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Engels, l’indispensable féal

Sans l’argent gagné par Engels sur le dos des ouvriers du textile, Marx aurait-il jamais écrit Le Capital ? Une nouvelle biographie dissèque la singulière amitié entre les deux hommes, et dévoile les ambiguïtés du bourgeois résolument viveur et boursicoteur qu’était Engels.

Marx est de retour en vogue. Pendant quelques décennies, les marxistes furent pourtant une espèce en voie de disparition. Aujourd’hui, l’effondrement du capitalisme dope leur cote et Le Capital est un bestseller en Allemagne. La biographie de Tristram Hunt sur l’énigmatique collaborateur de Marx, Friedrich Engels, ne pouvait tomber davantage à point nommé.

« Marx était un génie. Nous avions, tout au plus, un peu de talent », déclara un jour Engels, plumitif socialiste qui eut le bon sens de s’associer au génie Marx. C’est cette amitié qui le distingua des autres révolutionnaires en herbe, oubliés depuis longtemps, qui buvaient et discutaient dans les bars de Bruxelles jusqu’à trois heures du matin, dans les années 1840. Mais, comme le précise Tristram Hunt, Engels ne fut pas seulement le comparse de Marx. Sans lui, l’auteur du Capital

n’aurait sans doute jamais réussi. Les deux hommes étaient liés par une relation de dépendance réciproque comparable à bien des égards à un mariage.

La grande contribution d’Engels à l’histoire du monde ne fut en rien révolutionnaire. Après avoir participé (très modestement) aux révolutions de 1848, il s’enfuit à Londres avec Marx. En bisbille avec son père, un industriel du textile, il était sans le sou quand sa famille consentit à lui offrir un poste dans une succursale de Manchester. Pendant vingt ans, Engels travaillera chez Ermen & Engels, envoyant à Marx, resté à Londres, la moitié de ses revenus et ce qu’il réussissait à chiper dans la caisse.

Marx n’était pas pauvre, mais il avait épousé une grande dame, Jenny, la fille d’un baron ; et, pour un révolutionnaire, il était pitoyablement soucieux des apparences. Engels subventionnait donc son train de vie bourgeois, permettant à Marx de travailler interminablement à son grand œuvre, Le Capital. Ce qui ne l’empêchait pas de traiter Engels de la pire manière. Il lui demandait d’écrire ses articles, pour ensuite s’en attribuer tout le mérite. Et lorsque Marx engrossa sa servante, Engels assuma la paternité de l’enfant. Égocentrique, conventionnel et couvert de furoncles, c’est un Marx particulièrement antipathique qui émerge de ce récit.

Engels était un socialiste caviar. Il trouvait « répugnant » d’être un bourgeois et un industriel mais tenait ces deux rôles à merveille. Il justifiait son poste à l’usine en expliquant que l’argent gagné sur le dos des ouvriers servait à libérer le prolétariat en finançant le grand livre de Marx. Et il ne mettait pas toujours en pratique le credo socialiste qu’il prêchait, chassant régulièrement avec le Cheshire Hunt (1) et sautant les haies avec les châtelains locaux. Il vivait en outre avec une ouvrière irlandaise illettrée, Mary Burns, commettant le péché dont il accusait les propriétaires d’usines : profiter de la relation de pouvoir à des fins sexuelles.

Après la publication du Capital, Engels partit s’installer à Londres dans une maison [du quartier chic] de Primrose Hill. Il tirait alors ses revenus d’investissements en Bourse, mais prétendait que la démarche était idéologiquement légitime puisque la Bourse ne faisait qu’ajuster la plus-value volée aux ouvriers. La famille de Marx – ses filles et ses parasites de beaux-fils – le saignait sans vergogne. Il faut souligner, à son honneur, que le généreux Engels ne s’en offusqua jamais. Après la mort de Mary Burns, il se mit en ménage avec sa sœur Lizzie, vivant une existence bohème, tenant table ouverte tandis que le bordeaux et la bière allemande coulaient à flots. Tout ceci paraît fort amusant. Selon Tristram Hunt, Engels attendit pour épouser Lizzie qu’elle fût sur son lit de mort car il était convaincu de l’hypocrisie du mariage bourgeois. Mais le philosophe était aussi un coureur de jupons, une fois même accusé de viol.

Engels vécut assez longtemps pour voir les idées de Marx inspirer un mouvement de masse. Il écrivit une version vulgarisée du Capital qui devint bestseller et s’efforça à plusieurs reprises de faire entrer les sciences naturelles dans le carcan marxiste. Certains prétendent qu’il a perverti le marxisme authentique. Tristram Hunt le disculpe et dépeint Engels en souffre-douleur injustement tenu pour responsable des aspects les moins séduisants de la doctrine. Engels était un bon journaliste et un militant efficace. À 24 ans, il écrivit un livre appelé à durer, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre en 1844. Cette brillante condamnation du berceau nauséabond du capitalisme est toujours éditée. Elle a été largement plagiée.

Tristram Hunt signe ici une biographie attachante et passionnante, même s’il semble parfois faire du pauvre Engels un prétexte pour brosser toute l’histoire de la pensée socialiste du XIXe siècle, surtout lorsque les documents sont rares. Mais il n’est pas facile d’écrire un livre captivant sur la philosophie dialectique et certains passages sur le socialisme sont fastidieux. Reste que l’histoire profondément humaine de la relation entre Marx et Engels sauve le livre.

 

Ce texte est paru dans The Spectator le 6 juin 2009.

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Notes

1| Organisation de chasse à courre du comté de Cheshire.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le communiste en redingote. La vie révolutionnaire de Friedrich Engels de Engels, l’indispensable féal, Allen Lane

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