où le ver ne meurt pas, où le feu ne s’éteint pas et où il y aura des pleurs et des grincements de dents.

 

Qu’elle provienne des Pharisiens, des Esséniens ou d’une vision toute personnelle, l’évocation par Jésus d’un lieu de tourments pour les pécheurs a visiblement donné lieu au déluge de textes figurant dans un ouvrage qu’il eût été plus juste d’intituler « Le livre de l’enfer chrétien », étant donné l’absence des traditions bouddhistes ou autres.

 

Le plus ancien de ces textes est un bref extrait d’un écrit apocryphe du IIIe siècle, l’Apocalypse de Paul, qui contient déjà bon nombre des éléments si chers aux propagandistes de l’enfer. Le récit, emblématique du genre, se veut un témoignage direct, une sorte de carnet de voyage effrayant. Il y a un fleuve de feu, des vers insatiables, de la poix et du soufre enflammés, de la puanteur et des pierres tranchantes qui pleuvent sur les corps nus des damnés ; des adultères suspendus par les sourcils et les cheveux, des sodomites couverts de sang et de boue ; des jeunes filles ayant perdu leur virginité à ­l’insu de leurs parents attachées avec des chaînes chauffées à blanc ; des femmes ayant avorté empalées sur un obélisque ­enflammé ; des païens charitables qui « firent des aumônes mais ne connurent pas le Seigneur Dieu » et qui sont par conséquent rendus aveugles et placés dans une fosse de feu.

 

Les démons – appelés ici « anges du Tartare » – pratiquent des tortures différenciées selon le type de pécheurs. Voici le sort réservé à un lecteur – la personne chargée de la lecture des textes liturgiques à l’église – qui n’observait pas les préceptes de Dieu : « Et l’ange préposé aux peines arriva, tenant un grand rasoir brûlant, et avec celui-ci il coupait les lèvres de cet homme et également sa langue. » Aux exclamations horrifiées du témoin oculaire, son ange gardien répond que tout cela fait partie du dessein de Dieu : « Et en soupirant, je pleurai et dis : “Malheur aux hommes, malheur aux pécheurs, pourquoi sont-ils nés ?” Et l’ange prit la parole et me dit : “Pourquoi pleures-tu ? Es-tu plus miséricordieux que le Seigneur Dieu […] ?” »

 

Cette question, qui se voulait rhétorique, hante les pages de The Penguin Book of Hell et en appelle d’autres, beaucoup plus dérangeantes. Quel est ce Dieu qui inflige de tels sévices à ceux qui lui déplaisent ? Pourquoi n’empêche-t-il pas le pire d’arriver ? Ou pourquoi, après un délai raisonnable, ne met-il pas au moins fin à tout ce terrible système de châtiments ? À quoi bon une peine aussi lourde pour l’éternité ? Dieu prend-il plaisir au spectacle de tant de souffrance ? Et, si oui, devons-nous en jouir avec lui ?

 

 

Je m’efforce de penser aux pires monstres de l’histoire mondiale – Hitler me vient aussitôt à l’esprit – et tente de les expédier dans cette colonie pénitentiaire imaginaire, mais je n’y arrive pas. Non que je sois enclin au pardon et à l’oubli, ou que j’aie l’espoir que le criminel se repente et se ­rachète. Je ne parviens tout bonnement pas à être partie prenante d’un système méta­physique gouverné par un créateur tout-puissant dont l’amour sans bornes est assombri par une fureur sans bornes. Or ce système est précisément celui qui a dominé pendant près de deux millénaires et qui, si l’on en croit des sondages récents, continue d’être un article de foi pour la majorité de mes concitoyens, puisqu’ils sont 58 % à déclarer croire à l’enfer.

 

Dans la conception de l’au-delà des tout débuts du christianisme, les châtiments les plus atroces sont réservés aux hérétiques. « Quels sont ceux, seigneur, qui sont envoyés dans ce puits ? » demande l’apôtre dans l’Apocalypse de Paul en scrutant l’abîme le plus profond. À quoi l’ange qui le guide répond : « Quiconque n’aura pas confessé que le Christ est venu dans la chair et que la Vierge Marie l’a enfanté, et tous ceux qui disent que le pain et le calice de l’Eucharistie ne sont pas le corps et le sang du Christ. »

 

La police de l’orthodoxie doctrinale s’étendait ainsi aisément aux divergences interreligieuses. Dans l’évangile de Nico­dème, apocryphe sans doute ­rédigé en grec au ive siècle et très largement diffusé, ­Satan se vante d’avoir « excité » contre Jésus « [s]on ancien peuple juif, l’animant de haine et de colère ». Les juifs ont toujours ­occupé une place de choix dans l’enfer chrétien ; dans Le Jugement dernier, la célèbre mosaïque du XIIe siècle qui orne l’envers de la façade de la basilique de Torcello, ils sont mis à bouillir dans un chaudron à part. Ils y étaient souvent rejoints, bien sûr, par les musulmans.

 

Dante relate ainsi à propos d’un supplicié dans L’Enfer :

« Jamais tonneau, perdant sa douelle ou son fond,
ne s’ouvrit ainsi, comme j’en vis un
fendu du menton jusqu’où l’on pète.
Entre les jambes pendaient les boyaux ;
foie, rate et poumons étaient à découvert. »

 

Mais cette fois, le poète n’a pas besoin de demander à son compère Virgile de qui il s’agit, car le supplicié s’identifie lui-même :

 

« Il me regarde et avec les mains s’ouvre la poitrine,
disant : “Vois comme je me déchire !
vois comme est mutilé Mahomet !” » 4

 

Au XVIe siècle, les catholiques priaient ardemment pour que Luther rejoigne cette troupe suspecte, avec d’autres réfor­mateurs en révolte contre leur Sainte Mère l’Église. De leur côté, les protestants vouaient le pape et ses évêques aux flammes de l’enfer. Mais il n’y avait rien là de très nouveau : les hommes d’Église figuraient depuis longtemps en bonne place dans les représentations médiévales de la géhenne. Dans L’Enfer, Dante voit le pape Nicolas III se tortiller tête en bas dans un puits de feu. Le pape qui rôtissait dans les flammes était coupable de simonie – la vente de charges ecclésiastiques –, une accusation souvent portée contre les digni­taires de l’Église, au même titre que l’orgueil, la gloutonnerie et ­l’hypocrisie.

 

Plus fréquemment encore, les accusations contre le ­clergé étaient d’ordre sexuel : la règle du célibat absolu des prêtres, en vigueur depuis un bon millénaire, s’était révélée presque impos­sible à mettre en pratique. Les manquements à cette règle étaient parfois traités avec une note d’humour désa­busé, comme chez Boccace ou Chaucer, mais ils provoquaient le plus souvent dégoût et indignation. ­Ainsi, dans La Vision de Tondale, un texte du XIIe siècle qui connut un immense ­succès dans l’Europe médiévale, un visi­teur de l’enfer contemple une foule d’âmes soumises à un supplice particulièrement atroce : « Là, le membre sexuel des hommes et des femmes ressemblait à un serpent qui leur déchirait le ventre et les autres parties du corps et s’efforçait continuellement de sortir ce qui se trouve à l’intérieur. » L’ange qui guide le visiteur horrifié lui explique que ce sont tous des moines, des nonnes et d’autres religieux qui se sont rendus coupables de fornication 5.

 

 

Thomas d’Aquin, qui n’éludait jamais les questions les plus épineuses, se demandait si les âmes bienheureuses dans le ciel pourraient voir les tourments des damnés et entendre leurs cris de douleur. Il comprenait qu’une telle idée puisse incommoder certaines personnes et paraître en contradiction avec la parfaite béatitude. Après tout, avoir de la compassion pour la souffrance d’autrui revient en quelque sorte à l’éprouver ; or, au paradis, il ne peut y avoir de souffrance. Mais Thomas d’Aquin conclut que oui, les bienheureux verront les tourments subis par les damnés, et que non, ces tourments ne leur inspireront aucune compassion. Au contraire, ils éprouveront de la satisfaction à être ­témoins de ce qui se passe en bas : « C’est pourquoi, pour que la béatitude des saints leur plaise davantage, et qu’ils en rendent à Dieu de meilleures actions de grâces, il leur est donné de voir parfaitement les souffrances des impies »6.

 

Manifestement, croire à l’enfer offre des satisfactions qui contribuent à expliquer son attrait persistant, et qu’on devine dans les châtiments infligés au malheureux lecteur auquel on coupe la langue ou aux religieux fornicateurs attaqués par leurs organes génitaux. Partout en enfer, dit l’ange à Tondale, les pécheurs reçoivent exactement ce qu’ils méritent : « Tu vas voir la peine qui convient à tes actes. » Le principe est connu sous le nom de contrapasso 7, et Dante en était le maître suprême. Cette forme de justice fait subir au pécheur l’exact opposé de ce qui l’a conduit à la damnation : ainsi, les devins qui de leur vivant tentaient d’entrevoir l’avenir devront marcher à jamais la tête tournée vers l’arrière. Mais la peine peut être aussi une sorte de prolongement démoniaque de leur vice : les coléreux sont condamnés à se mettre en pièces les uns les autres, les usuriers ont une bourse pendue au cou qui les fait se tordre de douleur, les amants qui se sont laissés aller à la passion de la chair sont emportés par une infernale bourrasque qui ne s’arrête jamais.

 

L’extraordinaire poème de Dante ne s’intègre pas bien dans The Penguin Book of Hell tant il est riche et complexe. De par la profonde compréhension ­humaine dont il témoigne, L’Enfer résiste à toute tentative d’en faire une pièce de doctrine ou une œuvre d’édification, et les rares extraits choisis ne semblent pas à leur place parmi les fantasmes plus grossiers et les sévères mises en garde qui dominent l’anthologie.

 

Après la Réforme, catholiques et protestants continuent à prêcher sur l’enfer, mais sur un mode très différent, comme en témoignent les textes sélectionnés par Scott Bruce. Les catho­liques mettent toujours en avant les tourments physiques de l’au-delà, tandis que les protestants soulignent plutôt les souffrances psychologiques. « Songez à la puanteur, écrit au XVIIe siècle le père ­jésuite ­italien Giovanni Pietro Pinamonti, qui émanera de ce cachot où seront enfermés ensemble tous les démons tourmenteurs et tous les corps des tourmentés. » Au début du XVIIIesiècle, le prélat ­anglican ­William Dawes insinue que la ­souffrance des damnés serait exacerbée si on leur laissait entrevoir les joies du paradis. Comme cela les irriterait et les blesserait de penser qu’ils avaient un tel bonheur à portée de main et qu’ils l’ont perdu en courant après « de simples ­babioles et des vétilles » ! Pour aggraver les choses, poursuit-il, leur soif de ­babioles ne va pas s’éteindre. En enfer, « les damnés brûlent sans fin de désir pour ces choses tout en étant infailliblement assurés de n’avoir jamais la moindre possibilité d’en jouir ».

 

Dawes prétendait croire à l’existence littérale de la colonie pénitentiaire souterraine, mais il est clair, à la lecture de sa prose tortueuse, que cette profession de foi le mettait mal à l’aise : « Je dois avouer franchement que je ne vois ­aucune sorte de raison de supposer que le feu de l’Enfer n’est pas un feu réel et matériel, mais seulement métaphorique et figuré. » Aucune sorte de raison sinon la raison elle-même. Il se replie promptement sur une conception du châtiment plus civilisée, ou du moins plus sociale. Songez, écrit-il, à la bande de démons que vous devrez fréquenter en enfer : « On ne peut rien attendre d’une telle compagnie sinon du vacarme, de la haine, de la colère, du sarcasme, des échanges de coups de dents, rien que les craintes et les jalousies les plus terribles, les querelles les plus méchantes et hargneuses. Et Grand Dieu ! Si cela nous agace sur cette terre d’avoir à passer ne serait-ce que quelques heures en déplaisante compagnie, comment pourrons-nous jamais supporter l’idée d’élire domicile parmi cette bande infer­nale qui cherche sans ­répit, nuit et jour, la meilleure manière de se provoquer et de s’exaspérer mutuellement au plus haut point. » Nous ne sommes plus tant dans l’univers de Dante que dans celui de Jane Austen – une éternité à vivre en compagnie de lady Catherine de Bourgh 8.

 

« Mon petit », écrivait le prêtre catholique anglais John Furniss au milieu du XIXe siècle, « si tu vas en Enfer, il y aura auprès de toi un démon pour te frapper. Il te frappera à tout jamais, sans jamais s’arrêter. » Pourquoi vouloir instiller une idée aussi atroce dans l’esprit d’un enfant ? Ce que cela cache, c’est la volonté de discipliner par la peur, au motif que l’on serait plus ­enclin à bien se conduire quand on craint d’être puni dans l’au-delà. Mais, dès le vie siècle, le pape Grégoire le Grand, qui fut l’un des premiers à écrire sur l’enfer, recon­naissait à regret que cela ne marchait pas. Et la longue histoire du comportement humain en témoigne. L’instrumentalisation de l’enfer se ­résume en défi­nitive à cette phrase que cite Voltaire : « Mon ami, je ne crois pas plus l’enfer éternel que vous ; mais il est bon que votre servante, votre tailleur et même votre procureur le croient. » 9

 

 

Le père Furniss craignait peut-être que l’esprit de Voltaire ait entamé la croyance dans les horreurs à venir. Il écrit à l’intention de ses jeunes lecteurs : « Peut-être qu’en ce moment même, à sept heures du soir, un enfant arrive en Enfer. Demain, à la même heure, va frapper aux portes de l’Enfer et ­demande à quoi est occupé cet enfant. Les démons iront voir. Puis ils reviendront et ils diront : “L’enfant brûle !” » Mais, n’en déplaise à ce propagandiste de l’enfer, l’enfant qui brûle nous éloigne de la théologie et nous mène à Freud. Les mots : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » sont au cœur de l’une de ses plus célèbres interprétations de rêve 10.

 

Freud affirmait que les mots, si terribles soient-ils, permettent au rêveur de continuer à dormir. Peut-être pouvons-nous en dire autant des textes rassemblés dans The Penguin Book of Hell. L’une des motivations premières de ces textes est la colère, la colère contre les personnes occupant des postes de pouvoir et de confiance qui mentent, trichent, piétinent les valeurs les plus élémentaires et échappent pourtant au châtiment qu’ils méritent de manière si évidente. L’histoire est une chronique sans fin de ces personnages, mais ­aussi de la frustration et de l’impuissance éprouvées par les gens ordinaires qui se sentent partie prenante du système. L’enfer est le dernier recours contre l’impuissance politique. On se console – on parvient à continuer à dormir, comme ­dirait Freud – en imaginant que ces odieux personnages que l’on déteste recevront ce qu’ils méritent dans l’au-delà.

 

Mais Voltaire et les Lumières portent un tout autre message : réveillez-vous ! Mettez au rebut ce fantasme parfaitement stérile. Car il ne sert pas seulement les victimes, mais aussi les persécuteurs. Il faut combattre les criminels ici et maintenant, dans le seul monde où nous pouvons espérer voir régner la justice.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 20 décembre 2018. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Notes

1. La Tragique Histoire du docteur Faust, traduit de l’anglais par Fernand-C. Danchin (Les Belles Lettres, 2004). Christopher Marlowe a écrit sa pièce vers 1590 en s’inspirant de contes populaires allemands.

2. Odyssée XI, 479, traduit du grec ancien par Victor Bérard (Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1955).

La Bible. Traduction officielle liturgique (AELF – Éditions Mame, 2013).

4. L’Enfer, chant XXVIII, 23-31, traduit de l’italien par Marc Mentré sur son site ladivinecomedie.com.

5. Ce texte, rédigé en latin par le moine irlandais Marcus en Allemagne au XIIe siècle, relate le séjour en enfer d’un chevalier irlandais nommé Tondale (ou Tungdal), qui est guidé dans son périple par un ange. Une traduction en français moderne est proposée par Yolande de Pontfarcy dans L’Au-delà au Moyen Âge (Peter Lang, 2010).

6. Somme de théologie, supplément, question 94 (Éditions du Cerf, 2007).

7. Dans leurs traductions de La Divine Comédie, Lamennais en 1883 puis Jacqueline Risset en 1985 rendent le terme par « loi du talion ».

8. Dans le roman de Jane Austen Orgueil et préjugés (1813), lady Catherine de Bourgh est une insupportable aristocrate qui prétend régenter tout son entourage.

9. Dictionnaire philosophique (Folio Classique, 1994).

10. L’Interprétation du rêve, chapitre VII, traduit par Jean-Pierre Lefebvre (Seuil, 2010). Ce rêve est au cœur du documentaire de Joseph Koerner, The Burning Child (2019).

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
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The Penguin Book of Hell de Scott G. Bruce, Penguin Classics, 2018

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