Quand Freud découvre la résistance

Quand Freud découvre la résistance

Dans les années 1890, Freud pose sa main sur le front de ses patientes allongées pour les aider à faire surgir des souvenirs permettant d’expliquer leurs symptômes. C’est, écrit-il, « le vestige de la méthode hypnotique d’où est sortie la psychanalyse ». Le problème, c’est que la patiente résiste…

Publié dans le magazine Books, novembre 2018.
Lors d’un séjour à Nancy en 1889, Freud avait vu comment Hippolyte Bernheim arrivait à surmonter l’apparente amnésie post-hypnotique de ses sujets en leur posant la main sur le front (une très classique « passe magnétique ») et en leur enjoignant de se souvenir de ce qui s’était passé durant leur transe. Freud décide de procéder désormais de la même façon avec ses patients, en leur demandant de se rappeler l’origine de leurs symptômes : « Cela vous viendra à l’esprit sous la pression de ma main. Au moment où je relâcherai la pression, vous verrez quelque chose devant vous ou il vous viendra quelque chose à l’esprit [un Einfall, une idée incidente]. Saisissez-vous-en. C’est ce que nous cherchons. – Eh bien, qu’avez-vous vu ou qu’est ce qui vous est venu à l’esprit ? » C’est le « procédé de pression » (Druckprozedur), qui deviendra bientôt la méthode de l’« association libre » (freie Assoziation) ou des « libres idées incidentes » (Methode der freien Einfälle). Freud semble avoir utilisé cette technique pour la première fois au cours de l’automne 1892 avec ses patientes « Elisabeth von R. » (de son vrai nom Ilona Weiss) et « Lucy R. » (très vraisemblablement sa propre belle-sœur, Minna Bernays). À propos de cette dernière, Freud nous dit que son traitement s’était déroulé dans « un état qui peut-être était très peu différent de l’état normal », ce qui a pu faire penser que Freud a abandonné l’hypnose pour la méthode des associations libres à l’état de veille dès cette date. En réalité, la Druckprozedur dont est sortie l’association libre avait bien pour but de provoquer un état d’« hypnose légère ». Dans le « Manuscrit H » envoyé à Wilhelm Fliess en 1895, Freud parle à ce sujet d’« hypnose de concentration » (Konzentrationshypnose), et, dans les Études sur l’hystérie, il compare son procédé à une « hypnose temporairement renforcée » ainsi qu’à la technique hypnotique bien connue de la fixation de l’attention sur une boule de cristal. Sous sa « pression » insistante, ses patients semblent de fait être passés par un état modifié de conscience caractérisé par des « scènes » visuelles de type hallucinatoire, une grande expressivité émotionnelle et un accroissement de l’activité idéo-­motrice et idéo-sensorielle au sens de Bernheim. À en juger par des lettres à Fliess de l’année 1897, certains se livraient même à de très théâtrales « reproductions » de la scène traumatique qui n’auraient pas dépareillé à la Salpêtrière de Charcot. Freud affirmera plus tard avoir abandonné l’hypnose autour de 1896, mais en réalité ce n’est que très progressivement qu’il a cessé de provoquer des états hypnoïdes pour obtenir l’émergence d’idées non filtrées par la censure. Heinrich Treichl, le petit-fils de la baronne Marie von Ferstel, affirme même dans ses Mémoires que Freud utilisait encore l’hypnose dans le traitement de sa grand-mère, lequel avait commencé fin 1899. Que Freud ait utilisé ou non une technique hypnotique pour faire émerger les idées incidentes et associations spontanées de ses patients est en fait relativement indifférent, car le projet est le même dans les deux cas : faciliter l’accès à l’inconscient psychique. C’était déjà, on se le rappelle, le projet hypnotique de Heidenhain, Charcot et bien d’autres. Mais, alors qu’il s’agissait pour eux et pour le premier Freud d’une sorte de vivisection psychologique opérée hors conscience, sans l’aveu du patient, l’objectif est maintenant de profiter de l’état hypnoïde de ce dernier pour lui faire prendre conscience à lui de son inconscient. Ainsi défini, le projet est celui d’une paradoxale introspection des états psychiques inconscients ou subliminaux, destinée à contourner l’impossibilité pour le sujet d’accéder consciemment au non-conscient. Freud pouvait s’inspirer à cet égard de l’analyse de ses rêves personnels par Joseph Delbœuf ou encore de l’« hypnotisme introspectif » pratiqué à l’époque par des chercheurs comme Auguste Forel (1848-1931), Eugen Bleuler (1857-1939) ou Oskar Vogt (1870-1959), qui avaient tous publié des observations d’état hypnotique à la première personne. Forel résumait ainsi ces recherches : « L’objet de la psychologie est l’étude des fonctions dites psychiques de notre cerveau par introspection directe. […] Celles des fonctions cérébrales qui ne tombent pas dans le champ ordinaire attentionnel de notre conscience à l’état de veille et de ses souvenirs, échappent à la psychologie introspective directe. Mais les études modernes nous ont fait de plus en plus reconnaître qu’une grande partie au moins de ces fonctions cérébrales dites inconscientes possèdent un miroitement introspectif que nous pouvons surprendre dans certaines circonstances et qu’on a désigné de ce fait du terme de subconscience, terme qui est avec raison de plus en plus adopté ». C’est ce « miroitement introspectif » que tentent de capter la Druckprozedur et l’association libre, en court-circuitant la censure qui s’oppose d’ordinaire à l’entrée des idées refoulées dans la conscience. À propos de la Druckprozedur, Freud écrit dans les Études sur l’hystérie :…
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