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Et pendant ce temps, en Chine…

L’impitoyable Amy Chua fait la leçon aux Occidentaux, au moment même où les mères et les autorités chinoises commencent à remettre en cause la tradition de l’éducation à la baguette.

Rien n’est plus insupportable que les gens qui vous disent comment élever vos enfants, sauf peut-être si les conseils sont donnés par des Chinois. La Chine a damé le pion à l’Occident dans la crise financière mondiale, et il se pourrait qu’elle domine le monde lorsque les enfants occidentaux d’aujourd’hui seront grands. Mais l’Occident continue de mieux s’occuper des enfants que les Chinois, n’est-ce pas ? Peut-être pas. Selon Amy Chua, professeur de droit à Yale, Sino-Américaine de la deuxième génération, il serait temps que l’Occident accompagne sa crise financière d’une bonne crise de conscience quant à ses méthodes d’éducation. Son livre a atterri sur mon bureau au moment où je me demandais justement si je serais capable de permettre à mes enfants d’accomplir un miracle économique (comme rembourser leurs études supérieures). J’étais en train de le lire quand mes deux filles, âgées de 9 et 11 ans, sont revenues de leur école internationale bilingue à Shanghai, avec des bulletins remplis de notes que Chua aurait jugées honteuses. Dans la mesure où mes enfants (adoptifs) sont nettement plus chinois que Chua – mes filles sont nées en Chine et y ont passé l’essentiel de leur courte vie –, leur incapacité à atteindre l’excellence scolaire si étroitement attachée à leur appartenance ethnique ne peut avoir qu’une cause : mon incompétence de mère occidentale. Leurs parents biologiques seraient sans doute d’accord : ils me trouveraient bonne à enfermer s’ils savaient que mon but premier est d’avoir des enfants heureux, et non des enfants qui réussissent. Et le responsable de l’orphelinat qui a baptisé l’une de mes filles Xinke – ou « Qui réussit les examens impériaux » – avait probablement autre chose en tête que son épanouissement personnel. Mieux vaut ne pas leur dire que la réussite scolaire me semble difficilement compatible avec le bonheur d’un enfant (et sans aucune incidence sur son épanouissement futur). J’étais deuxième de ma classe au lycée, en Amérique, alors je connais le prix à payer pour les bonnes notes ; je préfère que mes filles soient les reines du bal de fin d’année. Ou, du moins, c’est ce que je pensais jusqu’au jour où j’ai reçu ce dernier bulletin : même les reines du bal doivent passer leur bac. Tout à coup, l’idée d’adopter en partie les méthodes chinoises m’est apparue plus attirante. Et s’il y a une personne susceptible de me faire changer d’attitude, c’est bien Amy Chua : son livre est drôle, bien écrit – même s’il frise parfois le délire – et intelligemment provocateur. Il m’a vraiment amenée à me demander si je ne ferais pas mieux, tout bien considéré, de devenir une maman chinoise. Chua est sans indulgence pour les Occidentaux comme moi, qui transmettent en filigrane à leurs enfants leur scepticisme sur la valeur de la réussite. Selon elle, la méthode occidentale – qu’elle connaît parfaitement, puisqu’elle a grandi en Amérique et a épousé un Juif partisan d’une éducation douce – ne peut réussir aux enfants : « Ce que les parents chinois comprennent, c’est que rien n’est amusant tant qu’on n’y excelle pas. Pour exceller dans une discipline, il faut travailler, et les enfants n’ont jamais envie spontanément de travailler. Aussi est-il fondamental de ne pas tenir compte de leurs préférences. » Elle s’en prend à ces parents qui pérorent sur le fait qu’un enfant doit être libre de s’adonner à ses
passions : il lui paraît évident que la vraie passion de tout enfant normal est de passer dix heures par jour sur Facebook. Elle en conclut que les adultes occidentaux sont tout bonnement trop paresseux pour stimuler les performances de leur progéniture : alors qu’une Occidentale encourage son petit à faire de son mieux, puis part à son cours de gym, la Chinoise s’escrime tous les jours pour pousser ses enfants à travailler leur instrument de musique. À ses yeux, les meilleurs parents sont ceux qui œuvrent inlassablement à la réussite de leurs bambins. Et ils ont beau être jamaïcains, irlandais, ghanéens ou indiens, ils sont tous dignes des Chinois s’ils se montrent assez durs avec leur progéniture. Et dure, Amy Chua l’est plus que tout : elle est impitoyable, même à la maternelle ; le premier chapitre énumère toutes les choses que ses enfants n’ont jamais le droit de faire [lire l’article de Sandra Tsing-Loh]. Mais ce n’est là que le plus facile.   Privées de pause-pipi Confrontée à sa fillette de 3 ans qui refusait de travailler son piano, par exemple, elle a mis l’enfant à la porte, en plein hiver, en lui disant de ne pas rentrer tant qu’elle n’était pas prête à faire ses gammes (la gamine a tenu bon et est restée dehors jusqu’à ce qu’on la persuade de rentrer, chocolat chaud et brownies à la clé). Elle a traîné une maison de poupées jusqu’à sa voiture en jurant d’aller l’offrir à une association caritative, en guise de punition pour un récital de piano imparfait ; elle a privé ses enfants de pause-pipi, de boisson ou de nourriture tant que leur prestation n’était pas impeccable ; elle leur a refusé un seul jour sans travailler, même en vacances à l’étranger ; elle les a obligées à prononcer un discours lors de l’enterrement de leur grand-mère ; et elle a refusé une carte d’anniversaire fabriquée par sa fille de 4 ans parce qu’elle n’était pas assez artistique. Il serait facile de ridiculiser sa méthode, après avoir appelé les services sociaux pour s’assurer qu’elle ne recommencerait pas. Mais moi qui ai fait confiance à mes enfants pour qu’ils excellent sans y être contraints, et qui n’ai eu droit en retour qu’à une interprétation pitoyable de « Let It Be » ou « Happy Birthday to you » au piano, j’ai décidé d’y croire en lisant son livre, pour voir le résultat. D’abord, une fille qui a fait ses débuts de pianiste à Carnegie Hall à 14 ans. Quant à l’autre – celle qui, à 3 ans, avait préféré rester dans le froid –, elle a massacré ses cheveux, car sa mère pensait que la priver de coiffeur l’inciterait à jouer son Mendelssohn de façon plus musicale. Mais, même celle-là, celle qui a si vigoureusement refusé de se laisser transformer en petit prodige qu’une dispute avec sa mère a un jour attiré l’attention de la police, même celle-là a fini par déclarer : « Bien sûr que je suis contente d’avoir été forcée de faire du violon. » En fait, sa « vraie passion » était le tennis, mais elle a continué à jouer du violon pour le plaisir, alors même que sa mère ne le lui imposait plus. Cela dit, Chua est la première à souligner que l’éducation chinoise, très efficace quand elle réussit, est catastrophique en cas d’échec : elle raconte l’histoire de son propre père, venu en Amérique pour échapper à ses parents autoritaires et qui ne leur a plus parlé pendant des décennies. Elle est aussi la première à se moquer de ses excès : elle a gâché des vacances à cause de sa quête fanatique de lieux où ses filles pourraient travailler leur instrument, elle a écrasé le pied de son aînée dans sa hâte de l’emmener à son cours de tennis. Elle raconte en détail les récriminations de ses propres parents, qui lui reprochent d’aller trop loin, sans oublier les griefs de son mari. Et elle laisse le dernier mot à ses enfants au sujet de ce livre (et là, comme on pouvait s’y attendre, ses filles se disputent pour savoir laquelle des deux s’en est le mieux sortie). Même si leur mère semble avoir l’habitude de hurler à chaque fausse note, les filles d’Amy Chua ne détesteront peut-être pas plus leur mère que mes enfants ne me détesteront. Comme elle le souligne, la plupart des gamins occidentaux rendent leurs parents responsables de tous leurs problèmes ; au moins, les siens peuvent chercher un réconfort dans la pratique musicale. On peut cependant reprocher à Amy Chua d’être, en matière d’éducation, plus chinoise que les Chinois eux-mêmes, dont certains commencent à mettre en doute la sagesse de ces pratiques. Quand je me suis installée en Chine en 2008, mes filles n’ont d’abord trouvé personne avec qui jouer : pendant un an, nous avons tenté de leur organiser des rencontres avec une enfant de 7 ans, mais nous avons renoncé face à la barrière infranchissable de ses cours de danse, de peinture, de maths et de calligraphie. Mais, depuis peu, je rencontre de plus en plus de mères qui disent ne pas vouloir reproduire le modèle d’éducation chinois. Celles qui en ont les moyens envoient leurs enfants dans des écoles internationales, ou à l’étranger, pour sortir d’un système qui les oblige à flageller leurs enfants pour qu’ils réussissent l’examen d’entrée à l’université dès qu’ils commencent à leur enlever les couches. En outre, à mesure que la Chine fabrique des diplômés en nombre croissant – supérieur, en tout cas aux emplois rémunérateurs –, certaines mères en viennent à se demander s’il est raisonnable de forcer un enfant à étudier dès ses premières années, pour le voir finir chômeur à l’âge adulte. Comme le découvrent des Chinois toujours plus nombreux, il y a des moyens plus simples de s’enrichir. Les écoles se laissent influencer par la théorie éducative occidentale : dans un quartier de Shanghai, les autorités locales ont récemment instauré le mercredi sans devoirs pour relâcher la pression sur les élèves. Même le gouvernement promeut désormais la notion d’« études heureuses », avec la limitation des devoirs à trois heures par jour pour les enfants de 9 ans – on est loin de la cure de repos, mais c’est une dose bienvenue de paresse occidentale pour des gamins qui doivent souvent travailler tous les jours jusqu’à 22 heures, voire plus. Quelle ironie du sort ! L’éducation occidentale s’implante en Chine, juste à temps pour transformer ses enfants en fainéants comme les gosses d’Occident. La Chine a survécu à la crise financière, mais pourra-t-elle résister à la mère poule ? Il est temps que j’écrive mon propre manuel d’éducation en chinois, avant qu’il ne soit trop tard.   Cet article est paru dans le mensuel britannique Prospect en février 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
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Hymne de bataille d’une mère tigre de Et pendant ce temps, en Chine…, Penguin

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