Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Il faut corriger l’équation japonaise

Les catastrophes naturelles sont dans l’ordre des choses au Japon. Mais, cette fois, s’y ajoute un désastre provoqué par l’homme. Les prouesses technologiques qui ont fait la fierté du pays sont mises à mal. Le traumatisme qui en résulte invite à jeter les bases d’un nouveau modèle.

Le 11 mars a profondément transformé le Japon. Pour résumer simplement, je dirais que nous ne pouvons plus appliquer le modèle social dont nous dépendions jusque-là. Résoudre les problèmes à l’aide d’une unique équation à laquelle on ajoute, de temps en temps, selon les besoins, quelques variables de substitution est devenu impossible. C’est l’équation elle-même qu’il faut corriger.

Depuis ce jour-là, nous avons tous beaucoup pensé.

Dans ce pays frappé par un tremblement de terre puis un raz-de-marée puis la dévastation d’une centrale nucléaire, même ceux qui n’ont pas été directement sinistrés ont beaucoup à réfléchir. Mais on a beau méditer, la seule chose que l’on puisse vraiment saisir, c’est qu’il nous faudra beaucoup de temps avant d’être à même de tirer la moindre conclusion. Pourtant, que faire d’autre que penser ? Aujourd’hui encore, nous sommes tous dans un état de grande confusion.

Je vais commencer par exposer ce qui m’est arrivé.

Pour nous, le tremblement de terre a été une expérience trop concrète pour que nous puissions nous lancer immédiatement dans une discussion abstraite. Nous essayons à présent de rassembler nos sagesses dans ce qu’on pourrait appeler un fonds commun d’idées mais, pour commencer à le bâtir, nous avons besoin, il me semble, de passer par l’échange des expériences personnelles de chacun.

L’après-midi du 11 mars, j’étais en déplacement dans le Shikoku, loin de mon domicile de Sapporo. Je faisais une randonnée qui devait me mener de la source de la rivière Yoshino jusqu’à son embouchure. Ce jour-là, j’étais à peu près à mi-parcours, dans la préfecture de Tokushima et, près du sanctuaire Takeo à Higashi Miyoshi, j’avais trouvé un chemin descendant près de la rive et j’observais le courant. C’était une de ces belles journées de printemps, et la rivière, à ce niveau, était large et coulait tranquillement. Tout près de moi, un rossignol s’est mis à chanter. C’était le premier que j’entendais cette année, alors j’ai envoyé un SMS à un ami amateur d’oiseaux sauvages.

Imaginer le pire

En relisant ce message, plus tard, je me suis aperçu qu’il avait été envoyé à l’heure du tremblement de terre. Le sol dans le Shikoku n’avait absolument pas bougé et je n’ai appris l’événement qu’une heure plus tard, quand je suis arrivé à l’auberge où je faisais étape. Ensuite, je suis resté cloué devant la télévision. Les côtes du Shikoku se situaient dans la zone d’alerte où un risque de raz-de-marée était annoncé.

Une tante d’un âge avancé et son mari habitent à Sendai [la métropole la plus proche de l’épicentre]. Je me suis donc d’abord inquiété pour eux mais j’ai réussi à les joindre depuis mon portable et je me suis senti rassuré en apprenant qu’à part quelques objets brisés tout allait bien. Ensuite, pendant plus de soixante heures, la communication a été coupée. J’ai commencé d’imaginer le pire. Et puis, dans la matinée du 14 mars, leur téléphone fixe a de nouveau fonctionné et j’ai pu vérifier qu’ils étaient sains et saufs.

Ils habitent une résidence de service pour personnes âgées, mais ils ont quand même dû affronter quelques journées difficiles, sans eau ni électricité et avec peu de nourriture. Ils m’ont raconté avoir passé plusieurs jours au lit, pour se protéger du froid, sans pouvoir rien faire d’autre qu’écouter la radio. Le 23 mars, j’étais de passage à Tokyo et j’ai appris que, l’autoroute du Tôhoku étant à peu près réparée, certains bus recommençaient à circuler. Je me suis donc empressé de réserver une place pour Sendai le 25. Le 24, je suis allé acheter du riz, des tubercules, faciles à conserver, des aliments en sachet et autres vivres dont j’ai rempli une valise.

Arrivé à Sendai, j’ai dû convaincre ma tante et son mari de quitter la ville où les répliques continuaient à les effrayer et, le 26, nous avons pris tous les trois un bus puis un train, en direction de Sapporo, via Aomori. Après une nuit d’étape, nous sommes arrivés le 27.

Un peu plus tard, j’ai moi aussi été confronté au séisme. La nuit du 7 avril, quand s’est produite la plus forte réplique, je me trouvais dans l’appartement de ma tante à Sendai. J’y ai fait l’expérience d’une grosse secousse. Des appareils électriques et de la vaisselle sont tombés et se sont cassés.

Comment penser une catastrophe d’une telle ampleur ?

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

L’archipel japonais est une longue et étroite chaîne d’îles située à la lisière de plaques tectoniques particulièrement instables. Explosions volcaniques, tremblements de terre et raz-de-marée s’y produisent fréquemment. Grâce à la mer du Japon et à la mer de Chine, l’archipel a été à peu près protégé de l’attaque de peuples étrangers, mais l’océan n’a pas empêché le passage des produits de la civilisation. Nous sommes donc une sorte de satellite de la grande civilisation chinoise et, en tant que tels, avons atteint un haut niveau de développement culturel.

Cependant, les menaces naturelles étaient constantes. Nos ancêtres ont, à plusieurs reprises, été victimes d’éruptions volcaniques, de tremblements de terre et de raz-de-marée, leurs lieux de vie ont été détruits, leur patrimoine anéanti et, à chaque fois, ils ont pleuré, supporté et puis se sont relevés. Catastrophes et reconstructions semblent avoir ainsi constitué l’axe autour duquel s’est déroulée l’histoire de ce pays. Sur ce territoire, la force de la nature a toujours été telle que nous avons pris l’habitude de ne pas la combattre mais de l’accepter et de reconstruire ensuite. Le principe de « mutabilité » ou « vanité du monde » qu’enseigne le bouddhisme a été plus facilement compréhensible dans ce pays qu’en Inde ou en Chine.

Nous utilisons souvent le verbe renoncer (akirameru), dont l’étymologie signifie « rendre évident ». Dès lors que nous prenons conscience que la situation nous dépasse, nous renonçons et nous abandonnons au destin.

L’Europe, qui a initié la civilisation moderne, a connu peu de catastrophes naturelles au cours son histoire. Certains ont dit que les mauvaises récoltes de céréales furent l’une des causes de la Révolution française (une théorie voudrait que l’origine lointaine en fût l’éruption du mont Asama, en 1783), et il est vrai que la peste a décimé les populations, mais le sol européen ne connaît pratiquement pas de séismes. Et c’est bien pourquoi des humanistes comme Voltaire ont été profondément ébranlés par le grand tremblement de terre et le raz-de-marée survenus au Portugal en 1755 (1).

Ce n’est pas que nous n’ayons pas été préparés.

La résistance des immeubles au séisme a été renforcée, des digues ont été construites, la prévention des catastrophes a été enseignée : chacun devait donc savoir qu’il existait une menace. Pourtant, bien que conscients du risque, nous ne vivions pas quotidiennement dans l’angoisse. Comment vivre humainement, sinon ? On savait, mais on oubliait. On oubliait en se disant que, le moment venu, il suffirait de se rappeler.

Mais le séisme et le raz-de-marée, cette fois, ont été trop énormes. Récemment, je suis allé voir plusieurs lieux sinistrés : à Ôfunato, par exemple, la vague a atteint le haut d’une colline d’où l’on avait, jusque-là, une vue plongeante sur le port. Les habitants des environs n’avaient sans doute jamais imaginé qu’un raz-de-marée pourrait monter si haut.

De même, à Rikuzentakata, le tsunami a remonté la rivière Kesengawa jusqu’à dix kilomètres de l’embouchure. Je suis allé voir moi-même ce qui restait sur les berges : aussi loin qu’on remonte sur le chemin longeant la rivière, ce n’est qu’une succession de débris sans fin.

Nous savons maintenant à peu près ce qui s’est passé. En revanche, personne ne sait encore exactement ce qu’il faut faire.

Nous sommes terriblement blessés. L’archipel japonais, de la région du Tôhoku (nord-est) jusqu’au Kantô, le long de la côte Pacifique, est une immense plaie : blessure ouverte jusqu’à l’os, dont l’hémorragie ne s’arrête pas. Si l’on se représente l’État japonais comme un corps, on peut dire que, face à une trop grande souffrance, ce corps ne peut que pousser des cris.

Les mesures d’urgence sont tardives, on prend conscience que notre préparation était insuffisante.

Je pense aussi à ce que m’ont raconté des amis engagés dans des actions bénévoles et à ce qu’ils m’ont expliqué de leurs difficultés. Que peut-on faire quand on est comme parachuté dans un endroit inconnu ? On pensait s’être minutieusement préparé avant de partir, mais on ne sait pas comment procéder. Pourtant, il faut agir, immédiatement. Ce n’est pas parce que la motivation est juste qu’elle peut justifier l’impuissance. Ils le savent, et ils tentent d’être utiles aux habitants des régions dévastées, de ne pas ajouter à leurs maux, et de devenir chacun un globule rouge qui apportera un peu d’oxygène jusqu’à la blessure.

Après la crainte, la colère

Le problème, c’est le temps. La relation unilatérale entre celui qui assiste et celui qui est assisté ne peut durer. Pourtant, il faudra beaucoup de temps pour que le Tôhoku recouvre un état normal. Comment « les soutiens » pourront-ils dépasser cette contradiction ? Un frère sinistré qui se trouve dans un refuge se plaint auprès de sa sœur vivant à Tokyo : il dit ne sentir aucune réalité quand il entend à la télévision le slogan « Nous sommes tous ensemble, faisons face ! » et lorsque sa sœur lui demande quoi faire il lui répond : « Que les gens de Tokyo soient malheureux aussi, alors oui, on pourra dire qu’on est ensemble. »

Concrètement, le problème est simple : d’abord, comment mener à bien les funérailles de plus de 15 000 morts et comment rechercher près de 11 000 disparus ? Et, surtout, comment améliorer aussi rapidement que possible les conditions de vie de près de 130 000 réfugiés ? Sur le terrain, des dispositions sont prises au fur et à mesure. Les journaux soulignent-ils le déficit en vitamines et en fer des repas dans les refuges ? Le problème est repéré, on peut y remédier. Mais on a beau résoudre ainsi des difficultés et construire de nombreux logements provisoires, le retour à la vie normale semble encore bien loin. À Rikuzentakata, en voyant les restes d’un immeuble de cinq étages, géré par la municipalité, qui a été englouti sous la vague jusqu’au quatrième, en voyant l’endroit où, avant le désastre, il y avait une ville mais où, à perte de vue, il ne reste plus la moindre construction intacte, je me suis demandé si un retour à la situation d’avant le 11 mars serait possible.

Sur le mur de béton d’un bâtiment tenant à peine debout est écrit en gros caractères bombés à l’encre rouge : « Merci de prendre contact si informations (quelles qu’elles soient) » suivi d’un nom, d’une adresse et d’un numéro de téléphone. Quatre noms sont inscrits avec pour deux la mention « sain et sauf » et pour les deux autres « disparu ». Dans un sanctuaire, à Ôfunato, j’ai vu un papier collé sur un panneau d’informations : « Corps non identifié. Taille 1 m 51, visage rond, sur le ventre, en bas à droite, cicatrice post-opératoire de quatre centimètres, cheveux noirs (avec quelques cheveux blancs) permanentés, gilet rayé, blouson marron, tablier de ménagère. » Qui pouvait bien être cette personne ? Finira-t-elle par être identifiée ?

Des immeubles, ça se reconstruit. J’ai eu l’occasion de voir le quartier Nagata de Kôbe, qui, après avoir subi le grand tremblement de terre de 1995, est devenu une nouvelle ville avec ses rangées de maisons rutilantes, dignes d’un catalogue de promoteurs immobiliers. Extérieurement c’est beau, mais j’ai eu le sentiment qu’il n’y avait plus là de mémoire, de parfum, de vie. La disparition d’une ville, c’est cette perte-là.

À cette situation déjà extrêmement difficile, s’ajoute encore le désastre de la centrale nucléaire Dai-ichi de Fukushima. Depuis le 11 mars jusqu’à aujourd’hui [été 2011], nous avons vraiment retenu notre souffle en suivant son évolution. Nombreux sont ceux qui, après la crainte, se sont mis à exprimer leur colère. Mais, personnellement, à ce stade, je pensais que cela n’avait aucun sens de conspuer les efforts de Tepco sur place (2).

Aujourd’hui c’est différent. La situation dans la centrale semble s’être stabilisée, et, tout en gardant un œil sur elle, je ne peux m’empêcher de m’indigner.

Le tremblement de terre et le tsunami sont des catastrophes naturelles, mais l’accident nucléaire, lui, est un désastre provoqué par l’homme. Si Tepco utilise l’expression spécieuse « dépassant toutes les prévisions », c’est pour tenter de rendre la distinction ambiguë. Mais cela relève du sophisme. Parce que ces « prévisions » ont été faites en vue d’assurer la sécurité, par Tepco, les constructeurs et le gouvernement de l’époque, sans oublier les scientifiques qui ont pris position à leur côté. C’est donc clairement à eux que revient la responsabilité. En aucun cas à nous !

En 869, dans cette même région du Japon, un important tremblement de terre a entraîné le même genre de catastrophe. Certains spécialistes l’avaient fait observer : Tepco les a ignorés. Est-ce parce que l’éventualité d’un accident de cette ampleur une fois tous les mille ans peut ne pas être prise en compte ? Dans l’expression « si jamais… », qui se dit en japonais « avec une chance sur dix mille… (man ga ichi) », ce n’est pas mille mais dix mille ans, qu’on considère pourtant…

Voici maintenant vingt ans, après avoir visité le site nucléaire no 2 de Tôkaimura, j’avais écrit : « Les ressources nécessaires pour réparer des dégâts causés par un accident dans une centrale atomique dépassent les capacités d’un État. Si la fonte du cœur se produisait à Tôkaimura ou à Fukushima, les dommages que devrait supporter la société japonaise seraient trop lourds pour elle (3). » Le fait de voir se vérifier aujourd’hui ce que j’ai écrit alors me stupéfie, mais il n’est sans doute plus temps d’épiloguer sur ces textes. Je ne me suis pas exprimé de manière à atteindre les responsables politiques. Mais, de toute façon, les gouvernants ont fait la sourde oreille même devant les mises en garde pourtant très argumentées d’un Takagi Jinzaburô (4).

Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que la centrale de Fukushima était trop fragile et les mesures prises après le séisme ont été dérisoires (5). Tout laisse penser qu’aucune des personnes en charge n’était capable de faire face à la situation. Parmi les scientifiques, mais aussi au sein de Tepco, il devait pourtant bien y avoir des gens capables d’apporter des avis éclairés, mais ils ont dû être écartés des postes de direction au centre du dispositif, où ne sont plus restés que les béni-oui-oui. C’est en tout cas ce que laisse entendre l’attitude de profond désarroi qu’on leur a connue.

Un mur contre l’opinion publique

Cela me semble être exactement la logique d’un mauvais socialisme. Des entreprises en situation de monopole, jamais exposées à la concurrence, décident arbitrairement de ce qui sera considéré comme sûr, des savants au service du gouvernement en apportent la garantie, la bureaucratie se charge de valider le tout et les hommes politiques, sans rien comprendre, défendent des principes et distribuent des subventions dans les régions (6). C’est ainsi que l’Union soviétique a fini par s’effondrer…

Les médias ne sont pas non plus immaculés. Il suffit de regarder des magazines datant d’avant le séisme pour s’en convaincre. Dans tous les grands journaux, on trouve de la publicité pour la « Fédération des compagnies électriques » au contenu insipide. Je pense qu’il est impossible d’affirmer que cela ne bâillonnait pas les médias.

Car en appeler à la sécurité n’est qu’une stratégie de communication. Dans le cas de la centrale Dai-ichi de Fukushima par exemple, le budget nécessaire à l’installation d’un générateur dans un lieu sûr en prévision d’un éventuel raz-de-marée a semble-t-il été utilisé pour la publicité et la diffusion d’un sentiment de sécurité fallacieux (7). N’est-ce pas justement parce que les responsables savaient d’une certaine manière que leur industrie était dangereuse qu’ils construisaient ainsi un mur imaginaire pour protéger le nucléaire des vagues de l’opinion publique ?

Je vais de nouveau citer mon ouvrage.

« Un réacteur nucléaire est une lourde automobile sur un chemin en pente. La seule chose nécessaire, ce sont les freins. Pas besoin d’accélérateur. Le problème est de pouvoir lui faire descendre la côte lentement à une vitesse stable : tout ce qui entoure la source de chaleur infinie qu’est le cœur du réacteur, au fond, figure les freins. Si les freins sont tous endommagés, le cœur se mettra sans doute à filer à toute allure et ce n’est pas en coupant l’alimentation en combustible qu’on pourra l’arrêter dans sa course.

Contrôle et confinement sont les deux éléments de base de l’industrie nucléaire. Lorsque je suis allé visiter la centrale, on m’a remis un texte qui présente de manière particulièrement éloquente les mécanismes de contrôle. Sous le titre “Centrale de Tôkai. Présentation générale du site no 2” (c’est le service communication de la société anonyme Japac, Japanese Atomic Power Company, qui publie cet imprimé), le style même du texte révélait de façon particulièrement crue l’attitude de repli sur soi qui caractérise le comportement des membres de l’industrie nucléaire. Je l’ai donc lu avec un grand intérêt.

Dans le paragraphe “Attention portée à la sécurité”, sous le titre “Confinement des radiations”, était soulignée l’existence de cinq murs autour des substances radioactives. Et puis, sous forme de courts articles, comme dans un contrat, il y avait cinq paragraphes ne dépassant pas 600 caractères au total, ponctuation incluse, dans lesquels le terme “danger” était littéralement encadré par une succession de mots tels que “solide”, “résistant”, “hermétique”, “robuste”, “grande étanchéité”, “épais”, “écran”.

Ce n’était pas un texte destiné à faire réfléchir, ni même une explication : c’était de la propagande, rédigée dans un style promotionnel. En alignant des termes imagés sans contenu concret, cet imprimé dévoilait clairement son objectif : influencer psychologiquement le lecteur. Ce n’était pas un argumentaire visant à convaincre par la logique du raisonnement. »

Impôt exceptionnel

C’est alors que j’ai pris conscience que le nucléaire lui-même est un mythe. Le texte ne comporte pas de verbes, mais seulement des adjectifs et des adverbes : il présente un bâtiment sans pilier ni poutre, une construction de papier. L’empire du Grand Japon (8) aussi, avec ses slogans comme « lignée unique et éternelle de la famille impériale », « réunion des huit coins du monde sous un même toit », ou « Harmonie des cinq peuples asiatiques », était un mythe reposant sur des adjectifs et des adverbes, sans verbe.

L’énergie nucléaire dépasse les capacités de contrôle humaines. C’était la conclusion à laquelle j’avais abouti il y a vingt ans. Il est sans doute possible de réduire la fréquence des accidents, mais le risque zéro est hors d’atteinte. Et l’ampleur des dégâts causés par chaque drame dépasse largement celle que l’on connaît dans les autres industries.

À l’époque, j’ai écrit que si le fait que les Japonais sont d’excellents élèves dans le domaine de la technologie pouvait paraître rassurant, rien n’était certain concernant les transferts vers des pays en voie de développement. Quelle terrible incertitude effectivement, quand on voit ce qu’a donné le « bon élève » japonais…

Il est vrai que Toyota construit d’excellentes voitures et qu’en quarante-six ans de circulation le train à grande vitesse Shinkansen n’a pas causé la mort d’un seul de ses passagers ; bien que tout abîmée et proche de la dislocation, la sonde spatiale Hayabusa (9) est bien revenue de son voyage sur le petit astéroïde Itokawa et en a rapporté des échantillons. Mais, dans le cas du site Dai-ichi de Fukushima, avec l’arrêt complet de l’alimentation électrique, la panne du système de refroidissement, la fonte du cœur du réacteur, les explosions d’hydrogène, la détérioration des enceintes de confinement, c’est bien le scénario du pire qui s’est produit.

Que va-t-il se passer dorénavant ?

Ce qui est sûr, c’est que nous allons nous appauvrir.

Il faut d’abord s’occuper de la reconstruction du Tôhoku. Pendant un certain temps, il va falloir investir beaucoup dans cette région. Le relèvement des usines détruites va exiger énormément d’argent, et la question de savoir s’il est bon ou pas de bâtir au même endroit va sans doute devoir être posée. Après la création de logements provisoires, le problème de la reconstitution des agglomérations elles-mêmes devra être abordé. Que ce soit par l’augmentation de la TVA, ou en instaurant un impôt exceptionnel, il faudra de toute façon trouver des moyens financiers. Il faudra aussi remédier à la situation absurde des ménages qui doivent désormais rembourser un crédit pour une maison qui a disparu. C’est au gouvernement que reviendra la tâche de répartir équitablement les charges.

Le monde tirera sans doute du drame de la centrale de Fukushima la leçon qu’il faut réduire la dépendance envers l’énergie nucléaire. La demande en pétrole atteindra un sommet. Et il est possible que le Japon trouve un nouveau statut de leader dans le monde : celui de pays développé pauvre. Le terme new poverty va-t-il devenir à la mode ?

Le monde de l’industrie va sans doute continuer à exiger une alimentation en électricité de qualité (alimentation stable et régulière tant en quantité qu’en voltage et fréquence), qu’elle soit fournie par des centrales nucléaires ou thermiques. La question de savoir si l’énergie éolienne ou solaire permettra de maintenir le niveau de production sera probablement posée par certains. Il faudra alors s’efforcer de présenter des programmes concrets pour y répondre. Le rechargement d’une voiture électrique à partir d’une maison équipée en totalité de panneaux solaires ne doit plus être du domaine de la fiction. Mais il est vrai que, pour fabriquer ces panneaux ou ces voitures, il faut aussi de l’électricité…

J’en reviens donc à ce que j’ai écrit au début de ce texte.

Nous avons besoin d’une nouvelle équation, d’un nouveau modèle social.

Jusqu’à présent, nous avons trop produit, nous nous sommes lassés trop vite, avons trop détruit. Nous nous sommes démenés au service d’une vie de consommation. Si nous arrivions à changer d’orientation, le Japon pourrait peut-être proposer au monde un système nouveau pour les générations futures.

En modifiant par exemple notre conception de la pauvreté. Plutôt que d’acheter un nouveau produit rutilant, on se réjouirait du bon goût des laitues cultivées dans son jardin. Plutôt que de se concentrer dans les grandes villes, on pourrait se répartir davantage dans les régions. Cela semble un peu indigent ? Oui, parfaitement.

Ce tremblement de terre nous a donné à voir la société japonaise au micro­scope. Regardons attentivement ce qui a été mis en évidence à cette occasion, réfléchissons-y bien et, prudemment, faisons ensuite le prochain pas. 

La version intégrale de ce texte est parue à l’origine dans la revue Kotoba à l’été 2011. Il est aujourd’hui publié en français par les Éditions Philippe Picquier dans L’Archipel des séismes. Il a été traduit par Corinne Quentin.

Notes

 

 

1| Ce tremblement de terre, qui a profondément marqué les mentalités à l’époque des Lumières et été fort discuté par les philosophes, a fait entre 50?000 et 100?000 victimes. La secousse, suivie par un tsunami et des incendies, a quasiment détruit Lisbonne.

2| Tepco (Tokyo Electric Power) est l’opérateur de la centrale de Fukushima.

3| Tanoshii shûmatsu, (« Une fin joyeuse »), chapitre « Kaku to kurasu hibi » (« La vie quotidienne avec le nucléaire »), 1997, non traduit en français. La publication électronique du texte intégral en japonais et d’extraits en anglais et français est actuellement en cours.

4| Takagi Jinzaburô était un physicien japonais, mort en 2000. Spécialiste du nucléaire, il créa un centre indépendant de réflexion et d’information sur le nucléaire. Il a publié de nombreux ouvrages. Vers la fin des années 1980, il a exposé dans les médias les risques que représentaient les centrales nucléaires au Japon, notamment du fait des séismes. Il était l’un des principaux représentants japonais des mouvements pour l’abandon du nucléaire.

5| Un rapport intérimaire officiel de 500 pages, publié fin décembre 2011 par le gouvernement, établit une invraisemblable cascade de négligences.

6| La collusion des autorités de régulation et de l’industrie nucléaire était l’une des caractéristiques du système japonais : l’Agence de sûreté nucléaire faisait partie du ministère de l’Industrie chargé de promouvoir les centrales. Depuis, les deux organismes ont été séparés.

7| L’un des problèmes de la centrale fut que les groupes électrogènes de secours étaient entreposés au rez-de-chaussée et au sous-sol. Ils ont été détruits par la vague.

8| L’Empire du Grand Japon est la désignation officielle du Japon, de l’ère Meiji à l’ère Shôwa, englobant les deux guerres mondiales. Cette appellation représente le pays dans sa période la plus expansionniste et impérialiste. Après la défaite du Japon, une nouvelle Constitution fut adoptée en 1947 et le pays désigné officiellement sous
le nom de Nippon ou Nihon.

9| Lancée en 2003, la sonde a atteint Itokawa en 2005?; après avoir surmonté de multiples difficultés, la capsule contenant des échantillons est revenue sur Terre en 2010.

Pour aller plus loin

 

• Ryôko Sekiguchi, Ce n’est pas un hasard, POL, 2011. L’auteure raconte avec sensibilité comment elle a vécu les jours et les semaines qui ont suivi les événements du 11 mars.

• Jean-François Sabouret, La Fabrique des futurs, CNRS Éditions, 2011. Paru quelques semaines avant le 11 mars, ce petit livre est une invitation prémonitoire à accorder plus d’attention à ce qui se fait et se pense au Japon.

• Shûichi Katô, Le Temps et l’Espace dans la culture japonaise, CNRS Éditions, 2009. Une très belle réflexion sur le Japon par l’un des plus grands penseurs nippons, qui prend une autre dimension après les tragédies de 2011.

• Inio Asano, Bonne nuit Punpun, Kana, 2012. Derrière ce titre un peu simplet se cache l’un des mangas les plus intéressants de ces dernières années, dont l’auteur ne cesse d’interroger ses contemporains sur les dérives de la société japonaise.

Exposition. Journaux muraux réalisés à la main par les journalistes d’un quotidien local, privés d’électricité et d’Internet après le tsunami, musée Guimet, Paris, du 10 mars au 15 avril.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’Archipel des séismes de Il faut corriger l’équation japonaise, Philippe Picquier

SUR LE MÊME THÈME

Dossier Risques - Comment les hiérarchiser ?
Dossier Ces risques qui nous guettent d’ici 2050
Dossier La perception des risques mondiaux

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.