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L’impératrice Cixi réhabilitée

L’impératrice douairière exerça le pouvoir en Chine de 1861 à sa mort, en 1908. Les historiens chinois et occidentaux l’ont longtemps présentée comme une despote réactionnaire, responsable de tous les maux ultérieurs du pays. Aujourd’hui, certains voient en elle une grande réformatrice.


© Collection Dagli Orti / Aurimages

L’impératrice Cixi sur son trône. « À en croire bon nombre de ceux qu’elle reçut en audience, elle semblait capable de lire dans leurs pensées et de voir clair dans leur jeu au premier coup d’œil. »

Au milieu des années 1950, du temps où je préparais ma thèse d’histoire de la Chine, l’impératrice douairière Cixi ou Ts’eu-hi (1835-1908) passait systématiquement pour une réactionnaire et était honnie ; c’est Mao Zedong que l’on admirait. Dans les ouvrages de référence de l’époque, les grands sinologues américains présentaient Cixi comme une femme cruelle, autoritaire, hostile aux réformes d’inspiration occidentale préconisées par les hauts fonctionnaires progressistes, qui étaient tous des Hans. Ces réformateurs, nous apprenait-on, étaient différents des Mandchous au pouvoir, qui avaient conquis la Chine en 1644 et s’efforçaient de maintenir manu militari un empire en pleine déliquescence. Une amie chinoise, lycéenne à Pékin dans les années 1970, me raconte qu’on leur enseignait que Cixi était une maiguozei, une traîtresse. Depuis, l’opinion sur Cixi a évolué, et les historiens généralistes brossent d’elle un portrait plus équilibré. Beaucoup affirment encore toutefois qu’elle fut une force négative.

 

Jung Chang nous en propose à présent une lecture en grande partie nouvelle, que j’estime dans l’ensemble convaincante. Auteure en 1992 des Cygnes sauvages, une biographie de trois générations de sa famille acclamée dans le monde entier, et coauteure en 2005 avec son mari, Jon Halliday, de Mao. L’histoire inconnue, un ouvrage dont l’accueil a été plus mitigé 1, Chang revendique pour Cixi un titre de gloire exceptionnel, résumé par le sous-titre du livre, « La concubine qui fit entrer la Chine dans la modernité ».

 

À mi-chemin du livre, s’arrêtant sur l’année 1889, elle écrit : « Une Chine moderne venait de voir le jour à l’état embryonnaire, or c’était à Cixi qu’on le devait. » Charles Denby, à l’époque ambassadeur des États-Unis à Pékin, ne dit pas autre chose : « Nul ne niera que les améliorations et les progrès évoqués plus haut sont principalement le fruit de la volonté et du pouvoir de l’impératrice régente. » Dans son épilogue, Chang résume son propos : « L’impératrice Cixi laissa à la postérité un legs monumental dans bien des domaines. Surtout, elle fit entrer la Chine médiévale dans la modernité. […] Les changements qu’elle imposa, bien que radicaux, s’accomplirent en causant de véritables séismes mais pas de bains de sang. »

 

Le régime constitutionnel dont elle dota le pays, souligne Chang, fut assorti d’une législation moderne – Code commercial, Code civil, Code de procédure pénale –, du droit de vote pour une partie de la population masculine et de la création d’écoles de droit.

 

Cixi « appartenait à l’une des plus anciennes et des plus illustres familles mandchoues ». Bien que quasiment illettrée, elle fut « traitée en garçon » par son père, avec qui elle discutait des affaires de l’État, « des sujets en principe interdits aux femmes ». En 1850, à 16 ans, elle fut l’une des jeunes filles choisies pour devenir les concubines du nouvel empereur, Xianfeng. Sans être belle, Cixi « avait un maintien exquis […], écrit Chang. Elle avait hérité d’une peau admirable et de mains délicates qui resteraient jusque dans ses vieux jours aussi douces que celles d’une jeune fille ». Ce qui, chez elle « attirait le plus le regard, c’étaient ses yeux brillants, expressifs […]. Au fil des années, lors des audiences, elle adresserait aux dignitaires les œillades les plus enjôleuses avant qu’un redoutable éclair d’autorité n’illumine soudain ses prunelles ».

 

Surnommé « le dragon boiteux », l’empereur Xianfeng « raffolait des plaisirs de la chair », il avait une « sexualité active – pour ne pas dire frénétique », mais ne s’intéressait guère à sa jeune concubine de rang peu élevé. Néanmoins, en 1856, elle donna naissance à un fils. Cela fit de Cixi « la concubine sans doute la plus en vue après l’impératrice Zhen » (plus communément appelé Ci’an) et rapprocha les deux femmes.

 

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À la mort de l’empereur, en 1861, Cixi devint la deuxième impératrice douairière. Nullement rivales, les deux femmes, « résolues à infléchir le cours de leur destin et celui de l’empire, se mirent à comploter ». Elles voulaient se débarrasser des régents qui administraient le pays. Au cours des funérailles de Xianfeng, « les deux impératrices douairières dénoncèrent les tentatives d’intimidation des régents, qui les malmenaient, elles et l’empereur ». Il ne fallut pas longtemps pour que trois des régents soient condamnés à la « mort des mille coupures » 2. Faisant montre d’une magnanimité calculée, Cixi commua l’une des sentences en un supplice bien moins atroce, la décapitation, et ordonna aux deux autres régents de mettre fin à leurs jours : « Chacun d’eux reçut une longue écharpe de soie blanche avec laquelle se pendre. » Un brin admirative, Chang écrit : « Deux mois après la disparition de son mari, Cixi, à 25 ans, perpétra sans bain de sang ni soulèvement un coup d’État qui n’entraîna la mort que de trois personnes. » L’émissaire britannique à Pékin, Frederick Bruce, eut ces mots : « Il me semble à vrai dire singulier que des hommes, depuis longtemps au pouvoir […], soient tombés sans la moindre résis­tance, sans qu’une voix ni une main s’élève pour prendre leur défense. »

 

 

Dans les premiers temps, Cixi transmettait ses ordres de vive voix au Grand Conseil, et ses membres ou leurs secrétaires les transcrivaient sous forme de décrets. Puis, pour accroître ses connaissances, elle se mit à étudier auprès d’eunuques instruits : « Cixi s’asseyait en tailleur sur son lit, un livre de poésie ou un classique à la main. Les eunuques […] épluchaient avec elle les textes. Elle les lisait après eux et la leçon se poursuivait jusqu’à ce qu’elle s’assoupît. »

 

Selon Jung Chang, les échanges entre Cixi, le prince Gong, demi-frère de Xianfeng, et les dignitaires montrent que ces derniers « s’en remettaient d’ordinaire à l’impératrice, à l’origine des mesures prises à la cour ». Chang parle à juste titre d’un des censeurs, Zhang Zhidong, comme « l’un des plus éminents réformateurs de l’empire ». Cixi, qui savait repérer les hommes d’exception, avait remarqué la valeur de Zhang lors d’un examen impérial, assure l’auteure : « La liberté de ton de son audacieuse dissertation finale sur les affaires contemporaines avait déconcerté ses juges, qui lui attribuèrent une note à peine passable. Lorsque Cixi en prit connaissance, elle reconnut chez son auteur une tournure d’esprit identique à la sienne et fit de lui le numéro trois de tout l’empire. »

 

« La présence de Cixi en imposait aux dignitaires, malgré le paravent qui la séparait d’eux sans pour autant l’empêcher de se former une idée de leur tempérament. » Et, « à en croire bon nombre de ceux qu’elle reçut en audience, Cixi semblait capable de lire dans leurs pensées et de “voir clair dans le jeu de n’importe quelle personne qui s’adressait à elle, au premier coup d’œil” ».

 

Les impératrices douairières Cixi et Zhen (qui mourut jeune), raconte Chang, adoptèrent les conventions de la cour, par exemple l’habitude de noter leur jugement sur les rapports en cornant une page ou en l’entaillant avec un de leurs longs ongles. Zhen entérinait les nominations officielles, et « la politique relevait du domaine de Cixi ». Celle-ci « prenait garde de ne pas s’opposer à l’opinion majoritaire », mais « la décision finale lui appartenait ».

 

 

Cixi était parvenue à la conclusion que « la Chine pouvait très bien entretenir avec l’Occident des relations amicales », écrit Chang. « Elle se posa des questions cruciales : une politique d’ouverture et de commerce avec l’étranger nuirait-elle forcément à la Chine ? » Cette manière d’envisager les choses allait « sortir la Chine de l’impasse où l’avaient conduite la haine dévorante de l’empereur Xianfeng envers les Occidentaux et un siècle de repli sur soi ».

 

Mais alors pourquoi Cixi a-t-elle été à ce point vilipendée pendant un siècle, voire davantage ? Une part de responsabilité revient à deux biographies publiées par les sinologues britanniques John Otway Percy Bland et Edmund ­Trelawny Backhouse dans les années suivant la mort de l’impératrice : Tseu-hi, impératrice douairière (1910)3, et « Annales et Mémoires de la cour de Pékin » (1914). Backhouse, qui était homosexuel, y livre des détails salaces et affirme avoir couché avec Cixi. Ces ouvrages, surtout le second, furent longtemps considérés comme parole d’évangile. Ils l’étaient encore pour certains de mes professeurs du temps où j’étais étudiant. L’opinion changea radicalement en 1976, avec la parution de « L’ermite de Pékin : la vie secrète de sir Edmund Backhouse », dans lequel l’historien Hugh Trevor-Roper montre que Backhouse était un affabulateur et un faussaire.

 

Dans leur ouvrage de référence sur l’Asie de l’Est, très lu dans les années 1960, le sinologue de l’université Harvard John King Fairbank et ses coauteurs notaient à contrecœur que Cixi avait fini par devenir réformiste 4. Pourtant, dans le volume 10 de l’histoire de la Chine qu’il a codirigé, les réussites du long règne de Cixi sont attribuées à des hommes épris de modernité ; en 1980, dans le volume 11, les réformes entreprises sont jugées désespérées ou contradictoires, mais sont du moins partiellement attribuées aux « dirigeants mandchous » ou à « la cour », même si le mérite n’en est pas attribué à Cixi. Dans son histoire de la Chine moderne, parue en 1990, Jonathan Spence reconnaît enfin à propos de Cixi : « Elle fut la seule femme à parvenir à un tel niveau de pouvoir politique en Chine sous les Qing, et beaucoup des malheurs de la dynastie lui furent de ce fait imputés par des hommes qui estimaient qu’elle n’aurait jamais dû avoir le pouvoir » 5.

Parmi ces hommes, affirme Chang, figuraient Kang Youwei – « Kang le Renard », comme certains le surnommaient à l’époque – et Liang Qichao, considérés dans la plupart des ouvrages chinois et occidentaux comme d’éminents réformateurs. À en croire Jung Chang, Kang et Liang complotèrent contre Cixi, et Kang tenta de la faire assassiner. Il a fallu attendre les années 1980 pour que des chercheurs chinois découvrent la preuve de ce complot dans les archives japonaises, et notamment « le témoignage de Bi, l’homme chargé de tuer Cixi ». Ce document surprendra la plupart des sinologues actuels.

Chang sait dès lors à quoi imputer l’exécrable réputation de Cixi : « La postérité n’a pas été tendre ni même équitable envers Cixi. On l’a souvent prétendue tyrannique et immorale, ou d’une incurable incompétence – quand ce n’était pas les deux. Ce qu’elle a accompli n’a pour ainsi dire pas été reconnu, ou alors le mérite en a été attribué aux hommes à son service. Cixi a été handicapée par sa condition de femme. En tant que telle, elle ne pouvait en effet gouverner qu’au nom de ses fils – aussi son rôle exact est-il resté méconnu. De ce fait, les rumeurs se sont multipliées et beaucoup ont accordé foi à des mensonges inventés de toutes pièces. […] Les forces politiques qui dominèrent en Chine depuis le lendemain ou presque de sa disparition ont en outre délibérément cherché à la dénigrer et à noircir son image – de manière à prétendre que le pays est sorti grâce à elles de la difficile situation où Cixi l’avait plongé. »

En 1979, Sue Fawn Chung, spécialiste de la dynastie Qing, écrivait dans un article très documenté qui ne figure pas dans la bibliographie de Chang : « Les historiens chinois classiques ont toujours été pleins de préjugés à l’égard de l’influence féminine à la cour. […] Puisque ces hommes réprouvaient le pouvoir et le conservatisme de l’impératrice douairière, ce parti pris se reflète dans ce qu’ils ont écrit sur la cour à cette époque. » 6 Mais Chung ne dit rien des réformes de Cixi, dont elle ne souligne que le traditionalisme.

 

 

Le réalisateur hongkongais Evans Chan me signale que la lecture de Jung Chang du personnage de l’impératrice douairière avait déjà été parfaitement exposée dans la série télévisée Zou Xiang Gong He (« Vers la république »), diffusée en Chine continentale en 2003 : « C’est Cixi qui est présentée comme la véritable visionnaire ayant modernisé la Chine, et non les grands réformateurs Kang Youwei et Liang Qichao – bêtes noires de Chang et de l’histoire officielle de la République populaire de Chine ». Jung Chang ne fait pas mention de cette série.

 

Comme pour l’empereur Xianfeng, Chang s’intéresse, on peut la comprendre, à la sexualité de la cour des Qing. Elle fait état d’une étrange histoire d’amour – sans doute platonique – entre Cixi et son eunuque favori ; l’homme fut exécuté sur l’ordre de dignitaires scandalisés, un fait évoqué par d’autres sources mais sans mention d’une relation amoureuse. Chang laisse aussi entendre que le fils de Cixi, l’empereur Tongzhi, était homosexuel, mais sans le dire explicitement.

 

Mais le plus important aux yeux de l’auteure est le zèle réformateur dont Cixi fit preuve pendant la période où la Chine fut dévastée par la révolte des Taiping (1850-1864) et le fait qu’elle ait pris conscience que des officiers étrangers comme Charles Gordon « le Chinois », plus tard surnommé « Gordon de Khartoum », pouvaient aider la Chine à écraser la rébellion. Chang aborde la défaite infligée à la Chine par le Japon en 1895, qui se solda par la perte de Taïwan ; les interminables conquêtes coloniales des Britanniques, des Français, des Allemands et des Américains ; et la révolte des Boxers, en 1900, au début de laquelle Cixi eut la mauvaise idée d’inciter les insurgés à attaquer les légations étrangères, avant d’être contrainte de fuir Pékin et de verser d’énormes réparations aux puissances occidentales mécontentes, qui la tenaient pour largement responsable des pertes qu’elles avaient subies.

 

Malgré tout, en 1889, ses réformes avaient donné des résultats considérables. Le revenu annuel de la Chine avait doublé. Il provenait pour un tiers des droits de douane, administrés pendant de nombreuses années par un Irlandais, Robert Hart, que les historiens chinois mentionnent à peine mais qui occupe une place prééminente dans les récits occidentaux. Cixi contribua à doter la Chine d’une marine moderne. Chang réfute l’accusation habituelle selon laquelle l’impératrice aurait détourné des fonds destinés à équiper la marine pour reconstruire l’ancien palais d’Été, pillé et dévasté par les armées étrangères ; elle affirme que les sommes accaparées par Cixi étaient relativement modiques – bien qu’obtenues grâce à la corruption –, et elle ne parle pas du navire de marbre que l’impératrice fit restaurer pour remplacer le bateau de bois que les guides chinois montrent toujours aux touristes étrangers pour accabler l’impératrice. Selon Chang, c’est elle qui introduisit en Chine le chemin de fer (après s’y être d’abord opposée parce qu’elle craignait que la construction des voies ferrées n’oblige à déplacer des tombes d’ancêtres) et les bateaux à vapeur.

 

« Le règne de Cixi s’avérera le plus tolérant de l’histoire des Qing ; plus personne ne fut alors condamné à mort à cause des propos qu’il tenait, de vive voix ou par écrit. » Elle autorisa les missionnaires chrétiens, dont la rumeur disait qu’ils étaient des mangeurs d’enfants, à s’établir partout dans le pays. Mais, sur d’autres sujets, elle se montrait plus réticente. À un réformateur qui demandait à ouvrir des filatures, elle répondit : « La confection textile est notre principale industrie nationale ; les tissus fabriqués à la machine privent les Chinoises de travail, mettant en péril leurs moyens de subsistance. C’est déjà bien assez dommage de ne pouvoir interdire les tissus étrangers, nous ne devrions pas nous porter préjudice à nous-mêmes. » (Peut-être savait-elle que les textiles britanniques fabriqués à la machine avaient détrôné les tissus faits main en Inde.)

 

L’ambassadeur américain Charles Denby nota : « Jusqu’à ce tournant de sa carrière, elle se montra bonne et miséricordieuse envers son peuple, et juste vis-à-vis des étrangers. […] Il convient de souligner que l’impératrice douairière a été la première de sa race à se confronter au problème des relations de la Chine avec le monde extérieur et à utiliser celles-ci pour consolider sa dynastie et promouvoir le progrès matériel. »

 

Durant les dernières années de son existence, qui prit fin en 1908, Cixi s’engagea sur la voie de réformes si profondes que Chang qualifie cette période de « véritable révolution de la modernité en Chine (1901-1908) », affirmation qu’elle rend crédible, me semble-t-il. Cette période commence alors que Cixi se trouve encore dans l’ancienne capitale, Xi’an, où elle s’est réfugiée pour échapper aux Boxers. C’est aussi l’époque où l’impératrice accomplit les plus grands efforts, mais pas les premiers, pour s’attirer le respect et même l’affection de femmes étrangères, en général des épouses de diplomates.

 

 

Elle y parvint en les autorisant à la fréquenter et même à la toucher. À Sarah Conger, une Américaine qui semble avoir été l’une de ses favorites, elle offrit un précieux objet en jade. Abasourdie, Conger écrivit : « Je me félicite qu’un aperçu m’ait été donné de la bienveillance de cette femme que le monde a si amèrement condamnée. » À la suite des épanchements de Conger, la presse étrangère, qui jusque-là dénigrait habituellement Cixi, se mit à donner « une image nouvelle, plus sympathique de l’impératrice douairière, en particulier aux États-Unis ». Un journal titra : « La dirigeante de la Chine américanise son empire ».

 

En 1903, la peintre américaine ­Katharine Carl demeura neuf mois au palais pour réaliser (sans succès) le portrait de Cixi, et elle tomba également sous le charme. Un soir que les deux femmes se promenaient dans les jardins du palais, l’impératrice douairière remarqua que l’artiste avait froid : « Voyant que je n’avais rien à me mettre sur le dos, elle demanda à l’eunuque en chef de m’apporter un châle à elle ; il remit à Sa Majesté l’un de ceux qu’elle avait coutume d’emporter à ces occasions et elle le drapa sur mes épaules. Elle me pria de le garder et de prendre mieux soin de moi à l’avenir. » En revanche, avec ses fonctionnaires qui avaient le malheur de faire une entorse à l’étiquette de la cour, l’impératrice douairière pouvait se montrer terrifiante. Elle attendait d’eux qu’ils s’agenouillent et se prosternent devant elle en se frappant trois fois la tête contre le sol.

 

L’idée principale de Chang est celle-ci : au cours des sept ou huit dernières années de sa vie, Cixi accomplit la révolution qui propulsa la Chine dans l’époque moderne. Elle introduisit toutefois très peu de changements à la cour, où une « étiquette rigide » resta de mise, sauf pour les étrangères et quelques fonctionnaires triés sur le volet. Pendant ces années, la coutume inhumaine des pieds bandés fut abolie. Elle provoquait une atrophie des pieds qui rendaient les femmes quasi incapables de marcher ; cette déformation était censée avoir un effet érotique sur les hommes, qui tenaient les pieds de leur partenaire pendant l’acte sexuel. (Chang rappelle que sa grand-mère avait eu les pieds bandés, et j’ai pu observer les effets de cette pratique sur des dames âgées jusque dans les années 1950, à Taïwan). Le bandage de pieds ne se faisait pas chez les Mandchoues.

 

Cixi fit en sorte que les filles puissent bénéficier d’une éducation moderne et fonda des écoles qui leur étaient destinées. Des jeunes filles partirent faire leurs études supérieures à l’étranger ; celle qui allait devenir l’épouse de Tchang Kaï-chek avait ainsi étudié au Wellesley College, aux États-Unis. Le système des examens impériaux, qui avait servi pendant plus d’un millénaire à recruter des fonctionnaires versés dans les classiques, fut pour l’essentiel aboli au profit d’épreuves plus adaptées aux besoins du moment, et les Chinois pouvaient désormais s’en prendre publiquement au gouvernement mandchou, dans leurs paroles et leurs écrits.

 

Un étudiant de 18 ans, Zou Rong, publia en 1903 une diatribe dans un journal de Shanghai. Il y traitait Cixi de catin et appelait à tuer les Mandchous. Cela ne lui valut qu’une peine d’incarcération de deux ans assortie de travaux forcés « dans une prison à l’occidentale ». La mort des mille coupures fut abolie et le recours à la torture interdit. Une monnaie nationale, le yuan, fut créée, qui continue d’avoir cours aujourd’hui. Pékin somma la Grande-Bretagne de mettre un terme au commerce de l’opium. Cixi mit en branle un mouvement destiné à instaurer le droit de vote en Chine, dans l’espoir qu’il déboucherait sur l’instauration d’une monarchie parlementaire comme celle de la reine Victoria, qu’elle admirait. En 1908, l’impératrice douairière approuva un projet de règlement électoral qui s’inspirait des pratiques occidentales de l’époque, en faisant bénéficier du droit de vote les hommes majeurs détenteurs de biens immobiliers. « La monarchie constitutionnelle qu’envisageait Cixi […] marquerait la fin d’une autocratie interdisant toute forme de contestation et ferait participer au gouvernement les gens du commun – les citoyens, dirait-on désormais. » Rien de tout cela ne survécut à la mort de Cixi.

 

Chang éprouve une admiration sans bornes pour Cixi : « En termes de réalisations phares inédites, d’honnêteté politique et de courage personnel, l’impératrice douairière Cixi a placé la barre à une hauteur presque jamais atteinte. » Bien des historiens ont calomnié Cixi, et, aujourd’hui encore, certains refusent de voir en elle une réformatrice. Mais les réformes de l’impératrice douairière – liberté d’expression et liberté de la presse, pour n’en citer que deux – allaient inspirer une peur panique au Parti communiste chinois qui accéda au pouvoir en 1949.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 5 décembre 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1. Les Cygnes sauvages, traduit de l’anglais par Sabine Boulongne (Pocket, 2011). Mao : l’histoire inconnue, traduit de l’anglais par Béatrice Vierne et Georges Liébert (Folio, 2011).

2. Ce châtiment public consistait, explique Jung Chang, à entailler et à prélever successivement, par lamelles, des parties du corps d’un condamné à mort.

3. Hachette, 1912. L’ouvrage n’a jamais été réédité.

4. East Asia: Tradition and Transformation (Wadsworth Publishing, 1989).

5. The Search for Modern China (W. W. Norton & Co, 1990).

6. « The Much Maligned Empress Dowager Tz›u-hsi », Modern Asian Studies, vol. 13, no 2.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’Impératrice Cixi. La concubine qui fit entrer la Chine dans la modernité de Jung Chang, J.C. Lattès, 2015

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