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Et Dieu rencontra l’entreprise

Les magnats des années 1950 ont-ils inventé le mythe de l’Amérique chrétienne ?

Il fut un temps où ni les billets de banque américains, ni le serment d’allégeance au drapeau ne faisaient référence à Dieu. Comme le rappelle l’historien de Princeton Kevin Kruse, l’adoption de la devise nationale « In God we trust » ne date que de 1956. Deux ans plus tôt, le Congrès avait fait ajouter au serment d’allégeance l’expression « sous l’autorité de Dieu ». « Ce ne sont pas les Pères fondateurs, mais nos grands-pères qui ont forgé les cérémonies et les formules qui viennent à l’esprit lorsqu’on interroge la nature chrétienne des États-Unis », souligne l’auteur de One Nation Under God. Ainsi qu’il le raconte, de riches Américains comme le pétrolier J. Howard Pew Jr. ou le réalisateur Cecil B. DeMille ont commencé dans les années 1930 à financer des prédicateurs décidés, comme eux, à lutter contre « l’étatisme païen » du New Deal. Figure de ce mouvement, le révérend James W. Fifie
ld officiait dans une église congrégationaliste de Los Angeles. Lui que ses détracteurs avaient baptisé « le saint Paul des nantis » expliquait que lire la Bible était « comme manger du poisson : on enlève les arêtes et on savoure la chair. Toutes les parties ne se valent pas ». Ainsi, James Fifield et ses semblables (dont le pasteur méthodiste Abraham Vereide) mettaient l’accent, non pas sur la charité, mais sur l’éthique supposément individualiste des Évangiles. L’Amérique avait besoin, disait Vereide, de renouer avec « l’individualisme acharné que le Christ a apporté [au monde] ». De ce fait, « ramener la nation “sous l’autorité de Dieu” signifiait restaurer la liberté des grandes entreprises et démanteler l’État-providence impie », résume Paul Baumann dans le Washington Post. À la fin des années 1940, grâce à l’argent et à l’influence de ses généreux donateurs, Fifield diffusait une émission de radio hebdomadaire sur plus de huit cents stations à travers le pays. Quant à Vereide, il avait instauré à Washington des « petits déjeuners de prière » auxquels participaient de nombreux membres du Congrès. Mais le réveil religieux n’eut véritablement lieu que sous l’impulsion de l’évangéliste Billy Graham (le « Pasteur de l’Amérique ») et surtout du président Dwight Eisenhower, maître d’œuvre ce que l’auteur appelle la « sacralisation de l’État ». « One Nation Under God est un livre fascinant mais frustrant », commente Paul Baumann, qui déplore son manque de profondeur historique. Ainsi que l’ont souligné de nombreux intellectuels, de Tocqueville au sociologue Robert Bellah, l’influence de la religion sur la vie publique américaine ne date pas des années 1950. La ferveur religieuse de l’Amérique d’après-guerre ne peut donc se réduire à une simple opération de manipulation des entreprises, selon Baumann.
LE LIVRE
LE LIVRE

One Nation Under God. How Corporate America Invented Christian America de Kevin M. Kruse, Basic Books, 2015

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