Jean-Philippe Domecq : « Un “dérangeant’’ devenu politiquement correct »

Jean-Philippe Domecq : « Un “dérangeant’’ devenu politiquement correct »

De peur de passer à côté d’un artiste novateur, le public accepte tout ce qu’on lui montre, sans s’interroger sur l’intérêt d’un art qui cherche délibérément l’opprobre. Le soi-disant subversif est devenu la recette d’un nouvel académisme qui ne dit pas son nom.

Publié dans le magazine Books, septembre 2013.

Street art à Bogota, Hernán García Crespo
Jean-Philippe Domecq est un romancier et essayiste français. Il est membre du comité de rédaction de la revue Esprit, dans laquelle il a publié ses premiers textes de réflexion critique sur l’art contemporain. Misère de l’art est le deuxième volume d’une trilogie. Le premier était Artistes sans art ?, réédité chez Pocket en 2009. Le troisième est Une nouvelle introduction à l’art du XXe siècle, 2e édition, 2011.   En quoi les réactions de rejet à l’art contemporain se distinguent-elles de celles qui ont marqué les salons de l’époque de Baudelaire ? Le rejet des impressionnistes avait connu un moment inaugural avec le « salon des refusés », ouvert sur décision de Napoléon III en 1963. Ce que j’appelle le « gros public » (non le grand public) est allé s’esclaffer devant les Manet, Monet et autres Pissarro. À partir de ce moment, tous les mouvements d’avant-garde se sont heurtés à l’opinion commune. C’est normal, puisque l’art vivant montre les choses comme elles n’ont jamais été vues. Ce rejet fut un ressort, il créait une dynamique. On ne peut plus en dire autant dès lors que le rejet est recherché, que la rupture, le soi-disant subversif devient une recette, un système. Un nouvel académisme à partir de là s’est créé, déjà souligné par le critique new-yorkais Harold Rosenberg en 1959, dans son livre au titre paradoxal : La Tradition du nouveau (1). Le « gros public » n’a-t-il pas changé, lui aussi ? C’est clair, le public des années 1860 n’est pas celui d’aujourd’hui. Celui-ci a été formé, grâce aux politiques de démocratie culturelle mises en œuvre depuis les années 1960. Or ce public informé a été très marqué, justement, par ce que fut le comportement dudit public, mutatis mutandis, dans les années 1860. Il a refusé Manet et n’a pas vu Van Gogh. Il vit une sorte de traumatisme culturel, dans lequel on l’entretient : il ne veut plus passer à côté d’une œuvre novatrice. Du coup, il est prêt à tout accepter… L’expression « art contemporain » s’applique-t-elle mieux aux formes de création artistique les plus récentes (ce que l’on montre actuellement, par exemple, à la Biennale de Venise) ou mieux à l’art de toute une époque, que l’on peut faire remonter aux années 1960 ? L’« art contemporain » est une expression fourre-tout, qui inclut tout ce qui se produit au moment où l’on parle, donc aussi bien les formes déjà éculées que les formes novatrices. J’ai donc proposé de nommer l’art qui se proclame contemporain : « Art du Contemporain ». C’est plus précis pour définir le modèle esthétique qui prévaut depuis plus de quarante ans, en gros depuis Andy Warhol : un modèle qui fait du contemporain son critère central, explicite ou implicite. Rimbaud disait : « Il faut être absolument moderne. » On dit depuis quarante ans : « Il faut être absolument contemporain. » À critère étroit, créativité faible. N’est-ce pas là une autre différence avec le temps du salon des refusés ? Les artistes, à l’époque, ne se moquaient-ils pas d’être « contemporains » ? De ce point de vue, la différence annuelle est la suivante : aux yeux des impressionnistes, c’était le tableau exposé qui comptait. Alors que, chez les artistes de l’Art du Contemporain, l’œuvre s’efface devant le discours théorique produit à son sujet. Ce…
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