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L’irrésistible ascension de Satan

Aucun des monothéismes n’accorde autant d’importance au diable que le christianisme. Est-ce à dire que le pouvoir de Dieu y est plus limité ? Depuis deux millénaires, théologiens et philosophes ont dû modifier sans cesse l’image du Malin afin qu’elle reste à la fois crédible et effrayante.


© Palazzo Pubblico, Sienne / Collection Dagli Orti

La tyrannie représentée sous les traits de Satan. Détail de l’Allégorie du mauvais gouvernement (1340), fresque d’Ambrogio Lorenzetti ornant l'une des salles du Palazzo Pubblico, à Sienne.

Quand le diable pénètre dans le corps d’une personne, comment s’y prend-il au juste ? Au Moyen Âge, la question agitait les esprits. Le Malin, après tout, était composé d’air, tout le monde ­s’accordait là-dessus ; il avait un volume. Et, d’une façon ou d’une autre, il fallait bien qu’il pénètre dans le pécheur. Par les orifices du corps, par exemple. Mais ensuite ? Le moine cistercien Césaire de ­Heisterbach envisageait coura­geusement le processus jusqu’au bout. Le diable, selon le saint homme, séjournait « dans les cavités corporelles, dans les intestins, où se trouvent les ­excréments ».

 

Césaire écrivait cela vers l’an 1220. Son Satan tourmentait, semble-t-il, les possédés comme une sorte de colique. Il apparaissait aussi aux contemporains sous la forme d’un crapaud, d’un cochon ou d’une belle femme. Mais en même temps, le diable était aussi, disait-on, un potentat habile à la tête d’un royaume – et le clergé devait sans cesse expliquer à ses ouailles comment tout cela pouvait être compatible.

 

Dans Le Diable dans la pensée européenne, l’historien de la philosophie Kurt Flasch relate les difficultés des satanologues. L’auteur y décrit l’essor et le déclin de cette figure souvent mal comprise du christianisme. Il parle de « biographie » du diable ; l’expression surprendra plus d’un chercheur car, à leur sens, l’essence du Malin n’a guère changé au fil des siècles. Flasch montre, au contraire, que le diable a su se ­métamorphoser. Les théologiens et les philosophes ont dû modifier sans cesse l’image qu’ils avaient de lui, afin qu’elle reste à la fois crédible et effrayante. À aucun moment l’Église n’a pu se déba­rrasser du grand adversaire 1 ; il reste présent dans le catéchisme catholique.

 

Le diable a commencé sa carrière dans l’Ancien Testament comme sous-fifre. À l’époque, Yahvé était encore capable de commettre lui-même les plus grands méfaits : « J’établis la paix et suis l’auteur du mal », dit l’Éternel. Pour le malheur, Satan pouvait lui donner un coup de main – lorsqu’il s’est agi, par exemple, de briser le pauvre Job en l’accablant de coups du destin.

 

Pour les auteurs du Nouveau Testament, en revanche, ce Dieu cruel et ­vengeur de l’Orient ne faisait plus ­l’affaire. Le christianisme était en passe de devenir une religion mondiale ; la foule croissante des croyants préférait lever les yeux vers une instance moralement irréprochable, trônant au-­dessus du monde. On ne pouvait même pas accuser le Dieu des chrétiens des malheurs terrestres, parce qu’on avait reporté la responsabilité de toutes les calamités sur le diable.

 

Le Tout-Puissant apparaissait toujours plus bienveillant, le diable toujours plus maléfique. C’est ainsi que « l’adversaire » gagna du pouvoir. Il commandait désor­mais des légions de démons et de sous-démons. Et il recrutait continuellement de nouveaux combattants ­parmi les mortels. Le meilleur terrain de chasse de ce preneur d’âmes ? La sexualité, et surtout celle qu’on jugeait contre nature. Qu’intervînt, par exemple, un rapport entre deux hommes (y compris dans un monastère) et voilà que Satan s’y insinuait, volait la semence et l’utilisait pour créer une créature ­nouvelle.

 

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Le domaine du Malin s’étendait. Beaucoup craignaient qu’il ne fût déjà l’égal du royaume de Dieu : l’apôtre Paul n’avait-il pas surnommé le diable le « Dieu de ce monde » ? En tout cas, deux empires s’opposaient, l’un comme l’autre bien organisés, l’un comme l’autre dirigés par un souverain formidable. Le diable était devenu étonnamment simi­laire au Tout-Puissant, sa caricature. « Le singe de Dieu », disait le théologien Tertullien au IIe siècle.

 

 

À côté de cela subsistait le diable traditionnel, une créature éthérée, capricieuse et imprévisible, animée par la méchanceté et les désirs. Le plus puissant de tous les démons semait le désordre dans la Création tel un « enfant sauvage », dit Kurt Flasch. Au XIIIe siècle au plus tard, les autorités ecclésiastiques considérèrent, avec Thomas d’Aquin, que ce n’était plus convenable.

 

Les personnes instruites se percevaient de plus en plus comme douées de raison, en Europe fleurissaient villes et universités. Le diable dut une nouvelle fois s’adapter. Les théologiens se mirent à le décrire comme un intellect désincarné, comme un stratège du mal. « L’impur, écrit Flasch, se fit pur esprit. » Satan n’en appréciait pas moins les sabbats de sorcières. Simplement il n’agissait plus par désir, mais par calcul. Ce qui le rendait encore plus dangereux aux yeux des hommes de Dieu.

 

Le diable n’est parvenu à acquérir ce statut d’adversaire de Dieu que chez les chrétiens. Dans l’islam, cela n’aurait pas été envisageable. Certes, le Malin y est tout aussi haï ; il trouble les croyants, les détourne du droit chemin – ce n’est pas pour rien que les musulmans pieux affluent par centaines de milliers devant les stèles symbolisant Satan, près de La Mecque, pour les lapider (ce qui a souvent entraîné des bousculades mortelles). Satan demeure néanmoins subordonné à son Créateur – l’islam insiste sur la primauté du Dieu unique. Il est hors de question pour lui de partager son pouvoir.

 

 

En faisant monter le diable en grade, les chrétiens se sont, eux, mis dans de beaux draps. Car si Dieu accorde tant de marge de manœuvre au Malin, c’est soit qu’il n’est lui-même pas si bon que cela, soit qu’il ne maîtrise pas sa création. Dans un cas comme dans l’autre, c’est fâcheux. Une multitude de théologiens se sont attelés à cette question insoluble. Dans leur désarroi, ils ont dû recourir à des arguties d’avocat : Satan, plaidèrent-ils, agissait de son propre chef, mais il avait reçu sa mission de Dieu – sans nul doute un cas de travailleur faussement indépendant. Dieu ne doit-il pas alors être tenu pour responsable des conséquences ?

 

À strictement parler, l’autonomie du diable était incompatible avec la ­logique monothéiste. Mais son ­potentiel ­d’intimidation offrait trop d’avantages : il maintenait les croyants dans l’obéissance. Satan éveillait « la conscience d’une lutte dont l’issue n’avait pas ­encore été tranchée », écrit Kurt Flasch. Surtout, invoquer cet ­ennemi absolu renforçait la cohésion de la communauté : le diable, c’étaient toujours les autres.

 

À partir d’Augustin, la doctrine chrétienne trace une frontière impitoyable entre les bienheureux et les damnés 2. Quiconque n’appartenait pas à l’Église était voué au feu éternel. Même les plus nobles, les plus admirables des païens : tous condamnés. Les nourrissons morts sans baptême ? En enfer. Sans exception. L’immense majorité de l’humanité était donc censée brûler.

 

Cela représentait une telle quantité d’âmes que le grand Thomas d’Aquin s’inquiétait des ­capacités d’accueil de l’enfer. Aucune cavité souterraine ne pouvait être assez vaste pour que tous les damnés y trouvent place les uns à côté des autres. Il fallait, concluait Thomas, une extension de plusieurs étages. L’architecture par strates de l’enfer prévoyait aussi des zones au climat tempéré pour les moins coupables, notamment ce qu’on a appelé les limbes, où les enfants qui n’avaient pas été baptisés étaient censés languir dans des conditions à peu près supportables.

 

Le plus grand casse-tête pour les théologiens était le sort réservé au diable lui-même. Lui et ses démons devaient sentir le feu à chaque instant, pas seulement après le Jugement dernier. Mais les représentants du Malin avaient ­aussi leurs devoirs à accomplir sur Terre. Comment pouvaient-ils faire griller et souffrir en même temps ? Une dispense de peine pendant les heures de service était exclue. Le théologien du XIIIe siècle Albert le Grand trouva une solution : en mission, les démons étaient entourés d’une boule de feu mobile, une sorte d’enfer portatif.

 

 

De toute évidence, le clergé ne reculait devant aucune acrobatie mentale quand il s’agissait d’attiser la peur de l’enfer et de contrôler ses ouailles. Le succès du christianisme semble lui avoir donné raison. Dans cette perspective, rien d’étonnant à ce que le diable soit resté si longtemps en fonction. Même la Réforme, au XVIe siècle, ne le révoqua pas, au contraire : Luther voyait partout le Malin à l’œuvre, en premier lieu au sein de la papauté. C’est d’ailleurs à cette époque que la chasse aux sorcières, cette horrible excroissance de la croyance en une force diabolique, atteignit son apogée. En Allemagne, la dernière sorcière fut exécutée au milieu du XVIIIe siècle.

 

Satan survécut encore à ce tournant, même si son pouvoir s’épuisait. Il fut au rendez-vous des grandes guerres puisqu’il était systématiquement de mèche avec l’ennemi.

 

Avec le temps, cependant, les forces finirent par manquer aux satanologues eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs positions, les relativisèrent, battirent en retraite. « En Europe, note Flasch, le Diable est mort. » Et c’est un poète qui lui a donné le coup de grâce. Car, dans Faust, Goethe met en scène un diable d’un genre radicalement nouveau. Son Méphisto est un cynique contrarié, extrêmement intelligent – à sa façon, irrésistible –, bref, un Satan complètement modernisé. Et, surtout, un amuseur brillant. Goethe a transformé à jamais le Malin en « un personnage de théâtre », estime Flasch. À partir de là, « plus de retour possible au simple diable de la foi ». Il serait, en comparaison, trop ennuyeux.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 2 octobre 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Notes

1. « Satan » est dérivé de ha-Satan, « l’adversaire » en hébreu biblique.

2. Saint Augustin entendait en finir avec la doctrine d’Origène, théologien du IIIe siècle, pour qui toutes les âmes pécheresses seraient punies après la mort mais, au terme d’un long calvaire, auraient la possibilité de se repentir et seraient sauvées. Origène se fondait sur un passage de l’Évangile de Jean, dans lequel Jésus dit que par sa mort et sa résurrection il attirera tous les hommes à lui.

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Diable dans la pensée européenne de Kurt Flasch, traduit de l’allemand par Iñigo Atucha, Vrin, 2019

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