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Femmes bourreaux d’esclaves

Une nouvelle génération d’historiennes le révèle : dans le sud des États-Unis, l’économie de l’esclavage était en grande partie gérée par des femmes.

Henrietta King était une esclave noire de 8 ou 9 ans accusée d’avoir volé des friandises. Sa maîtresse fit caler sa tête sous une chaise à bascule et se balança dessus pendant une heure pendant que sa fille maniait le fouet. Le visage ­mutilé, Henrietta survécut. Elle ne put rien manger de solide ­durant le reste de ses jours. L’administration fédérale avait ­recueilli plus de 2 000 témoi­gnages de ce genre auprès d’anciens esclaves à l’occasion du New Deal, dans les années 1930. Stephanie Jones-­Rogers, historienne à l’université de Cali­fornie à Berkeley, a exhumé ces documents et bien d’autres, et les utilise pour ­décrire le rôle des femmes blanches dans l’économie de l’esclavage dans le sud des États-Unis. Dans les plantations de coton, les filles des propriétaires se voyaient attribuer des esclaves et étaient initiées à la gestion du cheptel humain, brutalités comprises. Devenues majeures, elles pouvaient obtenir la pleine propriété de ces esclaves et entrer sur le marché de l’esclavage, exerçant les fonctions de chef d’entreprise, achetant et vendant hommes, femmes et enfants. Comme la loi rendait en principe l’épouse entièrement dépendante de son mari, certaines de ces femmes, qui disposaient parfois de biens considérables, passaient un contrat avec leur futur époux, par lequel elles conser
vaient pleine et entière auto­rité sur leur entreprise. L’institution de l’esclavage « était leur liberté », écrit Jones-Rogers. Les éventuels créanciers de leur mari (les planteurs étaient souvent très endettés) ne pouvaient se retourner contre elles. La maîtresse avait toute liberté pour châtier les ­esclaves jugés fautifs. L’une d’elles, citée par l’historienne, préférait fouetter avec des orties plutôt qu’avec une lanière, car la douleur persistait plus longtemps et cela ne laissait pas de cicatrices, un handicap pour la vente. Les femmes esclaves enfantaient régulièrement, ce qui présentait pour la maîtresse un double inté­rêt : chaque enfant avait une valeur marchande, et, qu’elle le veuille ou non, la maman pouvait servir de nourrice au bébé de la maîtresse, à plus forte raison si le sien était mort-né. Stephanie Jones-Rogers montre que, pour assurer la ­régularité des naissances, la maîtresse livrait couramment les femmes à des hommes qui les violaient. Ces cheffes d’entreprise géraient aussi tout un marché de nourrices. Jones-Rogers a recensé pas moins de 1 322 petites annonces parues dans les journaux entre 1860 et 1865 pour ce type de transaction. Elles fournissaient également des esclaves pour la prostitution. Les ventes se faisaient dans des salles d’enchères mais aussi sur le perron ou dans le salon. Pendant la guerre de Sécession (1861-1865), beaucoup d’esclaves prirent la fuite. Les maîtresses requéraient l’aide de l’armée et passaient des petites annonces dans les journaux, promettant une récompense à qui retrouverait les fuyards. Quand elles ne parvenaient pas à leurs fins, elles cherchaient à obtenir un dédommagement pour la perte financière subie. Dans les années 1970 et 1980, des historiennes féministes se sont ­attachées à montrer que les épouses des propriétaires de plantations tempéraient la ­brutalité de leur mari et mettaient un peu d’humanité dans la gestion des esclaves. Ce faisant, elles s’inscrivaient dans la ligne de la propagande orchestrée par les planteurs après la guerre de Sécession, propagande dont on retrouve l’esprit dans Autant en emporte le vent, publié en 1936. Ces images d’Épinal sont mises à mal par la nouvelle génération d’historiennes dont fait partie Jones-­Rogers. Paru en 2004, Masterful Women, de Kirsten E. Wood (université de Floride), étudie le rôle des veuves de planteurs qui reprenaient les activités de leur mari. En 2008, Out of the House of Bondage, de Thavolia Glymph (université Duke), a fait grand bruit : l’auteure estime que les femmes esclavagistes ­recouraient davantage à la violence physique que les hommes.
LE LIVRE
LE LIVRE

They Were Her Property. White Women as Slave Owners in the American South de Stephanie E. Jones-Rogers, Yale University Press, 2018

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