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Hérédité : nous sommes tous façonnés par les migrations

C’est avec l’arrivée des premiers agriculteurs venus du Moyen-Orient que les Européens ont perdu leur peau sombre. Il y a environ 4 500 ans, une population venue des steppes a envahi la Grande-Bretagne et a pratiquement éliminé ses habitants… Chacun de nous est le produit de déplacements anciens.


© Thierry Ardouin/Tendance Floue

La Courneuve (Seine-Saint-Denis), 2016. Nous sommes une espèce hybride, fruit de toute une série de mouvements de populations et de petits croisements avec des espèces voisines.

Les Monthy Python ont beaucoup apporté à la culture, un peu moins à la science, si ce n’est en montrant l’importance de la machine qui fait « ping ». Derrière de nombreuses avancées scientifiques, il y a une nouvelle machine plus rapide et perfectionnée qui fait « ping ». On souligne les extraordinaires intuitions théoriques de Crick et Watson, mais c’est grâce au développement de la cristallographie aux rayons X qu’ils ont pu découvrir la structure de l’ADN. Et, si l’on assiste actuellement à une explosion du nombre d’exoplanètes détectées, c’est en raison des performances accrues des télescopes spatiaux.

 

Le livre de David Reich Comment nous sommes devenus ce que nous sommes témoigne de l’importance des machines qui font « ping ». Le généticien suédois Svante Pääbo a réussi pour la première fois à extraire de l’ADN de restes ­humains préhistoriques il y a plus de trente ans. Au cours des deux décennies suivantes, cette nouvelle discipline a piétiné en raison des faibles quantités d’ADN que l’on parvenait à extraire. S’ajoutait à cela le risque de contamination : l’ADN issu de fossiles humains en disait souvent plus long sur l’ascendance des chercheurs que sur le passé lointain. Tout a changé avec la mise au point de nouvelles techniques au tournant du XXIe siècle. Au lieu d’éliminer péniblement la contamination pour retrouver un petit fragment d’ADN à analyser, les chercheurs se sont mis à séquencer tout ce qu’ils pouvaient. Il s’agissait en majorité de bactéries et de reliquats d’un processus de fossilisation complexe. Mais ils ont pu créer des banques d’ADN et y débusquer les éléments humains. Si petits qu’aient été ces éléments (souvent moins de 1 % de l’ensemble), cette technique a révolutionné la discipline en ce qu’elle a permis de reconstituer des ­génomes entiers et de réduire les coûts en passant de processus physico-chimiques à des méthodes informatiques. La paléogénomique avait trouvé sa machine qui fait « ping ».

 

Résultat : les vannes de la recherche sur l’ADN se sont ouvertes, et une ­démarche hasardeuse et marginale s’est transformée en secteur d’activité – un secteur très concurrentiel. Les trois principaux laboratoires (Copenhague, Leipzig et Harvard pour celui de ­David Reich) ­rivalisent pour produire un flot de publications retraçant l’histoire de l’humanité à partir des gènes. Dans Comment nous sommes devenus ce que nous sommes, David Reich rassemble les éléments de cette histoire et montre les enseignements qu’il y a à en tirer.

 

Alors, qui sommes-nous ? Le lecteur en quête d’une réponse sur la nature profonde de l’humanité sera déçu. Ce qui fait de nous une espèce à part, c’est notre façon de nous comporter et de penser, et notre apparence physique. Autant de produits de l’évolution et donc – au moins en partie – de nos gènes, sur lesquels la paléogénomique commence tout juste à se pencher. Il ne s’agit pas de mini­miser la réponse appor­tée par Reich à la question, mais de bien comprendre les limites actuelles de la génétique de l’évolution. Les gènes sont importants pour deux raisons. Tout d’abord, comme nous en avons d’innombrables preuves, ils déterminent ce que nous sommes et sont à ce titre au fondement de notre survie et de notre reproduction. C’est leur dimension fonctionnelle. Mais les gènes ont une autre propriété. Parce qu’ils se transmettent des parents aux enfants, en se modifiant graduellement au fil des générations sous l’effet de divers processus, ils sont ­aussi un tableau noir où est inscrite notre histoire individuelle – et donc celle de la population et de l’espèce auxquelles nous appartenons. C’est la dimension historique de la génétique. Et c’est ce tableau que Reich a, avec d’autres, déchiffré de façon si éclairante.

 

Du fait de l’extraordinaire diversité des populations africaines actuelles, nous savons aujourd’hui que notre espèce a commencé son évolution en Afrique, sans doute à partir d’un petit groupe qui vivait en Afrique de l’Est il y a quelques centaines de milliers d’années. Nous savons aussi que certaines populations africaines telles que les Sans d’Afrique australe et les Hadzas d’Afrique de l’Est ont commencé à se distinguer il y a sans doute environ 200 000 ans ; que les ancêtres des Eurasiens n’ont commencé à quitter l’Afrique qu’il y a 50 000 à 70 000 ans ; et que tous les non-Africains actuels sont issus de cette dispersion.

 

À partir de ces événements fondateurs, Reich montre que l’ADN ancien fournit la preuve de toute une série de mouvements de populations, de remplacements des unes par les autres, de brassages et d’extinction de certains groupes – des lignées fantômes, dont on détecte des gènes mais dont il n’existe aucune autre trace. Certaines correspondent peut-être à des espèces éteintes d’humains archaïques avec lesquels nos ancêtres se sont métissés, mais d’autres étaient des Homo sapiens. On décèle par exemple dans des restes fossiles associés à l’archéologie du paléolithique supérieur des lignées génétiques qui furent déter­minantes dans le peuplement de l’Eurasie mais sont quasiment éteintes. On ­observe ces schémas de dispersion, diver­sification, brassage et extinction aussi bien en Europe qu’en Asie. Chacun offre un condensé de l’histoire ­humaine. Ces schémas ne s’appliquent pas qu’au passé lointain, ils se poursuivent jusqu’à une époque récente. Il y a environ 4 500 ans, une population venue des steppes d’Europe a migré vers l’ouest et s’est établie en Grande-Bretagne, où elle a pratiquement remplacé les agriculteurs du néolithique qui y vivaient. L’île a été entièrement repeuplée par des immigrés. Le processus se répète indéfiniment dans le temps et dans l’espace.

 

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Mais, comme l’aurait peut-être dit Voltaire s’il vivait aujourd’hui, que m’importe qu’un haplotype en ait remplacé un autre sur les rives de l’Oxus ou de l’Iaxarte ? Cette réponse à la question de savoir qui nous sommes cache-t-elle un message plus profond ? Si oui, c’est probablement celui-ci : nous sommes une espèce hybride (comme la plupart des espèces), fruit de toute une série de migrations de populations (de l’Afrique vers l’Eurasie, les Amériques et le Paci­fique), de petits croisements avec des espèces voisines (Neandertal avec le mystérieux homme de Denisova décou­vert en Sibérie), dans certains cas d’extinctions (Neandertal in fine) et de brassages complexes et continuels. Notre histoire profonde n’est pas celle de populations attachées à leurs terres, mais de remaniements successifs de notre matériel génétique qui ont formé un palimpseste d’une diversité parfois surprenante. Comme l’ont montré des génomes anciens, c’est avec l’arrivée des premiers agriculteurs du Moyen-Orient que la peau des Européens s’est éclaircie.

 

Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Par les migrations, dit Reich en un mot. C’est une manière un peu simpliste de résumer l’histoire humaine. Reich sait parfaitement que bien d’autres éléments entrent en ligne de compte. Reste que la structure des populations humaines découle pour l’essentiel de la façon dont ces groupes ont migré d’un point à un autre de la planète. On ne parle pas ici d’une grande migra­tion glorieuse ni même d’une migra­tion originelle, mais de la dispersion répétée de populations en quête de nouveaux territoires, ou de dépla­cements sur fond de changements climatiques, d’invasions ou de colonisations. Ces déplacements sont de nature diverse : certains sont dus au climat, d’autres à la découverte de nouveaux mondes, d’autres encore à de nouvelles inventions ou croyances ; certains sont offensifs, d’autres pacifiques. Et leurs résultats sont tout aussi variables : remplacement des populations autochtones, absorption et brassage des immigrants, coexistence ou bien échec total de l’installation.

 

Les archéologues, notamment, s’emploient depuis cinquante ans à modérer l’enthousiasme des tenants du diffusionnisme de la génération de Grafton Elliot Smith ou Thor Heyerdahl 1. Ils préfèrent à cette approche des modèles privilégiant l’autochtonie, la stabilité géographique et le développement local. Or des généticiens comme Reich montrent au contraire que le monde humain a été façonné par le mouvement. Il y a là un enseignement crucial pour notre époque où les migrations et la mobilité, réelles ou perçues, sont des enjeux majeurs. Et cela nous éclaire, au-delà des gènes, sur les prédispositions comportementales de notre espèce.

 

Même s’il rend compte de découvertes extraordinaires dans le domaine de la génétique et présente une histoire de l’humanité qui aurait été encore inimaginable à la fin du siècle dernier, le livre de Reich ne s’achève pas sur une note franchement positive. Il n’y a qu’un pas de la diversité humaine à la race. Qu’on le veuille ou non, il y a chez les êtres humains des différences biologiques, non seulement entre les individus d’une même population, mais aussi entre les populations. Le contraire ferait d’ailleurs de nous une exception dans le monde biologique. Reich s’attache dans son livre à décrire cette variation au niveau génétique, et il manquerait à son devoir s’il n’examinait pas ses résultats à la lumière de l’histoire de la diversité humaine, une histoire dans laquelle la notion de race a joué un rôle central. Sa position est assez simple : il existe, au sein de l’espèce humaine, des différences entre les populations qui peuvent se mesurer à la fréquence relative de différents gènes, et ces différences ne sont pas forcément négligeables. Il n’y a là rien de nature à susciter des controverses. La couleur de peau des habitants de l’Afrique centrale est en moyenne plus foncée que celle des Norvégiens, par exemple. De même, la probabilité de posséder un gène de résis­tance au paludisme est beaucoup plus élevée chez les personnes d’ascendance africaine que chez celles qui sont d’ascendance européenne.

 

Reich s’aventure sur un terrain plus controversé lorsqu’il affirme qu’il n’y a pas de raison que ces différences ne concernent pas aussi le comportement et les capacités cognitives. Soyons clairs : il n’affirme pas que de telles différences existent, simplement qu’il est possible qu’elles existent. Et que, au rythme auquel progresse la génétique, se contenter de s’insurger contre cette question n’empêchera pas qu’on y apporte une réponse.

 

Reich explique très clairement qu’il ne défend pas l’idée qu’il y ait des différences cognitives notables entre les popu­lations. Et encore moins, si l’on devait découvrir des différences de cet ordre, qu’on en prenne argument pour instiller des comportements ou prendre certaines mesures. Si être raciste c’est penser qu’il existe des différences ­notables entre les populations, et que cela doit déterminer la façon dont les individus sont traités, alors ceux qui ­affirment que le livre de Reich dénote son racisme se trompent. En revanche, l’auteur est sans doute naïf d’imaginer qu’il est possible de parler des différences ­génétiques entre ­populations sans être accusé de ­racisme. L’ironie est peut-être ici que la notion de race en biologie met en avant la lignée unique des populations sur le temps long, alors que les données objectives sur lesquelles se fonde le livre de Reich montrent au contraire que les populations sont le produit d’une ­alternance de mécanismes d’isolement et de brassage, la formation des races étant en permanence ­déclenchée par un isolement reproductif, puis sans cesse interrompue, créant ainsi une nouvelle constellation tout aussi temporaire de diversité humaine.

 

Dans des livres comme celui de Reich, chacun plaque inévitablement le sens qu’il se fait du mot « race ». La race est une construction sociale, mais c’est aussi, dans la classification biologique des espèces, un rang taxinomique inférieur à l’espèce ; elle est à la fois le reflet de différences biologiques fondamentales et le résultat du hasard de l’ascendance. Pour certains, le terme désigne un groupe humain homogène qui remonte à la nuit des temps, pour d’autres, il peut s’appliquer à un peuple montagnard isolé. La race peut relever d’une concordance étroite entre la biologie et la culture, de la culture uniquement ou de la biologie seule. Au vu de ce large éventail de significations, il n’est guère étonnant qu’on ait cru y déceler beaucoup d’entre elles dans l’ouvrage de David Reich.

 

Mais l’auteur ne se rend pas service en se présentant comme le scientifique éclairé et bien intentionné pris en étau entre des anthropologues politiquement corrects et des racistes. Un cocktail de biologie, d’évolution et de diversité humaine ne peut être qu’explosif. Les machines qui font « ping » n’ont pas de remède à cela.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 19 mars 2019. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Notes

1. Le courant diffusionniste affirme que les sociétés n’évoluent pas sous l’effet d’un mouvement général unilinéaire mais par les contacts qu’elles ont entre elles, c’est-à-dire par la diffusion d’éléments culturels.

LE LIVRE
LE LIVRE

Comment nous sommes devenus ce que nous sommes de David Reich, Quanto, 2019

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