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En Inde des idoles peuvent intenter un procès

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En Inde, les idoles, ces statues de forme humaine ou animale qui représentent les dieux hindous, possèdent la personnalité juridique. Si bien qu’elles peuvent revendiquer devant les tribunaux la propriété de terrains offerts par des croyants.


Les dieux hindous sont d’humeur procédurière ces temps-ci. Ram Lalla, avatar enfantin du dieu Rama, bataille en justice pour obtenir la propriété du terrain d’environ 1 hectare où se tenait auparavant la mosquée d’Ayodhya (1). Et à sa suite, des divinités de moindre envergure font une démonstration de force. Dans l’est du Rajasthan, l’idole du temple tout à fait quelconque dédié à Krishna, le ­Govind Dev Ji, s’est vu récemment attri­buer la propriété exclusive d’un terrain de près de 65 hectares. Une victoire remportée de surcroît face au fameux gourou Ramdev, qui convoitait la même parcelle pour son empire du yoga. L’État indien, qui expro­prie régulièrement ses citoyens pour construire de grands projets ­d’infrastructures, se montre complètement démuni face aux droits fonciers des divinités. Les idoles ont longtemps bénéficié du soutien des pouvoirs publics. En 1988, l’État indien avait porté plainte devant un tribunal britannique pour réclamer au nom du dieu Shiva le retour de la statue dite « Pathur Nataraja », exposée au ­British Museum. Et ce, au motif qu’« une idole demeure une personne juridique quand bien même elle aurait été enfouie ou aurait subi des dommages, sachant que la divinité et sa personnalité juridique survivent à la destruction totale de sa forme matérielle ». Pour une entité non humaine, se voir assigner le statut de « personne juridique » n’est pas un droit, mais un privilège. C’est une fiction juridique. Les États et les tribunaux choisissent de traiter certaines entités non humaines, en fonction de leur utilité sociale, comme si elles avaient les mêmes droits qu’une personne physique. À l’évidence, il ne s’agit pourtant pas de personnes de chair et d’os : les personnes juridiques n’ont ni corps ni âme ; elles ne sont pas dotées de raison ni de sentiments ; elles ne se marient pas et n’ont pas d’enfants. Les personnes juridiques disposent toutefois du droit de propriété, elles peuvent conclure des contrats et agir en justice. En ce sens, les idoles hindoues sont considérées comme des personnes juridiques alors qu’elles sont des incarnations du divin. Elles se voient reconnaître une volonté surhumaine. Les idoles sont à l’hindouisme ­moderne ce que les entreprises sont à l’économie. Dans un pays ultracapitaliste comme les États-Unis, les entreprises ont obtenu le droit à la liberté d’expression et le droit à la liberté de conscience, autrefois réservés aux citoyens. Dans un pays ultrareligieux comme l’Inde, les idoles des temples se sont vu accorder le droit de propriété et celui de se pourvoir en justice à ce ­sujet, normalement réservés aux citoyens. On oublie peut-être que seuls les êtres ­humains doués de conscience devraient être habilités à jouir des droits attachés à la vie civique. Le 22 décembre 1949, des activistes hindous pénètrent dans la mosquée de Babri à Ayodhya, dans l’Uttar Pradesh, et y placent des idoles du dieu Rama et de sa femme, la déesse Sita. L’installation des statues provoque un conflit qui bouleversera la vie politique ­indienne pour les cinquante années suivantes. Car les événements survenus ce jour-là allaient donner lieu à des récits mythiques. En 1987, The Observer, journal du mouvement extrémiste hindou Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) évoquait un « matin historique » au cours duquel les idoles « apparurent miraculeusement ». Dans les années 1980, le mouvement pour le Ram Janmabhoomi (lieu de naissance de Rama) avait acquis une ampleur considérable. En septembre 1990, Lal Advani, le dirigeant du Parti de peuple indien (BJP), formation nationaliste hindoue, organisa un rath yatra, une procession. Juchées sur une Jeep décorée comme un char traditionnel, les idoles furent transportées sur 10 000 kilomètres à travers le pays, au cri de ralliement de « Mandir wahin banayenge », « le temple ne sera construit que là-bas ». Cette procession provoqua sur son passage une série de violences interconfessionnelles qui culmina avec la démolition de la mosquée par une foule de 300 000 personnes. L’événement conduisit à la pire explosion de violence religieuse jamais vue en Inde du Nord. Au cours du rath yatra, Advani déclara : « Un tribunal peut-il juger si, oui ou non, Rama est né ici ? » En attendant, la justice n’a toujours pas tranché dans l’affaire des idoles. Le juge à la retraite Deoki Nandan Agarwal avait rassemblé des dossiers fiscaux et autres documents susceptibles de prouver que le terrain appartenait à Rama. En 1989, il déposa une requête écrite devant la haute cour d’Allahabad. Lors du procès, il désigna Bhagwan Sri Ram Virajman, c’est-à-dire Rama lui-même, comme le requérant légal. Il se présenta comme un « ami proche » de Rama, ce qui l’autorisait à mener la bataille judiciaire au nom de la divinité. En 2010, la haute cour d’Allahabad estima qu’un tiers du terrain revenait à Rama, le reste devant être réparti entre deux autres requérants. L’année suivante, la Cour suprême décida à titre conservatoire la suspension de ce verdict, au motif qu’aucune des parties n’avait demandé un partage en trois tiers. Lors de ce jugement, le juge Sharma énonça que, une fois les idoles consacrées ou vénérées depuis un temps suffisamment long, il n’existait plus « aucune différence entre idoles et divi­nités ». En d’autres termes, la statue de pierre ­incarne bel et bien la divinité et acquiert par conséquent un droit de propriété perpétuel sur toute possession attribuée par les croyants à la divinité. En tant que propriétaires légaux, les idoles – par l’entremise de leurs « amis proches » humains – disposent du droit de se pourvoir en justice pour défendre leurs intérêts, indépendamment même de l’état matériel de la statue ou de l’image originelle. Le jugement rendu à Ayodhya confirme le statut de personnes juridiques des idoles, mais il va plus loin encore : c’est non seulement Rama, mais aussi Asthan Ram Janmabhoomi, le site contesté d’Ayodhya, qui, par extension, acquiert la personnalité juridique.  

Une « théorie fallacieuse »

À l’appui de tels arguments, il est d’usage d’invoquer le passé multimillénaire. Les hindous, nous dit-on, ont toujours cru que les représentations des dieux sont les dieux eux-mêmes. L’histoire l’atteste aussi bien que les mythes : « Depuis les temps immémoriaux, et depuis d’innombrables générations, les hindous vénèrent le site Ram Janmabhoomi, où ils croient qu’est né le dieu Rama », argumente le juge dans l’affaire d’Ayodhya. Or c’est faux. Les hindous n’ont pas toujours considéré les idoles comme les propriétaires légitimes du temple et de ses dépendances. L’adoration des idoles n’a commencé qu’au début de notre ère. Loin d’être « essentielle », cette pratique s’est d’abord heurtée à l’opposition virulente de certains brahmanes. Et ce, dans de nombreuses écoles influentes de la philosophie orthodoxe, notamment dans la tradition sceptique de la Purva ­Mimamsa. Avec le temps, l’adoration des idoles a gagné en popularité au point qu’elle nous paraît aujourd’hui inhérente à l’hindouisme – mais cette pratique a toujours été combattue par certains représentants de l’orthodoxie hindoue, qui n’ont jamais accepté l’idée que les dieux disposent de droits comme les humains. De même, les motifs invoqués pour conférer une personnalité juridique aux idoles sont loin d’être clairs. À l’origine, on trouve un jugement rendu pendant la période coloniale, que la Cour suprême n’a eu de cesse de réitérer depuis l’indépendance, en 1947. Mais cette idée que « l’image elle-même se mue en personne juridique aussitôt qu’elle est consacrée par la cérémonie de prana pratishtha » est une « théorie fallacieuse », estime Bijan Kumar Mukherjea, ancien président de la Cour suprême indienne et auteur en 1951 d’un livre important, « Le droit indien des fondations religieuses et ­caritatives ». Car le droit de propriété conféré à la divinité, argumente le ­magistrat, « ne se rapporte qu’aux seules intentions du donateur ». Suivons un instant la logique de Mukherjea, et admettons que le statut de l’idole ne reflète pas sa volonté propre, mais bien plutôt le dessein spirituel des croyants. Même ainsi se pose la question suivante : qu’advient-il lorsque les desseins des croyants sont manifestement criminels ? Comment une idole hindoue introduite frauduleusement dans une mosquée peut-elle être considérée comme l’incarnation sacrée du divin ? Dans l’affaire d’Ayodhya, de nombreux commentateurs ont considéré la personnalité juridique des idoles comme un principe de droit incontestable. Pourtant, sa légalité est historiquement contestée. D’importants arrêts de la Cour suprême indienne soulignent en effet le fondement humain, et non divin, de la personnalité juridique. Privilégier les ­intentions humaines des croyants sur les droits divins d’une idole, serait-ce ­céder à quelque idéologie laïque « occidentale » ? Non, car ce choix correspond à un courant sceptique de la philosophie hindoue elle-même. L’histoire juridique du statut de personne des idoles ne peut se comprendre in
dépendamment du ­débat philosophique sur le divin et l’incarnation au sein de la théologie hindoue.   En 1925, dans l’affaire « Pramatha Nath Mullick contre Pradyumna Kumar Mullick », le conseil privé du roi George V d’Angleterre dut se prononcer sur la question suivante : le prêtre gardien d’une idole est-il autorisé à la déplacer du temple familial dans sa résidence privée ? Le conseil rejeta la requête au motif que « la volonté d’une idole en ce qui concerne son emplacement doit être respectée ». La décision d’Ayodhya se fonde précisément sur cette conception de la personne juridique, étendue de l’idole au site lui-même. Son auteur, le juge Sharma, se réfère explicitement à la jurisprudence formulée par le conseil privé de Sa Majesté. Conforté par cette jurisprudence, le législateur ne se contente pas de traiter les idoles comme des fictions juridiques conçues à des fins fiscales ou administratives : il leur confère le statut de personnes réelles dotées de « volonté » et d’« intérêts ». La décision de 1925 soulignait ainsi que le shebait (le prêtre gardien du temple) devait consulter l’idole sur le lieu et les modalités du culte qui lui est voué, car « il est loisible à une idole, agissant par l’intermédiaire de son gardien, de conduire son culte comme elle le souhaite, à l’emplacement où elle le souhaite ». En d’autres termes, l’idole a des préférences sur la manière dont elle « veut » être vénérée. Comme elle ne peut ni parler ni agir par elle-même (elle n’est, après tout, qu’un artefact de matière inerte), le shebait a le devoir légal d’agir de façon à respecter ses préférences. S’il survient un conflit entre l’idole et le shebait, le tribunal fait intervenir un « ami proche désintéressé ». Soit dit en passant, cette disposition de l’« ami proche » a ouvert la voie à l’instrumentalisation politique de l’affaire d’Ayodhya. À l’instar de Deoki Nandan Agarwal, le premier Ram sakha (« ami de Rama »), tous les « amis de Rama » ultérieurs étaient en effet membres du RSS ou de l’organisation nationaliste hindoue d’extrême droite Vishwa Hindu Parishad. Comment les juristes britanniques, qui ne connaissaient pas grand-chose à l’Inde et à ses traditions religieuses, en sont-ils arrivés à cette jurisprudence déci­sive ? Dans l’affaire de 1925, les défenseurs indiens avaient argué que l’idole était leur propriété privée, que par conséquent ils pouvaient en faire ce qu’ils voulaient, « même la jeter dans le Gange s’ils le souhaitaient ». Le conseil privé de Sa Majesté leur reprocha de traiter l’idole « comme du bétail », mentionna la coutume et invoqua des instances reli­gieuses non spécifiées pour ériger l’idole en personne autonome. Les distingués magistrats avaient clairement greffé le droit des sociétés anglo-américain élaboré au XIXe siècle sur leurs idées préconçues au sujet des traditions religieuses hindoues dont ils ne comprenaient pas la complexité. L’Angleterre est le berceau de la société par actions – la Compagnie des Indes orientales, dont les statuts furent déposés en 1600, en est le premier exemple. Au début du XXe siècle, les système juridiques britannique et américain reconnaissaient ces sociétés comme des « personnes » à part entière, dotées du droit de propriété, du droit de contracter et de se pourvoir en justice. Le conseil privé n’a fait que transposer aux affaires religieuses une législation conçue pour réglementer le commerce.  

Les entreprises, contrairement aux idoles, doivent rendre des comptes à des actionnaires

Facteur aggravant, ces juristes britanniques étaient les héritiers d’une poli­tique orientale vieille de près de deux siècles, en vertu de laquelle la puissance coloniale dirigeait l’Empire des Indes dans le respect des croyances religieuses et des coutumes locales. Jusqu’à ce qu’en 1841 les missionnaires s’élèvent contre l’« idolâtrie », les agents de la Compagnie des Indes orientales s’étaient activement engagés dans les affaires des temples hindous. C’est ce qu’explique Richard Davis, professeur de religion et d’études asiatiques au Bard College, dans son livre Lives of Indian Images : « Ils collectaient et redistribuaient les recettes des temples, arbitraient les litiges sur les prérogatives rituelles, administraient les dons, rénovaient les bâtiments vétustes, donnaient des offrandes aux divinités et participaient publiquement aux principales fêtes liturgiques. C’est dire qu’ils avaient endossé avec enthousiasme le rôle des souverains indiens. » À ce fatras intellectuel les Britanniques avaient ajouté à titre décoratif des coutumes hindoues, des traditions tellement enracinées, selon eux, qu’ils jugeaient « superflu de citer les sources autorisées ». Ironie du sort, le droit de l’époque coloniale est devenu la clé de voûte de la jurisprudence indienne et les nationalistes hindous l’exploitent à mort. Pourtant, ce n’est pas du tout la même chose d’attribuer le statut de personne à une idole hindoue et à une entreprise. Même s’il s’agit dans les deux cas d’entités non humaines dotées par la loi d’une « personnalité » quasi humaine, il y a une différence de taille. Les entreprises, contrairement aux idoles, ne nourrissent pas d’insondables desseins. Les entreprises, contrairement aux idoles, doivent en dernier ressort rendre des comptes à des actionnaires en chair et en os. La tension entre hindouisme populaire et hindouisme philosophique pour ce qui est du droit de propriété des dieux n’est pas retombée. Elle remonte aux premiers temps de la vénération des idoles, ­pratique qui se heurta à l’opposition ­farouche des défenseurs orthodoxes des textes védiques. Comme le résume le philologue allemand Max Muller, « la religion des ­Védas ne connaît pas d’idoles ». À l’époque ­védique (du IIe millénaire au VIe siècle avant notre ère), les dieux étaient vénérés par des yagnas (offrandes sacrificielles) et des mantras (formules sacrées). Le ­divin étant une abstraction désincarnée, les ­cérémonies rituelles pouvaient donc avoir lieu conduites n’importe où. Les dieux étaient censés descendre de leur demeure céleste pour apprécier le vin et la boisson du sacrifice. Au début de notre ère, les autels ­védiques en plein air ont peu à peu ­laissé place à des bâtiments en dur pour abriter des images et des idoles de plus en plus anthropomorphes. Les pratiquants ­rendaient désormais visite à des dieux installés en permanence dans leurs ­rési­dences terrestres. Les premières idoles hindoues identifiables remontent au IIe siècle. À partir de cette époque, ­lentement mais sûrement, « l’hindouisme de temple » (pour reprendre l’expression de Richard Davis) l’emporte sur l’hindouisme védique. Parmi les nombreuses raisons invoquées par les spécialistes, mentionnons l’émulation des bouddhistes et des jaïns, qui commençaient à fabriquer des représentations de leurs fondateurs, et la réaffirmation des dieux dravidiens, ou shudra. L’hindouisme de temple s’est pourtant heurté à la résistance acharnée de ceux qui, depuis des siècles, veillaient sur le feu sacrificiel des autels védiques. Leur hostilité était due notamment au fait que l’essor des temples menaçait leur gagne-pain et leur prestige. Car, si les croyants disposaient d’un accès direct au divin par l’entremise des idoles, pourquoi se soucieraient-ils de financer de coûteux ­rituels védiques ? Pourquoi investiraient-ils dans les ashrams et les gurukula, lieux et modes de transmission traditionnels du savoir védique ? Les dakshina, ces magnifiques cadeaux offerts aux maîtres des cérémonies védiques, étaient désormais offerts aux images exposées dans les temples et aux prêtres qui veillaient sur elles. D’après le Manusmriti (2), les prêtres des temples entrent dans la catégorie infamante des guérisseurs, bouchers, comédiens, chanteurs, parieurs, ivrognes, bouddhistes et nastik (athées). Comme tous les commerçants, déplore en effet le Manu-smriti, les prêtres des temples recherchent le profit et non le dharma, c’est-à-dire le bien, la vertu, la sagesse.  

À qui doit revenir l'offrande faites aux dieux ?

Mais l’enjeu dépassait de beaucoup la simple concurrence économique. Car, pour les brahmanes védiques ortho­doxes, notamment ceux qui avaient appris l’exégèse par la fréquentation des écoles Purva Mimamsa, les mots des textes védiques se suffisaient en eux-mêmes. Accompagnés de mantras correctement énoncés, les sacrifices védiques procuraient d’après eux l’apurva (la puissance physique) capable de produire les résultats terrestres escomptés. Ces anciens érudits de l’école Purva Mimamsa lancèrent une attaque en règle contre l’idée d’une incarnation matérielle des dieux. Grâce à leurs textes iconoclastes, certains juristes indiens ont pu questionner et préciser le principe de la personnalité juridique des idoles. Les mimamsaks récusaient l’idée que les dieux auraient un corps, une volonté propre, et qu’ils seraient capables de posséder des biens. Ainsi, quand les hymnes védiques évoquent les dieux comme des humains amateurs de bonne chère, ces versets sont pour eux purement métaphoriques. « O ! Indra, je prends ta main droite » ne signifierait rien d’autre que « Nous dépendons d’Indra ». Car d’après Sabara, un érudit du Ve siècle, Indra n’est pas une entité physique mais seulement le son (shabda) de son nom. Or une divinité qui n’existe qu’à travers un son immatériel ne saurait ni manger, ni boire, ni s’incarner dans une idole. Voilà qui règle la question de la volonté propre, car si les dieux sont de pures allégories, alors par définition ils ne peuvent avoir de volonté. De quelque objet que ce soit ils ne sauraient dire « ceci est à moi ». Ce qui résout également le problème de la propriété. Comme le montre en ­effet Medhatithi, un exégète du IXe siècle, la propriété est une relation entre un ­propriétaire et un objet, caractérisée par la libre disposition de l’objet en question. Mais les dieux, explique-t-il, « n’usent pas de la fortune pour leur plaisir, ni ne la ­recherchent pour la sécurité qu’elle offre ». Pour s’attirer leurs faveurs, les croyants peuvent certes vouloir offrir des biens aux dieux, mais ces derniers ­n’appartiennent pas à la caté­gorie des êtres susceptibles d’assumer une position de propriétaire. À qui appartiennent alors ces biens non revendiqués ? Comme on pouvait s’y ­attendre de la part d’un ­brahmane orthodoxe, Medhatithi conclut que les « choses des dieux » appartiennent à la « classe supérieure » dont lui-même fait partie. Convaincus par le raisonnement de Medhatithi, de nombreux commentateurs ont vigoureusement contesté l’idée que les dieux puissent être propriétaires au sens propre du terme (lequel inclut la perception subjective des droits et devoirs afférents) ; ils ont défendu au contraire un sens figuré de la propriété divine. ­Pourtant, tous ces arguments savants n’ont pu endiguer la vague de dévotion religieuse d’une population qui, jusqu’à nos jours, n’a cessé d’adresser ses espoirs, ses prières et ses offrandes aux dieux abrités dans les temples. Au XXe siècle, le scepticisme de la Mimamsa a connu une renaissance dans la jurisprudence indienne grâce à Ashutosh Mookerjee, homme de culture et juge à la Haute Cour de Calcutta de 1904 à 1923. Dans un arrêt historique rendu en 1909 dans l’affaire « Bhupati Nath Smrititirtha contre Ram Lal Maitra », Mookerjee fit valoir que des précautions s’imposaient et que mieux valait ne pas s’empresser de décréter que les divinités étaient des personnes juridiques au sens propre. Son arrêt Bhupati Nath a fourni le socle jurisprudentiel d’un arrêt majeur de la Cour suprême, « Deoki Nandan contre Murli­dhar », formulée par le juge Venkatarama Aiyyar en 1956. L’argument ? D’après le courant de pensée juridique inspiré du traité hindou Dayabhaga, le don est un processus en deux temps. Le donateur doit renoncer à sa propriété. Le bénéficiaire doit faire le pas suivant, c’est-à-dire accepter le don. Faute de quoi le cadeau reste un objet sans propriétaire. Pour les offrandes destinées aux dieux, c’est justement là le cœur du problème. Après avoir rituellement décidé (san­kalpa) d’offrir son bien à une divinité, le donateur renonce à son droit de propriété (utsarga). Mais l’autre partie – divinité ou idole – ne peut faire le pas suivant, à savoir s’avancer et dire : « Oui, j’accepte votre bien, qui par conséquent m’appartient. » La divinité ne le peut pas pour les motifs qui dérangeaient déjà Sabara, Medhatithi et compagnie : la divinité n’est pas un être doué de conscience. L’offrande destinée aux dieux se trouve donc, comme le souligne Ashutosh Mookerjee, dans une « position singulière », car si « le propriétaire a cédé son bien », il est patent que « la divinité ne peut l’accepter ». Voilà qui, du point de vue juridique, ouvre une nouvelle boîte de Pandore. À qui doit revenir l’offrande faite aux dieux, puisque ces derniers ne sont pas en mesure de l’accepter ? La réponse est claire : ces biens sans propriétaire légal appartiennent à l’État. Dans la tradition juridique hindoue, comme l’argumente Mookerjee dans l’arrêt Bhupati, la protection du temple fait partie des premiers devoirs d’un souverain ; dans le système démocratique actuel, l’État est le protecteur des lieux de culte, qu’il administre comme des œuvres de bienfaisance. Mais si les tribunaux adhèrent au vieux scepticisme de la Mimamsa, comment respecter la volonté des croyants, qui pensent vraiment que les dieux ­acceptent poliment les offrandes qu’ils leur ­apportent ? Protéger la ­liberté religieuse des citoyens fait aussi des fonctions ­premières de l’État indien. Ce dernier doit veiller à ne pas blesser les sentiments des croyants. Dès lors, comment faire pour concilier le ­refus de considérer les offrandes comme des propriétés divines et la dévotion des masses ? Les arrêts Bhupati et Deoki Nandan permettent de sortir de l’impasse : le fruit spirituel ­(phala) du don réside dans l’acte même de se ­défaire d’un bien de valeur au profit d’un dieu. En somme, c’est le don (daan) qui confère le mérite. Nul besoin pour l’idole d’être propriétaire des présents offerts par les croyants ; il faut plutôt la ­consi­dérer comme le symbole de leurs pieux ­desseins. Dans les temples médiévaux, de nombreuses inscriptions témoignent de la signification des offrandes (terres, or et bijoux) aux yeux des croyants. D’après ces textes, les donateurs espéraient clairement que le dieu accepterait véri­tablement leurs cadeaux. Il devenait à leurs yeux le maître et le propriétaire de leurs dons, qui pouvaient être généreux. Entre 1456 et 1570, les souverains du Vijaynagar offrirent ainsi plus de 100 villages et d’importantes sommes d’argent au temple de Tirupati. Il fallait aussi compter avec les largesses des riches marchands, d’agents liturgiques, de pèle­rins et de croyants ordinaires soucieux d’accroître leur mérite spirituel, d’exaucer un vœu ou d’expier leurs péchés. Tout indique aujourd’hui que la plupart des hindous pratiquants pensent que ce qu’ils déposent aux pieds des idoles appartient bel et bien aux dieux. C’est précisément ce sentiment populaire qu’avait choisi de protéger le conseil privé de Sa Majesté en décrétant que les idoles étaient des personnes juridiques.   Cette magnanimité des juges à l’égard des idoles pose deux problèmes, l’un d’ordre pratique, l’autre théologique. En pratique, attribuer la propriété légale d’un terrain aux idoles (et la personnalité juridique au terrain lui-même) ouvre la porte à toutes sortes de détournements et de fraudes, sans parler des conflits interconfessionnels. Sur le plan théologique, le sentiment populaire se heurte aux principes du droit hindou : la contradiction sautait aux yeux des juristes indiens, aussi familiers du système juris­prudentiel occidental que du système hindou. Des jugements qui ont fait date ont en effet conclu que les divinités n’ont pas la capacité d’établir une relation de propriété avec les dons qui leur sont faits. Par conséquent, elles ne sont pas des personnes juridiques au sens propre. Comme l’écrit le juriste S. C. Bagchi dans son livre de 1931 « La personnalité juridique des divinités hindoues », « la divinité, en dépit de sa puissance spirituelle, est juridiquement impuissante. […] L’idole a pour fonction de satisfaire aux exigences de la religion, mais les tribunaux n’en ont que faire ». La loi peut protéger l’intention pieuse, le dessein spirituel du donateur, non le droit de propriété des idoles. Comme l’« intérêt » et la « volonté » de la divinité restent en principe inaccessibles aux humains, mieux vaut s’intéresser aux intentions des croyants. Outre qu’un tel renversement de perspective délivrerait les dieux de leur ­implication dans les affaires matérielles, il nous permettrait aussi de distinguer la foi de son instrumentalisation politique. En effet, si les idoles symbolisent de pieux desseins, de quoi Ram Lalla est-il le symbole ? Il est clairement établi que l’installation de la statue dans la mosquée d’Ayodhya a été le résultat d’un complot savamment planifié. Quelle qu’ait pu être la piété personnelle de ceux qui l’ont ourdie, la conspiration n’avait rien de pieux, pas davantage que les moyens criminels qu’ils ont employés à cette fin. Cette idole qu’ils ont introduite clandestinement dans la mosquée, les fanatiques de Rama souhaitent à présent l’installer dans le grand temple qu’ils veulent construire sur les ruines de celle-ci. Dans cette affaire, où est la piété, la spiritualité ? En réalité, la brigade de l’hindutva (l’hindouité) a érigé la statue de Ram Lalla en symbole de son projet politique. Une dérive tragique rendue possible par une interprétation erronée du statut de personne des dieux, amalgamé à tort à celui des entreprises.   — Cet article est paru dans le mensuel indien The Caravan le 1er septembre 2018. Il a été traduit par Ève Charrin.
LE LIVRE
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Lives of Indian Images de Richard Davis, Princeton University Press, 1997

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