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Quand Freud découvre la résistance

Dans les années 1890, Freud pose sa main sur le front de ses patientes allongées pour les aider à faire surgir des souvenirs permettant d’expliquer leurs symptômes. C’est, écrit-il, « le vestige de la méthode hypnotique d’où est sortie la psychanalyse ». Le problème, c’est que la patiente résiste…

Lors d’un séjour à Nancy en 1889, Freud avait vu comment Hippolyte Bernheim arrivait à surmonter l’apparente amnésie post-hypnotique de ses sujets en leur posant la main sur le front (une très classique « passe magnétique ») et en leur enjoignant de se souvenir de ce qui s’était passé durant leur transe. Freud décide de procéder désormais de la même façon avec ses patients, en leur demandant de se rappeler l’origine de leurs symptômes : « Cela vous viendra à l’esprit sous la pression de ma main. Au moment où je relâcherai la pression, vous verrez quelque chose devant vous ou il vous viendra quelque chose à l’esprit [un Einfall, une idée incidente]. Saisissez-vous-en. C’est ce que nous cherchons. – Eh bien, qu’avez-vous vu ou qu’est ce qui vous est venu à l’esprit ? » C’est le « procédé de pression » (Druckprozedur), qui deviendra bientôt la méthode de l’« association libre » (freie Assoziation) ou des « libres idées incidentes » (Methode der freien Einfälle). Freud semble avoir utilisé cette technique pour la première fois au cours de l’automne 1892 avec ses patientes « Elisabeth von R. » (de son vrai nom Ilona Weiss) et « Lucy R. » (très vraisemblablement sa propre belle-sœur, Minna Bernays). À propos de cette dernière, Freud nous dit que son traitement s’était déroulé dans « un état qui peut-être était très peu différent de l’état normal », ce qui a pu faire penser que Freud a abandonné l’hypnose pour la méthode des associations libres à l’état de veille dès cette date. En réalité, la Druckprozedur dont est sortie l’association libre avait bien pour but de provoquer un état d’« hypnose légère ». Dans le « Manuscrit H » envoyé à Wilhelm Fliess en 1895, Freud parle à ce sujet d’« hypnose de concentration » (Konzentrationshypnose), et, dans les Études sur l’hystérie, il compare son procédé à une « hypnose temporairement renforcée » ainsi qu’à la technique hypnotique bien connue de la fixation de l’attention sur une boule de cristal. Sous sa « pression » insistante, ses patients semblent de fait être passés par un état modifié de conscience caractérisé par des « scènes » visuelles de type hallucinatoire, une grande expressivité émotionnelle et un accroissement de l’activité idéo-­motrice et idéo-sensorielle au sens de Bernheim. À en juger par des lettres à Fliess de l’année 1897, certains se livraient même à de très théâtrales « reproductions » de la scène traumatique qui n’auraient pas dépareillé à la Salpêtrière de Charcot. Freud affirmera plus tard avoir abandonné l’hypnose autour de 1896, mais en réalité ce n’est que très progressivement qu’il a cessé de provoquer des états hypnoïdes pour obtenir l’émergence d’idées non filtrées par la censure. Heinrich Treichl, le petit-fils de la baronne Marie von Ferstel, affirme même dans ses Mémoires que Freud utilisait encore l’hypnose dans le traitement de sa grand-mère, lequel avait commencé fin 1899. Que Freud ait utilisé ou non une technique hypnotique pour faire émerger les idées incidentes et associations spontanées de ses patients est en fait relativement indifférent, car le projet est le même dans les deux cas : faciliter l’accès à l’inconscient psychique. C’était déjà, on se le rappelle, le projet hypnotique de Heidenhain, Charcot et bien d’autres. Mais, alors qu’il s’agissait pour eux et pour le premier Freud d’une sorte de vivisection psychologique opérée hors conscience, sans l’aveu du patient, l’objectif est maintenant de profiter de l’état hypnoïde de ce dernier pour lui faire prendre conscience à lui de son inconscient. Ainsi défini, le projet est celui d’une paradoxale introspection des états psychiques inconscients ou subliminaux, destinée à contourner l’impossibilité pour le sujet d’accéder consciemment au non-conscient. Freud pouvait s’inspirer à cet égard de l’analyse de ses rêves personnels par Joseph Delbœuf ou encore de l’« hypnotisme introspectif » pratiqué à l’époque par des chercheurs comme Auguste Forel (1848-1931), Eugen Bleuler (1857-1939) ou Oskar Vogt (1870-1959), qui avaient tous publié des observations d’état hypnotique à la première personne. Forel résumait ainsi ces recherches : « L’objet de la psychologie est l’étude des fonctions dites psychiques de no
tre cerveau par introspection directe. […] Celles des fonctions cérébrales qui ne tombent pas dans le champ ordinaire attentionnel de notre conscience à l’état de veille et de ses souvenirs, échappent à la psychologie introspective directe. Mais les études modernes nous ont fait de plus en plus reconnaître qu’une grande partie au moins de ces fonctions cérébrales dites inconscientes possèdent un miroitement introspectif que nous pouvons surprendre dans certaines circonstances et qu’on a désigné de ce fait du terme de subconscience, terme qui est avec raison de plus en plus adopté ». C’est ce « miroitement introspectif » que tentent de capter la Druckprozedur et l’association libre, en court-circuitant la censure qui s’oppose d’ordinaire à l’entrée des idées refoulées dans la conscience. À propos de la Druckprozedur, Freud écrit dans les Études sur l’hystérie : « L’avantage du procédé tient au fait que, grâce à lui, j’arrive à dissocier l’attention du malade de sa recherche et de ses réflexions conscientes, bref de toutes les choses qui pourraient traduire sa volonté, comme cela a lieu lorsqu’on fixe une boule de cristal, etc. » Il s’agit, autrement dit, de favo­riser autant que possible un mode de pensée involontaire, automatique, réflexe – ce qu’André Breton (1896-1966), fidèle interprète de Freud, appellera dans son ­Manifeste du surréalisme le « fonctionnement réel de la pensée ». Dans L’Interprétation des rêves, de 1900, Freud explique de même que sa méthode (qu’il n’appelle pas encore association libre) vise à faire émerger les « représentations non voulues » : « Comme on le voit, il s’agit, en somme, de reconstituer un état psychique qui présente une certaine analogie avec l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil et sans doute aussi avec l’état hypnotique, au point de vue de la répartition de l’énergie psychique (de l’attention mobile). Au moment où l’on s’endort, les “représentations non voulues” apparaissent à la surface, parce qu’une certaine action volontaire (et sans doute aussi critique) est relâchée. » C’est pourquoi l’analyste demande au patient de s’allonger sur un divan confortable de façon à endormir la censure, à engourdir la conscience et la volonté, à mi-chemin entre la veille et le sommeil. « Cet usage, écrit Freud en 1913, a une signification historique, il représente le vestige de la méthode hypnotique d’où est sortie la psychanalyse. » En ce sens, l’association libre sur le divan est une hypnose sans hypnose et sans hypnotiseur, un automatisme psychologique à l’état semi-vigile. Le patient est invité à dire ce qui lui passe par la tête, sans égard pour la logique, la bienséance ou la morale : c’est la fameuse « règle fondamentale » de la cure psychanalytique, qui se substitue à l’induction hypnotique et dont Freud espère désormais une révélation spontanée de l’inconscient. Freud y insiste souvent, cette méthode n’impose rien au sujet, comme le faisait le procédé hypnotico-suggestif. Elle « ne cherche ni à ajouter ni à introduire un élément nouveau, mais au contraire à enlever, à extirper quelque chose », à l’instar du sculpteur de Léonard qui « procède per via di levare en enlevant à la pierre brute tout ce qui recouvre la surface de la statue qu’elle contient ». C’est en ce sens que l’association des idées est dite « libre » : « La méthode de l’association libre […] épargne au maximum du possible toute contrainte à l’analysé, […] elle donne les plus amples garanties qu’aucun facteur dans la structure de la névrose n’échappera et qu’on n’y introduira rien par sa propre attente. » Le problème, bien sûr, c’est que le marbre résiste au burin du sculpteur. Ce dernier doit beaucoup travailler pour dégager la statue qu’il a en tête, et il en va exactement de même pour l’analyste qui cherche à faire prendre conscience au patient de sa « statue » intérieure. Très vite, Freud a dû se rendre au fait que sa nouvelle méthode ne permettait pas un accès direct aux processus primaires inconscients. Alors qu’elle était censée faire « fondre » la censure entre l’inconscient et le conscient, il constate à l’inverse une réticence des patients à se laisser aller. Dans les Études sur l’hystérie, il décrit les mille et une infractions à la règle fondamentale qu’ils commettent : ils n’arrivent pas à se concentrer, il ne leur vient aucune idée, ils sont distraits par le piano de la voisine, ont du mal à décrire les images qui surgissent dans leur esprit, raisonnent trop, deviennent cachotiers, etc. Ou bien encore ils rompent carrément le contrat passé avec le thérapeute, comme cette patiente paranoïaque évoquée dans le « Manuscrit H » envoyé à Fliess en janvier 1895. Freud était convaincu que son délire de persécution était lié à une atteinte sexuelle commise sur elle quelques années auparavant par un locataire : « J’ai parlé deux fois avec elle, je me suis fait raconter durant une hypnose de concentration tout ce qui se rapportait à ce locataire ; en réponse à mes questions pressantes pour savoir s’il ne s’était quand même pas passé quelque chose de “gênant”, j’obtins la négation la plus catégorique et… je ne la revis plus. Elle me fit savoir que cela lui causait trop d’émoi. Défense ! Cela était clairement reconnaissable. Elle ne voulait pas qu’on lui rappelât cela, par conséquent elle l’avait refoulé intentionnellement. » C’est le phénomène de la résistance. Le terme vient de Bernheim, chez qui il désignait la résistance opposée par les sujets aux suggestions de l’hypnotiseur. Chez Freud, il désigne la résistance opposée par les patients aux interprétations de l’analyste et plus généralement au traitement qui leur est proposé. Tout ce qui fait obstacle à l’élucidation des symptômes et au progrès de la cure est désormais considéré comme une résistance à la guérison : « La résistance est en fin de compte ce qui entrave le travail » de l’analyse. Le patient s’endort sur le divan ? Résistance. Il arrive en retard à sa séance ou bien annule son rendez-vous pour cause de grippe ? Résistance. Il ne trouve rien à dire, ne se rappelle pas du rêve qu’il a fait cette nuit ? Résistance. « L’homme, d’abord si brave et noble, devient vulgaire, faux ou rétif, simulateur, jusqu’à ce que je le lui dise et que je parvienne ainsi à faire plier son caractère. » Rien n’est innocent dans le comportement du patient, tout doit être interprété, disséqué, suspecté. Le traitement, qui était initialement une analyse (une interprétation) des symptômes, devient maintenant une analyse des résistances opposées à cette analyse – ou, ce qui revient au même, une analyse des résistances opposées à la théorie de l’analyste. C’est ce dernier, en effet, qui pose en principe qu’il y a quelque souvenir ou souhait inconscient derrière le comportement et les symptômes du patient. Lorsque le patient renâcle à l’admettre, il refuse donc de confirmer la théorie de l’analyste. La cure se transforme du fait même en controverse scientifique, puisque l’un des protagonistes récuse les hypothèses avancées par l’autre à son sujet. C’est cela que veut dire « analyse des résistances » : l’analyste doit se battre pied à pied avec le patient pour le convaincre et lui faire admettre sa théorie. « Comme cette insistance me coûtait beaucoup d’efforts, je ne tardai pas à penser qu’il y avait là une résistance à vaincre, fait dont je tirai la conclusion suivante : par mon travail psychique je devais vaincre chez le malade une force psychique qui s’opposait à la prise de conscience (au retour du souvenir) des représentations pathogènes. » On aura remarqué, une fois de plus, le caractère circulaire du raisonnement de Freud : la résistance à la théorie valide la théorie qui prédit la résistance. Comme l’ont très tôt fait remarquer les collègues et critiques de Freud, la controverse qu’est la cure n’a aucune chance de s’arrêter puisqu’elle prend la forme d’une analyse des résistances à l’analyse. Aucune objection émise par le patient ne peut venir clore la dispute, car elle sera forcément interprétée comme une volonté d’éviter la vérité déplaisante débusquée par l’analyste : « Le “non” que nous oppose le malade, après qu’on a présenté pour la première fois à la perception consciente l’idée refoulée, n’est qu’une preuve du refoulement. » Il en va de même des objections des collègues, elles aussi déchiffrées comme des « résistances à la psychanalyse ».   — Ce texte est extrait d’Apprendre à philosopher avec Freud, paru le 9 octobre aux éditions Ellipses.
LE LIVRE
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Apprendre à philosopher avec Freud de Mikkel Borch-Jacobsen, Ellipses, 2018

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