Fausses idoles, vrais contentieux
par Meera Nanda

Fausses idoles, vrais contentieux

En Inde, les idoles, ces statues de forme humaine ou animale qui représentent les dieux hindous, possèdent la personnalité juridique. Si bien qu’elles peuvent revendiquer devant les tribunaux la propriété de terrains offerts par des croyants.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Meera Nanda
Les dieux hindous sont d’humeur procédurière ces temps-ci. Ram Lalla, avatar enfantin du dieu Rama, bataille en justice pour obtenir la propriété du terrain d’environ 1 hectare où se tenait auparavant la mosquée d’Ayodhya (1). Et à sa suite, des divinités de moindre envergure font une démonstration de force. Dans l’est du Rajasthan, l’idole du temple tout à fait quelconque dédié à Krishna, le ­Govind Dev Ji, s’est vu récemment attri­buer la propriété exclusive d’un terrain de près de 65 hectares. Une victoire remportée de surcroît face au fameux gourou Ramdev, qui convoitait la même parcelle pour son empire du yoga. L’État indien, qui expro­prie régulièrement ses citoyens pour construire de grands projets ­d’infrastructures, se montre complètement démuni face aux droits fonciers des divinités. Les idoles ont longtemps bénéficié du soutien des pouvoirs publics. En 1988, l’État indien avait porté plainte devant un tribunal britannique pour réclamer au nom du dieu Shiva le retour de la statue dite « Pathur Nataraja », exposée au ­British Museum. Et ce, au motif qu’« une idole demeure une personne juridique quand bien même elle aurait été enfouie ou aurait subi des dommages, sachant que la divinité et sa personnalité juridique survivent à la destruction totale de sa forme matérielle ». Pour une entité non humaine, se voir assigner le statut de « personne juridique » n’est pas un droit, mais un privilège. C’est une fiction juridique. Les États et les tribunaux choisissent de traiter certaines entités non humaines, en fonction de leur utilité sociale, comme si elles avaient les mêmes droits qu’une personne physique. À l’évidence, il ne s’agit pourtant pas de personnes de chair et d’os : les personnes juridiques n’ont ni corps ni âme ; elles ne sont pas dotées de raison ni de sentiments ; elles ne se marient pas et n’ont pas d’enfants. Les personnes juridiques disposent toutefois du droit de propriété, elles peuvent conclure des contrats et agir en justice. En ce sens, les idoles hindoues sont considérées comme des personnes juridiques alors qu’elles sont des incarnations du divin. Elles se voient reconnaître une volonté surhumaine. Les idoles sont à l’hindouisme ­moderne ce que les entreprises sont à l’économie. Dans un pays ultracapitaliste comme les États-Unis, les entreprises ont obtenu le droit à la liberté d’expression et le droit à la liberté de conscience, autrefois réservés aux citoyens. Dans un pays ultrareligieux comme l’Inde, les idoles des temples se sont vu accorder le droit de propriété et celui de se pourvoir en justice à ce ­sujet, normalement réservés aux citoyens. On oublie peut-être que seuls les êtres ­humains doués de conscience devraient être habilités à jouir des droits attachés à la vie civique. Le 22 décembre 1949, des activistes hindous pénètrent dans la mosquée de Babri à Ayodhya, dans l’Uttar Pradesh, et y placent des idoles du dieu Rama et de sa femme, la déesse Sita. L’installation des statues provoque un conflit qui bouleversera la vie politique ­indienne pour les cinquante années suivantes. Car les événements survenus ce jour-là allaient donner lieu à des récits mythiques. En 1987, The Observer, journal du mouvement extrémiste hindou Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) évoquait un « matin historique » au cours duquel les idoles « apparurent miraculeusement ». Dans les années 1980, le mouvement pour le Ram Janmabhoomi (lieu de naissance de Rama) avait acquis une ampleur considérable. En septembre 1990, Lal Advani, le dirigeant du Parti de peuple indien (BJP), formation nationaliste hindoue, organisa un rath yatra, une procession. Juchées sur une Jeep décorée comme un char traditionnel, les idoles furent transportées sur 10 000 kilomètres à travers le pays, au cri de ralliement de « Mandir wahin banayenge », « le temple ne sera construit que là-bas ». Cette procession provoqua sur son passage une série de violences interconfessionnelles qui culmina avec la démolition de la mosquée par une foule de 300 000 personnes. L’événement conduisit à la pire explosion de violence religieuse jamais vue en Inde du Nord. Au cours du rath yatra, Advani déclara : « Un tribunal peut-il juger si, oui ou non, Rama est né ici ? » En attendant, la justice n’a toujours pas tranché dans l’affaire des idoles. Le juge à la retraite Deoki Nandan Agarwal avait rassemblé des dossiers fiscaux et autres documents susceptibles de prouver que le terrain appartenait à Rama. En 1989, il déposa une requête écrite devant la haute cour d’Allahabad. Lors du procès, il désigna Bhagwan Sri Ram Virajman, c’est-à-dire Rama lui-même, comme le requérant légal. Il se présenta comme un « ami proche » de Rama, ce qui l’autorisait à mener la bataille judiciaire au nom de la divinité. En 2010, la haute cour d’Allahabad estima qu’un tiers du terrain revenait à Rama, le reste devant être réparti entre deux autres requérants. L’année suivante, la Cour suprême décida à titre conservatoire la suspension de ce verdict, au motif qu’aucune des parties n’avait demandé un partage en trois tiers. Lors de ce jugement, le juge Sharma énonça que, une fois les idoles consacrées ou vénérées depuis un temps suffisamment long, il n’existait plus « aucune différence entre idoles et divi­nités ». En d’autres termes, la statue de pierre ­incarne bel et bien la divinité et acquiert par conséquent un droit de propriété perpétuel sur toute possession attribuée par les croyants à la divinité. En tant que propriétaires légaux, les idoles – par l’entremise de leurs « amis proches » humains – disposent du droit de se pourvoir en justice pour défendre leurs intérêts, indépendamment même de l’état matériel de la statue ou de l’image originelle. Le jugement rendu à Ayodhya confirme le statut de personnes juridiques des idoles, mais il va plus loin encore : c’est non seulement Rama, mais aussi Asthan Ram Janmabhoomi, le site contesté d’Ayodhya, qui, par extension, acquiert la personnalité juridique. À l’appui de tels arguments, il est d’usage d’invoquer le passé multimillénaire. Les hindous, nous dit-on, ont toujours cru que les représentations des dieux sont les dieux eux-mêmes. L’histoire l’atteste aussi bien que les mythes : « Depuis les temps immémoriaux, et depuis d’innombrables générations, les hindous vénèrent le site Ram Janmabhoomi, où ils croient qu’est né le dieu Rama », argumente le juge dans l’affaire d’Ayodhya. Or c’est faux. Les hindous n’ont pas toujours considéré les idoles comme les propriétaires légitimes du temple et de ses dépendances. L’adoration des idoles n’a commencé qu’au début de notre ère. Loin d’être « essentielle », cette pratique s’est d’abord heurtée à l’opposition virulente de certains brahmanes. Et ce, dans de nombreuses écoles influentes de la philosophie orthodoxe, notamment dans la tradition sceptique de la Purva ­Mimamsa. Avec le temps, l’adoration des idoles a gagné en popularité au point qu’elle nous paraît aujourd’hui inhérente à l’hindouisme – mais cette pratique a toujours été combattue par certains représentants de l’orthodoxie hindoue, qui n’ont jamais accepté l’idée que les dieux disposent de droits comme les humains. De même, les motifs invoqués pour conférer une personnalité juridique aux idoles sont loin d’être clairs. À l’origine, on trouve un jugement rendu pendant la période coloniale, que la Cour suprême n’a eu de cesse de réitérer depuis l’indépendance, en 1947. Mais cette idée que « l’image elle-même se mue en personne juridique aussitôt qu’elle est consacrée par la cérémonie de prana pratishtha » est une « théorie fallacieuse », estime Bijan Kumar Mukherjea, ancien président de la Cour suprême indienne et auteur en 1951 d’un livre important, « Le droit indien des fondations religieuses et ­caritatives ». Car le droit de propriété conféré à la divinité, argumente le ­magistrat, « ne se rapporte qu’aux seules intentions du donateur ». Suivons un instant la logique de Mukherjea, et admettons que le statut de l’idole ne reflète pas sa volonté propre, mais bien plutôt le dessein spirituel des croyants. Même ainsi se pose la question suivante : qu’advient-il lorsque les desseins des croyants sont manifestement criminels ? Comment une idole hindoue introduite frauduleusement dans une mosquée peut-elle être considérée comme l’incarnation sacrée du divin ? Dans l’affaire d’Ayodhya, de nombreux commentateurs ont considéré la personnalité juridique des idoles comme un principe de droit incontestable. Pourtant, sa légalité est historiquement contestée. D’importants arrêts de la Cour suprême indienne soulignent en effet le fondement humain, et non divin, de la personnalité juridique. Privilégier les ­intentions humaines des croyants sur les droits divins d’une idole, serait-ce ­céder à quelque idéologie laïque « occidentale » ? Non, car ce choix correspond à un courant sceptique de la philosophie hindoue elle-même. L’histoire juridique du statut de personne des idoles ne peut se comprendre indépendamment du ­débat philosophique sur le divin et l’incarnation au sein de la théologie hindoue. En 1925, dans l’affaire « Pramatha Nath Mullick contre Pradyumna Kumar Mullick », le conseil privé du roi George V d’Angleterre dut se prononcer sur la question suivante : le prêtre gardien d’une idole est-il autorisé à la déplacer du temple familial dans sa résidence privée ? Le conseil rejeta la requête au motif que « la volonté d’une idole en ce qui concerne son emplacement doit être respectée ». La décision d’Ayodhya se fonde précisément sur cette conception de la personne juridique, étendue de l’idole au site lui-même. Son auteur, le juge Sharma, se réfère explicitement à la jurisprudence formulée par le conseil privé de Sa Majesté. Conforté par cette jurisprudence, le législateur ne se contente pas de traiter les idoles comme des fictions juridiques conçues à des fins fiscales ou administratives : il leur confère le statut de personnes réelles dotées de « volonté » et d’« intérêts ». La décision de 1925 soulignait ainsi que le shebait (le prêtre gardien du temple) devait consulter l’idole sur le lieu et les modalités du culte qui lui est voué, car « il est loisible à une idole, agissant par l’intermédiaire de son gardien, de conduire son culte comme elle le souhaite, à l’emplacement où elle le souhaite ». En…
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