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La lecture au féminin

Montaigne a écrit Les Essais en « langue vulgaire » afin de pouvoir être lu des dames d’alors. Bon calcul : les grands lecteurs sont des lectrices. « Les femmes sont les seules à lire en France, regrettait Stendhal. La grande occupation des provinciales, c’est de lire des romans. […] Les hommes ont pris le goût de la chasse et de l’agriculture, et leurs pauvres moitiés ne pouvant faire des romans se consolent en les lisant ». Désormais, les « pauvres moitiés » se sont mises à « faire des romans ». Même s’il y a eu des antécédents – Mme de La Fayette, George Sand, Jane Austen… –, la littérature par les femmes et pour les femmes est un phénomène de masse récent. Il a fallu attendre Virginia Woolf et Une chambre à soi (1) (1928) pour le voir théorisé. Au XVIIIe siècle, s’indigne-t-elle, le Dr Johnson pouvait encore écrire à propos d’une artiste qu’elle est « comme un chien qui marche sur ses pattes arrière. Il ne fait pas ça bien, mais c’est formidable qu’il puisse même le faire ». Qu
est-ce qui a changé la donne ? Pour Virginia Woolf, c’est le fait que les femmes écrivains disposaient dorénavant d’« un revenu propre » – qu’elle évaluait à un minimum de 500 livres par an, soit 8 000 euros d’aujourd’hui – et d’« une chambre qu’on puisse fermer à clé ». Et sur quoi ces nouvelles femmes de lettres allaient-elles écrire ? Pas sur les hommes en tout cas. « Les femmes semblent beaucoup plus inté­ressantes pour les hommes que les hommes pour les femmes », selon Virginia Woolf. Pendant des siècles, les écrivains se sont servis des femmes « comme d’un miroir magique leur permettant de réfléchir l’image masculine au double de sa taille réelle ». Dans l’autre sens, aucun besoin. En France, les écrivaines restent moins nombreuses que leurs homo­logues masculins, sauf en littérature jeunesse. Dans le monde anglophone, on avoisine le 50/50. Mais, quoique les femmes y devancent les hommes dans la liste des best-­sellers, elles sont à la traîne pour les prix littéraires, les critiques et même la facilité de publication. Phénomène injustifiable, d’autant que la littérature elle-même est de plus en plus unisexe. Si l’on peut parler de différences d’approche et de sentiments entre écrivains des deux sexes, difficile de faire la distinction concernant l’écriture elle-même – sauf à recourir aux algorithmes d’« analyse de genre », d’ailleurs de plus en plus performants. Cette égalité devant l’écriture trouve-t-elle son pendant dans la lecture ? Hélas, oui : les lectrices aussi lisent moins, même si elles demeurent en proportion bien plus nombreuses que les lecteurs – dans un rapport de deux à un (pour les grands lecteurs), de quatre à un pour les romans (2) – et pour les mêmes raisons (profession, Internet, etc.). Ce à quoi Alexandre Vialatte ajoute une autre considération : « Les femmes ne lisent plus, elles qui étaient ­naguère les principales clientes du livre – à qui d’autre parleraient-elles d’un livre ? » Le plaisir de la lecture est en effet meilleur s’il est partagé plutôt que solitaire.

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