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La personnalité du personnage

Comme tant d’autres couples qui se respectent, celui formé par le lecteur et l’auteur du roman est en fait un ménage à trois, avec, dans le rôle pernicieux du troisième comparse, le personnage. Ou plutôt les personnages, car en général ils sont plusieurs, voire pléthore : près de 500 dans À la recherche du temps perdu ; au moins 2 000 dans La Comédie humaine ; 3 237 dans la Bible ; et 37 267 chez Alexandre Dumas, probablement le détenteur du record. Non seulement le personnage a tendance à capter l’affection du lecteur – le plus souvent une lectrice –, mais en plus il donne bien du fil à retordre à son créateur. Rares sont les romanciers comme Vladimir Nabokov qui conduisent leurs personnages « au fouet » (« S’ils doivent traverser la rue, ils ont intérêt à le faire »). La plupart du temps, ceux-ci se construisent puis existent indépendamment de l’auteur, sinon de son subconscient. « J’en connais qui prennent le contre-pied de
toutes mes idées, par exemple qui sont anticléricaux en diable et dont les propos me font rougir », gémit François Mauriac, si soucieux de piété et de bienséance. Mais, en bon casuiste, il avance aussitôt une excuse : « C’est assez mauvais signe qu’un des héros de nos livres devienne notre propre porte-parole. Lorsqu’il se plie doci­lement à ce que nous attendons de lui, cela prouve, le plus souvent, qu’il est dépourvu de vie propre et que nous n’avons entre les mains qu’une dépouille. » Exact. C’est même la marque d’une création réussie que de la voir ainsi échapper à son créateur, comme les six personnages de Pirandello. Il faut savoir lâcher la bride, et ce n’est pas donné à tout le monde. « Je sens trop que ce n’est qu’à mon gré que mon héros se marie­rait ou divorcerait, serait fidèle ou infidèle, heureux ou cocu, qu’il tuerait ou mourrait », avoue Jean Guéhenno, qui décide sagement d’abandonner le roman pour le journal. Dans ce triangle amoureux litté­raire, les gagnants sont les lecteurs et les personnages. L’auteur, lui, est un peu le dindon de la farce, ce qu’il vit plus ou moins bien. Rousseau s’offusque que les gens lui écrivent pour lui demander l’adresse des personnages de La Nouvelle Héloïse – mais il est en même temps flatté d’avoir si bien trompé son monde, et que l’on croie qu’il a lui-même été l’amant d’Héloïse ! Kafka préfère la ­manière forte : quand il écrit L’Amérique, il a maille à partir avec deux olibrius – « Tout le temps que j’ai écrit ils sont restés sur mes talons. Et comme dans le roman même ils devaient dresser les bras et serrer les poings, ils ont fait la même chose contre moi » ; du coup, les deux enquiquineurs sont éliminés du texte final. Mais cette rancœur, c’est encore Flaubert qui, sur son lit de mort, l’exprime le plus directement : « Cette pute de Bovary va vivre, et moi je vais mourir comme un chien ! »

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