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Et Rousseau créa l’empathie

Au milieu du XVIIIe siècle, l’invention du roman épistolaire – dont La Nouvelle Héloïse est l’archétype – jette en catimini les bases de la révolution à venir : en s’identifiant passionnément à des personnages dont les sentiments rappellent tant les leurs, les lecteurs commencent à voir les autres, au-delà des frontières sociales traditionnelles, comme leurs semblables. Et, partant, leurs égaux.

Un an avant la publication du Contrat social, Jean-Jacques Rousseau connut un succès retentissant et international avec la parution en 1761 de Julie ou la Nouvelle Héloïse. Si les lecteurs modernes trouvent sans doute le roman épistolaire trop lent, ceux du XVIIIe siècle réagirent avec passion. Le sous-titre était, il est vrai, propre à exciter leur curiosité, car le récit médiéval des amours contrariées d’Héloïse et Abélard était encore bien connu. Philosophe et prêtre catholique du XIIe siècle, Pierre Abélard séduit son élève Héloïse et le paie au prix fort puisqu’il est castré par l’oncle de celle-ci. Séparés pour toujours, les deux amants échangent des lettres qui ont captivé les lecteurs à travers les siècles. L’engouement des contemporains de Rousseau semble à première vue partir dans une tout autre direction. La nouvelle Héloïse, Julie, tombe, elle aussi, amoureuse de son tuteur, mais elle abandonne Saint-Preux, qui est sans fortune, pour obéir à un père autoritaire qui entend la marier à Wolmar, un soldat russe bien plus âgé qui lui avait autrefois sauvé la vie. Elle surmonte sa passion pour Saint-Preux mais semble également avoir appris à l’aimer comme on aime un ami lorsqu’elle meurt en voulant sauver son jeune fils de la noyade. Rousseau entendait-il faire l’apologie de la soumission de son héroïne à l’autorité de son père et de son époux, ou entendait-il présenter le sacrifice tragique de ses désirs ? L’intrigue, malgré ses ambiguïtés, ne peut expliquer à elle seule le torrent d’émotions qui a submergé les lecteurs de Rousseau. C’est leur capacité à s’identifier intensément aux personnages, notamment à Julie, qui les a touchés. Rousseau jouissant déjà d’une renommée internationale, l’annonce de toute nouvelle parution se répandait comme une traînée de poudre, en partie parce qu’il avait l’habitude d’en lire de longs passages à voix haute devant certains de ses amis. Voltaire qualifia cette nouvelle œuvre de « malheureux fatras », mais Jean Le Rond d’Alembert, qui a dirigé la rédaction de l’Encyclopédie avec Diderot, écrivit à l’auteur pour lui dire qu’il avait « dévoré » son roman. Il ajouta que Rousseau devait s’attendre « à trouver des censeurs dans un pays où l’on parle tant de sentiment et de passion et où on les connoît si peu ». Le Journal des sçavans reconnaissait que le roman n’était pas exempt de défauts et que certains passages étaient sans doute trop longs, mais concluait que seuls les cœurs froids pouvaient résister à ces « torrents de pathétique qui portent tant de ravage dans l’âme, qui arrachent si impérieusement, si tyranniquement des larmes si amères… ». Des courtisans, des membres du clergé, des militaires et toutes sortes de gens ordinaires écrivirent à Rousseau pour lui décrire leurs sentiments, ce « feu qui dévore », les nuits passées « d’émotions en émotions, de bouleversements en bouleversements ». L’un de ces lecteurs raconte ainsi être arrivé à la mort de Julie « ne pleurant plus, mais criant, hurlant comme une bête ». Comme le fait remarquer un critique du XXe siècle à propos de ces lettres adressées à Rousseau, les lecteurs du XVIIIe siècle ne lisaient pas ce roman avec plaisir mais plutôt « avec fureur, délire, spasmes et sanglots ». La traduction anglaise fut publiée environ deux mois à peine après la parution en français ; dix éditions en anglais se succédèrent entre 1761 et 1800. Cent quinze éditions en français furent publiées sur cette même période afin de calmer la voracité d’un lectorat international francophone. Le roman de Rousseau a ouvert l’esprit des lecteurs à une nouvelle forme d’empathie. Même si Rousseau a donné une certaine crédibilité à l’expression « droits de l’homme », les droits humains sont loin d’être le sujet principal de La Nouvelle Héloïse, davantage centré sur la passion, l’amour et la vertu. Ce roman a néanmoins encouragé le lecteur à s’identifier largement aux personnages et, ce faisant, l’a aussi encouragé à ressentir de l’empathie au-delà des différences de classe, de sexe ou de nationalité. Les lecteurs du XVIIIe siècle, comme d’autres avant eux, éprouvaient de l’empathie pour ceux qui étaient visiblement comme eux : famille immédiate, parents, membres de leur paroisse et, en règle générale, du même groupe social que le leur. Au XVIIIe siècle, les gens ont dû apprendre à éprouver de l’empathie pour les individus qui se situaient à l’intérieur d’un groupe aux frontières plus floues. Alexis de Tocqueville rapporte une histoire racontée par le secrétaire de Voltaire à propos de madame du Châtelet, qui n’hésitait à pas à se déshabiller devant ses domestiques, « ne tenant pas pour bien prouvé que les valets fussent des hommes 
». Les droits de l’homme ne pouvaient avoir un sens qu’à partir du moment où les valets étaient effectivement considérés comme des hommes. Les romans tels que Julie ou la Nouvelle Héloïse poussaient leurs lecteurs à s’identifier à des personnages ordinaires, qu’ils ne pouvaient par définition pas connaître personnellement. Ils éprouvaient de l’empathie pour les protagonistes, notamment pour l’héroïne et le héros, grâce à la spécificité même de la forme narrative. En d’autres termes, à travers l’échange fictionnel de lettres, les romans épistolaires apprenaient à leurs lecteurs rien moins qu’un nouveau comportement psychologique, jetant ainsi les bases d’un nouvel ordre social et politique. Dans les romans, les jeunes filles de la bourgeoisie comme Julie ou les servantes comme Pamela – l’héroïne éponyme du roman de Samuel Richardson (1) – deviennent égales voire supérieures aux hommes riches comme Mr. B, l’employeur et le séducteur de Pamela. Les romans entendaient montrer que tous les individus étaient fondamentalement semblables du fait de leurs sentiments intimes et nombre d’entre eux mettaient tout particulièrement en relief le désir d’autonomie. La lecture de romans créait donc un sentiment d’égalité et d’empathie grâce à l’adhésion passionnée du lecteur à l’histoire. Est-ce une coïncidence si les trois plus grands romans psychologiques d’identification du XVIIIe siècle – Pamela (1740) et Clarissa (1747-1748) de Samuel Richardson, et La Nouvelle Héloïse (1761) de Rousseau – ont tous été publiés au cours de la période qui a immédiatement précédé l’apparition du concept de « droits de l’homme » ? Il va sans dire que l’empathie n’a pas été inventée au XVIIIe siècle. Ce sentiment est universel car il est ancré dans la biologie du cerveau et dépend de notre capacité physiologique à comprendre la subjectivité des autres et à imaginer que leur expérience personnelle est semblable à la nôtre (2). Les enfants atteints d’autisme, par exemple, ont le plus grand mal à décoder les mimiques et à les interpréter comme l’expression d’un sentiment. Ils ont en outre beaucoup de peine à admettre la subjectivité des autres et sont, pour cette raison, incapables d’éprouver de l’empathie. Celle-ci s’apprend normalement dans la petite enfance. Si les caractéristiques biologiques des individus constituent une prédisposition fondamentale, chaque culture modèle à sa façon l’expression de ce sentiment. L’empathie ne se développe que grâce à l’interaction sociale, c’est pourquoi les formes de cette interaction en déterminent grandement l’expression. Au XVIIIe siècle, les lecteurs de romans ont appris à élargir les limites de leur empathie [...] au-delà des limites sociales traditionnelles qui séparaient nobles et roturiers, maîtres et serviteurs, hommes et femmes, et peut-être aussi enfants et adultes. Ils en sont ainsi venus à considérer les autres – c’est-à-dire des individus ne faisant pas partie du cercle de leurs connaissances – comme leurs semblables, susceptibles d’éprouver les mêmes sentiments qu’eux. Sans ce processus d’apprentissage, l’« égalité » ne pouvait avoir de sens véritable et ne pouvait surtout avoir de conséquences politiques. L’égalité des âmes une fois montées au ciel n’a rien à voir avec l’égalité des droits sur la terre. Avant le XVIIIe siècle, les chrétiens étaient tout à fait prêts à accepter la première sans pour autant reconnaître la validité de la seconde. Cette capacité de s’identifier à l’autre au-delà des frontières sociales a pu s’acquérir de plusieurs façons, et je n’affirme nullement que la lecture de romans soit la seule. Pourtant, celle-ci semble remarquablement pertinente, en partie parce que l’âge d’or d’un genre particulier – celui du roman épistolaire – coïncide avec la naissance des droits humains. Celui-ci connut une grande popularité entre les années 1760 et 1780 pour disparaître sans raison apparente à partir des années 1790. Des romans de toutes sortes avaient été publiés auparavant, mais c’est au XVIIIe siècle que le genre se développa véritablement, notamment après 1740 et la publication de Pamela de Richardson. En France, huit nouveaux romans furent publiés en 1701, cinquante-deux en 1750 et cent douze en 1789. En Grande-Bretagne, le nombre de nouveaux romans fut multiplié par six entre le début du siècle et les années 1760 : trente romans nouveaux parurent chaque année au cours de la décennie 1770, quarante par an au cours de la décennie suivante et soixante-dix par an pendant la dernière décennie du XVIIIe siècle. De plus en plus de personnes apprirent à lire et les romans n’ont pas tardé à raconter la vie de personnages ordinaires confrontés aux souffrances de l’amour, au mariage et aux diverses péripéties de l’existence. L’illettrisme avait reculé au point que les domestiques des grandes villes, hommes ou femmes, lisaient désormais des romans alors que ce genre de lectures ne s’était pas encore répandu dans les classes inférieures. Les paysans français, qui représentaient alors près de 80 pour cent de la population, n’en lisaient guère, lorsqu’ils savaient lire. Malgré un lectorat limité, les héros et héroïnes ordinaires des romans du XVIIIe siècle, de Robinson Crusoé à Tom Jones [le protagoniste de Tom Jones, enfant trouvé par Henry Fielding], de Clarissa Harlowe à Julie d’Étanges, finirent par devenir des noms familiers, même parfois pour ceux qui ne lisaient pas. D’autres personnages, plus aristocratiques, comme Don Quichotte et la princesse de Clèves, si importants pour le roman du XVIIe siècle, cédèrent donc la place à des domestiques, des marins et des jeunes filles de la bourgeoisie (fille d’un nobliau suisse, Julie, elle-même, pouvait sembler issue de cette classe moyenne […] Un Français anonyme, dont on sait aujourd’hui qu’il était prêtre, fit paraître en 1742 une lettre longue de quarante-deux pages dans laquelle il détaillait l’« avidité » avec laquelle ses compatriotes ont accueilli la parution de la traduction française de Pamela : « On n’entre point dans une maison sans y trouver un Pamela. » S’il affirme que le roman souffre de nombreux défauts, il avoue l’avoir « dévoré », métaphore communément associée aux lectures de ce genre. Il raconte la façon dont Pamela résiste aux avances de Mr. B, son patron, comme s’il s’agissait de véritables personnes et non de personnages de fiction. Il se retrouve happé par l’histoire ; il tremble lorsque Pamela est en danger et s’offusque lorsque les personnages aristocratiques tels que Mr. B agissent de manière indigne. Son choix de mots et la façon dont il s’exprime par répétitions renforcent l’impression de mainmise émotionnelle que suscite la lecture (3). Le roman par lettres pouvait produire de telles réactions psychologiques parce que sa forme même rendait plus facile le développement des personnages et des caractères. Dans l’une des premières lettres de Pamela, par exemple, notre héroïne raconte à sa mère la façon dont son patron a décidé de la séduire : « […] il me baisa deux ou trois fois avec une terrible ardeur. À la fin, je m’arrachai d’entre ses bras, et j’allais m’enfuir du cabinet, mais il me retint, et ferma la porte. J’aurais donné ma vie pour être libre. Il dit : Je ne te ferai point de mal, Pamela, n’aie pas peur de moi. Je ne veux point rester ici, répondis-je. Tu ne veux point rester, petite impertinente, reprit-il ? Sais-tu à qui tu parles ? Alors je perdis toute crainte et tout respect : Oui, monsieur, lui dis-je, je le sais ; je puis bien oublier que je suis votre domestique, lorsque vous oubliez ce qui convient à un maître. Je pleurais et sanglotais terriblement. Que tu es sotte, dit-il ! T’ai-je fait aucun mal ? Oui, monsieur, lui dis-je, vous m’avez fait le plus grand mal du monde, car vous m’avez appris à m’oublier moi-même, et ce qui me convient ; et en vous abaissant jusqu’à prendre des libertés avec votre pauvre servante, vous avez diminué la distance que la fortune avait mise entre vous et moi. » Nous lisons la lettre en même temps que la mère elle-même. Aucun narrateur ni aucun guillemet ne vient s’interposer entre Pamela et nous. Nous ne pouvons nous empêcher de nous identifier à Pamela ni de faire avec elle l’expérience du possible effacement des différences sociales et de la menace qui pèse en même temps sur la maîtrise de ses sentiments. Si cette scène n’est pas exempte de qualités théâtrales et si la lettre elle-même est bien adressée à la mère de Pamela, nous ne sommes pourtant pas au théâtre, car Pamela a tout le loisir de décrire en détail ses émotions. Plus loin, elle couche d’ailleurs longuement sur le papier ses pensées suicidaires après que ses projets d’évasion ont tourné court. Aucune pièce de théâtre ne pourrait s’attarder ainsi sur l’exploration de sentiments intimes qui s’expriment en général sur scène par les mots ou par l’action. Un roman de plusieurs centaines de pages permet de développer un personnage sur la durée et de le faire, qui plus est, de l’intérieur. Le lecteur ne se contente pas de suivre les actions de Pamela, il assiste également à l’éclosion de sa personnalité à mesure qu’elle écrit. Le lecteur devient Pamela tout en pouvant s’imaginer être l’un de ses amis comme un simple observateur.   Ce texte est tiré de L’Invention des droits de l’homme : Histoire, psychologie et politique, à paraître le 19 avril 2013 aux éditions Markus Haller. Il a été traduit par Sylvie Kleiman-Lafon.
LE LIVRE
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L’Invention des droits de l’homme de Lynn Hunt, Markus Haller, 2013

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