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Frontière piégée

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Pour coincer les transfuges, le régime communiste nouvellement en place imagina un stratagème pervers.

L’une des actions les plus insidieuses ­jamais perpétrées par la police communiste », juge la télévision tchèque. « Une opération illégale », rappelle Literární Noviny. Le quotidien Dnes évoque, lui, le « piège le plus raffiné imaginé par la Sécurité d’État tchécoslovaque » (StB). Raffiné ? Plutôt « diabolique », de l’avis de l’historien Igor Lukeš. Ces qualificatifs ont fusé dans la presse tchèque lors de la sortie de « Fausse frontière » pour qualifier l’opération Kamen (« pierre » ou « borne-frontière », en tchèque). Son auteure, l’histo­rienne ­Václava Jandečková, préfère parler d’« une histoire digne du théâtre de l’absurde ». L’opération commence après la prise de pouvoir des communistes à Prague en 1948. De nombreuses personnes tentent alors de fuir à l’Ouest et les services secrets se demandent comment stopper l’hémorragie. En établissant une fausse frontière, par exemple ! Des agents de
la StB sont déguisés en agents américains et en douaniers alle­mands (les uniformes sont ­empruntés à des studios de ­cinéma), postés dans les bois juste avant la frontière allemande et chargés de récupérer à bras ouverts les opposants en fuite, en leur faisant croire qu’ils ont réussi à passer de l’autre côté. La mise en scène est parfaite : les fuyards sont ensuite conduits pour un débriefing dans des bureaux où, entre les portraits de Truman et de Roosevelt, flotte un drapeau américain. Leurs « sauveurs », Lucky Strike au bec, leur proposent de goûter au whisky bien de chez eux, les enfants ont droit à du chocolat suisse. Le tout avec du jazz en musique de fond. Là, les langues se délient. Les communistes n’ont plus qu’à recueillir toutes les informations dont ils pouvaient rêver. S’ensuivent l’arrestation, le procès, la prison. « Les fuyards ne se doutaient de rien, rappelle Dnes, ils voulaient montrer aux Américains qu’ils avaient œuvré contre le communisme. Ils disaient de bonne foi tout ce qu’ils savaient. Ils ignoraient qu’ils étaient en train d’écrire leur propre acte d’accusation et celui d’autres personnes » dont ils avaient vanté les actions anticommunistes… « On était tellement soulagés en arrivant dans ce bâtiment, se justifie l’une des survivantes dans le livre. Il n’est venu à l’idée de personne de se demander si tout cela était vrai ou pas… » Plusieurs centaines de personnes (chefs d’entreprise, membres de l’élite politique et culturelle, officiers, souvent en famille) sont tombées dans le panneau jusqu’en 1951, date de la fin de l’opération. ­Václava Jandečková a construit son livre à partir des témoignages des victimes et des instigateurs (impunis) de cette opération inédite. « Elle a retrouvé des témoins qui n’avaient jamais parlé. Elle a suivi ses protagonistes jusqu’à leur mort, comme une vraie écrivaine, comme l’aurait fait Victor Hugo », s’enflamme Literární Noviny.
LE LIVRE
LE LIVRE

Falešné hranice: Akce „Kámen“. Obeti a strujci nejutajovanejších zlocinu StB 1948-1951 de Václava Jandecková, Argo, 2018

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