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Fallait-il tuer le dragon ?

Une somptueuse bande dessinée tchèque ressuscite une légende locale, celle d’un dragon veillant sur les monts Métallifères.


© Baban, Grus, Mašek / Casterman

Le récit est magnifié par une explosion de tons rouges et bruns, qui évoquent un paysage d’automne inhospitalier.

La bande dessinée tchèque se porte à merveille, se réjouit le quotidien tchèque en ligne Aktuálně.cz. Mieux : « Elle commence à avoir son mot à dire sur la scène mondiale. » Dénigrée sous le communisme (produit typique de l’Occident décadent), encore sous-estimée ensuite, elle est désormais honorée : des auteurs nationaux ont émergé, plusieurs ont été traduits, et le semestriel belge Stripgids lui a même consacré un dossier. Une consécration : « L’influent Stripgids présente des œuvres de Jiří Grus, de Pavel Čech, de Lucie Lomová et d’autres artistes talentueux : désormais, le meilleur de la BD tchèque sera connu par les lecteurs du pays de Tintin, des Schtroumpfs et de Lucky Luke. » Et de citer le spécialiste Pavel Kořínek : « La bande dessinée tchèque, dont les auteurs se caractérisent par leur confiance en soi, leur enthousiasme et leur désir d’expérimenter, n’a jamais été de meilleure qualité, en termes de diversité, d’imagination et d’ambition. »

Dernière illustration en date de cet envol, la parution en France de l’album Le dragon ne dort ­jamais, sorti en 2015 en République tchèque. L’ouvrage est présenté dans la presse comme une œuvre d’art alors qu’au départ il s’agissait d’une commande de la ville de Trutnov, désireuse de raconter à ses habitants et aux touristes l’histoire de la naissance de la cité et la légende qui l’entoure : au tout début du XIe siècle, le seigneur Albrecht, missionné pour fonder une ville dans les monts Métallifères, se retrouve confronté, avec les paysans qui l’accompagnent, au dragon qui veille sur les lieux. « Džian Baban et Vojtěch Mašek, scénaristes de cinéma, ont incorporé à un récit médiéval fantastique des personnages secondaires hauts en couleur et de nombreuses intrigues parallèles », observe le magazine littéraire en ligne iLiteratura.

Ils explorent ainsi les thèmes de l’héroïsme et de la lâcheté, du sens des responsabilités et de la tentation – parmi les personnages, il y a ceux qui préfèrent se soumettre à la bête, ceux qui sont prêts à la combattre au péril de leur vie et ceux qui savent exploiter les craintes des autres.

Le tout est magnifié par une explosion de tons rouges et bruns, qui évoquent un paysage d’automne inhospitalier, la couleur de la terre locale mais aussi la menace qui pèse sur les personnages : le sang et le feu du dragon. « Peut-être aussi parce qu’il est originaire de Trutnov, l’illustrateur Jiří Grus s’est surpassé pour accomplir un tour de force à la fois qualitatif et quantitatif. Sur 160 pages, son trait ne faiblit jamais », s’enflamme iLiteratura. Le magazine Respekt salue, pour sa part, le propos politique très actuel de l’album : le choix de tuer le dragon ne symboliserait-il pas la profanation et la domination de l’environnement par l’homme ? « Pour nos ancêtres, il était évident que la conquête de la nature signifiait le triomphe de l’humanité. Les auteurs suggèrent, eux, qu’une approche plus empathique pourrait être ­choisie. »

LE LIVRE
LE LIVRE

Le dragon ne dort jamais de Džian Baban, Jirí Grus et Vojtech Mašek, traduit du tchèque par Benoît Meunier, lettrage de Fanny Hurtrel, Casterman, 2020

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